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Full text of "Lettres et papiers, 1760-1850, extraits de ses archives"

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Henry Tresawna Qerrans 

Felfaw of Worcester Collège ', Oxford 
1X82-1Ç21 

n A) n 1 v e r s 1 T\ .©£ Tomn.To. I \ bran 

<By lis Wife 



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LETTRES ET PAPIERS 

DU CHANCELIER 

COMTE DE NESSELRODE 

1760-1850 





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LETTRES ET PAPIERS 

DU CHANCELIER 

COMTE DE NESSELRODE 

1760-1850 

EXTRAITS DE SES ARCHIVES 
Publiés et annotés 

AVEC UNE INTRODUCTION 
DEUX PORTRAITS ET UN AUTOGRAPHE 

Par le Comte A. DE NESSELRODE 



TOME V 

1813-1818 




PARIS 

A. LAHURE, IMPRIMEUR-ÉDITEUR 

9, RUE DE FLEURUS, 9 



INTRODUCTION 



Le cinquième volume que je présente aujourd'hui au lec- 
teur embrasse une période de six années (1815-1818). Les 
lettres et documents qu'il contient me paraissent offrir un 
intérêt d'autant plus vif qu'ils se rapportent aux grands événe- 
ments dont l'Europe était alors le théâtre et éclairent certains 
dessous curieux de la diplomatie. 

Au lendemain de la campagne de Russie, les puissances 
alliées, qui avaient besoin de l'adhésion de l'Autriche pour 
tenter avec chances de succès de porter le dernier coup à 
Napoléon, avant qu'il ait le temps de rassembler une nou- 
velle armée, s'efforçaient d amener l'empereur François- 
Joseph à rompre le traité d'amitié, d'union et d'alliance 
à perpétuité, qu'il avait signé avec son heureux vainqueur, 
le 14 mars 1812, et le sollicitaient instamment d'entrer dans 
la coalition. François-Joseph, si grand que lût son secret 
désir de se séparer de Napoléon, n'osait s'y résoudre, ne 
pouvant oublier, d une part, qu'il avait donné sa fille aînée 
au souverain des Français et craignant, de l'autre, que la for- 
tune n'eût pas abandonné celui-ci sans retour, comme ses 
ennemis se plaisaient à le dire. Aussi pour ne pas se rendre 
aux instances de la Russie, de la Prusse et de l'Angleterre, 
alléguait-il que l'Autriche était encore de fait l'alliée de la 



ARCHIVES DU COMTE CIL T)E NESSEMIODE. 

Fiance e( que celle-ci n'avait fourni aucun grief sérieux et 
direct qui pûl motiver une déclaration de guerre. 

Quanl au prince de Metternich, respectueux clos scrupules 
el des hésitations de son maître, en même temps que Qdèle à 
sa politique prudente et légèrement cauteleuse, il avait conçu 
le dessein de soumettre à Napoléon, en vue d'une pacifica- 
tion générale et dans un intérêt européen, des conditions 
modelées, prévoyant que ces conditions ne seraient pas 
acceptées et qu'il trouverait dans leur rejet un motif plau- 
sible de rupture. 

Ses prévisions devaient d'ailleurs être pleinement justifiées. 
An cours de l'entrevue que le prince de Metternich eut à 
Dresde avec Napoléon, celui-ci repoussa, en effet, avec indi- 
gnation les propositions du diplomate autrichien. On trou- 
vera dans ce volume le récit détaillé et complet de cette 
célèbre conversation, récit qui diffère quelque peu des ver- 
sions sommaires puhliées ultérieurement, qui nous sont 
connues. Le seul résultat de cette entrevue fut l'acceptation 
par Napoléon d'un congrès à Prague et par suite d'une pro- 
longation d'armistice. Mais ce congrès, où les plénipoten- 
tiaires ne parvinrent pas à s'entendre, ne put aboutir, après 
quelques semaines de pourparlers inutiles, qu'à la dénoncia- 
tion de l'armistice et à la reprise des hostilités. 

La correspondance qu'entretint, Frédéric de Gentz avec le 
comte Charles de Nesselrode pendant les années 1815, 1814, 
1815, est du plus haut intérêt. Gentz, parles éminents ser- 
vices qu'il avait rendus à la coalition, par la confiance dont il 
jouissait auprès des cours alliées, et par cclledu prince de 
Metternich qu'il avait su gagner, se trouvait des mieux placés 
pour informer Je Cabinet de Pétersbourg de toutes les fluc- 
t Mal ion- que subissait la politique de celui de Vienne. 

Bien que le comte Rourniantzof fût encore le chef nominal 
du ministère des Affaires étrangères, le véritable directeur 
de la politique extérieure de la Russie était le comte Charles 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. m 

de Nesselrode. Ce fut lui qui signa le 9 mai 1815 la conven- 
tion de Breslau et, le 13 juin suivant, un traité avec l'Angle- 
terre au sujet des subsides. Au Congrès de Prague, ce fut lui 
encore, quoiqu'il n'y assistât pas comme plénipotentiaire, qui 
parvint à gagner M. de Metternich à la coalition. 

Sa situation s'affermissait de jour en jour. Le 1 CI mars 1814, 
il signa, au nom de l'empereur de Russie, le traité de Chau- 
mont avec les ministres de toutes les puissances et régla avec 
lord Castlereagh la forme du payement de la solde des troupes 
et des autres dépenses. C'est à son instigation, ainsi qu'à 
celle du comte Pozzo di Borgo, que le czar favorisa le retour 
des Bourbons. 

11 signa également la déclaration du 15 mars 1815, par 
laquelle Napoléon était mis au ban de l'Europe et ce fut 
l'heureuse influence qu'il exerçait sur l'esprit de l'empereur 
Alexandre qui valut à la France, après Waterloo, au moment 
où il était question de la morceler, de ne pas être ruinée par 
une indemnité trop excessive. En 1816, le comte Roumiantzof 
ayant donné sa démission, le comte de Nesselrode, en récom- 
pense de ses services, devint, avec le titre de secrétaire 
d'Etat, ministre des Affaires étrangères. 

J'appellerai l'attention du lecteur sur les lettres du prince 
de Metternich au comte de Nesselrode, du prince de Talleyrand 
et de la reine Hortense à l'empereur Alexandre, et enfin sur 
celles de Gentz datées de 1818, dans lesquelles il expose avec 
sa clarté et sa précision habituelle le mécanisme des opéra- 
tions financières auxquelles l'Autriche dut avoir recours pour 
relever son crédit. 

A. de Nesselrode. 
Paris, 1907. 



ARCHIVES 

DU 

COMTE CH. DE NESSELRODE 



Le comte Charles de Nesselrode 
à sa femme. 

Bersniki, 5 janvier 1813. 

Les jours se suivent mais ne se ressemblent pas; il 
en est ainsi de nos quartiers. Hier, nous étions magni- 
fiquement logés dans une jolie petite maison de sei- 
gneur, bien propre et bien chaude, aujourd'hui nous 
nous trouvons dans un Kortschma (auberge de village) 
abominable. Voilà, ma bonne amie, ce que tu serais 
obligée de partager avec moi et le comte Tolstoy, en 
tiers, s'il était possible de réaliser ton projet de voyage 
avec la comtesse Wittgenstein. 

Ce qui reste de toutes les armées françaises peut se 
monter à 15000 hommes. C'est Murât qui les com- 
mande et sous lui Macdonald, mais Tchernichef tâche 
de leur couper le chemin de Dantzig, tandis que 

V. — 1 



ARCHIVES DU (OMIT. cil. DE NESSELRODE. 

Steinheil el Koutousof les serrent de près. Le passage 
de la Vistule ne nous arrêtera probablement pas. Eniin 
huit va pour le mieux. Napoléon doit avoir pris le grand 
parti d'annoncer franchement sa situation, avouant 
dans son dernier bulletin que sa cavalerie, son artil- 
lerie étaienl détruites, son infanterie abîmée et que la 
discipline avait complètement disparu de son armée. 
Dans les discours que les sénateurs lui ont tenus à cette 
occasion, ils oui beaucoup insisté sur la nécessité que 
l'Empereur soit toujours en France. Ainsi, il n'est pas 
à supposer qu'il revienne jamais nous voir, d'autant 
plus que lorsqu'on prononce devant un Français le nom 
de Russie, il devient immédiatement aussi blanc que la 
neige qui lui a causé tant de chagrins. 

Quelles mauvaises nouvelles tu me donnes de nos 
débiteurs! .Mais tout cela est égal; quand on a battu 
Bonaparte, on n'a besoin de rien, et vive la joie. 



Le prince de MeUernich 
au comte de Stackelberg. 

Vienne, 10 janvier 1813. 

J'espère, mon cher comte, que le présent courrier 
vous portera un mot de réponse à nos ouvertures par 
Boutiaguin. Je désire plus que je ne crois qu'on sera 
assez calme chez vous dans le succès — chose difficile! 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELUODE. 3 

— pour entrer dans notre manière de voir et de par- 
venir. Tout peut se faire dans ce moment pour la cause 
éternelle et qui finira assurément par triompher, pour 
celle cause qui n'est ni russe, ni autrichienne, qui lient 
à des lois générales et immuables et que les grandes 
puissances ne sont que chargées de défendre — tout 
peut se gâter. 

Votre maître est à Wilna. J'en suis bien aise. Il verra 
de plus près; il se trouvera loin des exaltations de 
Pétersbourg et des finesses de Romanzof. J'espère qu'il 
aura Nesselrode avec lui. 

Je vous envoie ci-joint un article du Moniteur qui 
vous prouvera que j'ai le nez fin, et que la mission 
bâtarde de lord Walpole était un guet-apens auquel je 
ne me suis pas laissé prendre, mais qui malheureuse- 
ment tourne contre la cause par le champ qu'elle éta- 
blit aux journalistes de compromettre la puissance qui 
assurément mérite le moins de l'être. J'ai longtemps 
hésité sur le parti que nous aurions à prendre. Faut-il 
défendre l'insertion de tous les articles de nos gazettes? 
Cela serait fournir au public qui lit les gazettes étran- 
gères un prétexte de taxer notre gouvernement de 
pusillanimité; nous aurions l'air de souffrir par une 
découverte de félonie. Faut-il publier les articles relatifs 
à lord Walpole, avec les notes et sans remarques de 
notre pari? Qui tacet consentirevidetur, et nous sommes 
bien loin de souscrire aux arrêts du Moniteur. Il faut 
donc publier et faire une note autrichienne — et voilà 
ce qui se fera. Vous la trouverez dans la feuille d'après- 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

demain, jour de poste ordinaire qui portera ici le Mo- 
niteur du 51. Colle noie sera courte. Elle sera pronon- 
cée dans notre système; nous faisons donc un manifeste, 

el je vous jure que je rumine mes paroles, que je les 
place dans tous les sens pour ne pas faire une sottise. 
On nous eût évité tout cela, en ne nous envoyant pas 
un petit jockey diplomatique qui se trouve fessé à son 
tour par messieurs ses compatriotes de l'opposition. 

Je ne veux pas arrêter votre courrier, mon cher 
comte, qui attend ma lettre dans mon antichambre. 
Soyez parfaitement tranquille sur le compte de Bubna 1 . 
Je réponds qu'il a pieds et poings liés et je sais que 
vous auriez signé ses instructions à ma place. 

.1»' n'ai pas encore de nouvelles de Paris, mais j'en 
al tends à toute heure. Tout me prouve que Napoléon 
commence à sentir sa position. Je vous préviens que 
mes notions sur ses intentions véritables sur les affaires 
d'Espagne sont absolument l'opposé de la première 
noie du Moniteur du oi décembre. 

Recevez mes bien sincères hommages. 

1 . Bobsa (Ferdinand, comte), général autrichien né en 1 772, mort en 
1825, se distingua dans les guerres de 1792 à 1815, fut président 
du conseil aulique (1805), ambassadeur en France (1813). En 1814 
et 1815, il commanda les Autrichiens dans l'est de la France et prit 
Lyon. Il réprima l'insurrection de Lombardie et fut gouverneur de 
ce pa\^. 



ARCHIVES nu COMTE ch. de nesselrode. 



Le prince de Mettemich 
an comte de Stakelberg. 

Vienne, 12 janvier 1815. 

Je m'empresse, mon cher comte, en vous renvoyant 
les bulletins que vous avez bien voulu me confier, de 
vous prévenir que vous arrivera sous deux à trois fois 
vingt-quatre heures un courrier expédié par Nesselrode 
de Wilna, le 51 décembre. Je sais ce détail par une 
lettre du prince de Reuss qui en a reçu une de Nessel- 
rode. Je vous enverrai ce courrier sur-le-champ et vous 
donnerai également par lui un rendez-vous à deux ou 
trois postes d'ici. 

Croyez, mon cher comte, que nous avons les yeux 
très ouverts et je crois que nous voyons juste. Je n'entre 
pas en discussion d'affaires avec vous, comptant avoir le 
plaisir de vous parler très incessamment moi-même. 
Chaque jour porte un tel changement dans les détails 
que je ne m'y arrête pas; le fond, les principes, du 
calme où il en faut, et de la grande activité dans l'occa- 
sion. Eh bien, mon cher comte, nous n'en manquons 
pas quand il faut. 

Je vous envoie aujourd'hui une gazette d'ici qui ne 
laisse pas que d'offrir quelque intérêt. Elle renferme, 
je crois, le premier article du genre de notre note, qui 
ait paru en Autriche. Vous vous convaincrez, au reste, 
que j'ai eu le nez fin avec la mission de Walpole. Ce 



6 ARCHIVES DD COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

qu'il y a de curieux dans tout cela, c'est que le courrier 
français qui a porté ici le Moniteur du 31 a été porteur 
d'un ordre à Otto de venir me prier de confier a Napo- 
léon s'il éidit vrai que Walpole avait été ici et ce que 
nous sucions sur les dispositions de l'Angleterre. Con- 
frontez ce texte avec la note du Moniteur et il vous 
prouvera ce que sont les assurances du genre de celles 
par laquelle débute la note n° 5. 

Un événement, très influent sur la marche des 
affaires militaires, nous a été mandé par courrier de 
Berlin. Coupées du 10 e corps, commandé par Macdo- 
nald, les deux brigades de York et de Kleist ont capi- 
tulé, mais pas une de ces capitulations ordinaires et 
que l'on connaît dans l'histoire militaire. Kleist s'est 
déclaré neutre et a invité les autres corps prussiens à se 
joindre à lui, ce que Massenhach 1 qui était a Tilsitt avec 
Macdonald ne s'est pas fait dire deux fois. Il a repassé, 
en conséquence, sans en dire mot à son maréchal, le 
Niémen et est allé rejoindre ses frères d'armes neutres. 
Macdonald, sans cavalerie, ni artillerie, aura sans 
doute été pris parce que ces données, quoique non offi- 
cielles, en date de Kœnigsberg du 1 er janvier, ne parlent 
|>;is de lui, mais bien de la retraite précipitée du roi de 
Naples sur Dantzig et Elbing. 

Je vous fournis ici ample matière à méditation. 
L'événement est majeur; je ne vous parle pas de ses 
Formes, elles luttent avec nos principes; je ne crois pas 

1. Masskmîach (Chrétien de), tacticien et historien allemand, né en 
1764, mort en 1827. 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 7 

que des moyens révolutionnaires sauveront le monde. 
Nous aurions beau travailler dans ce genre, que nous 
resterions en arrière des maîtres de 1795 et 1794 et 
de leurs disciples, tous vivants en 1815. Le roi de 
Prusse a fait casser le général Kleist; il a refusé sa rati- 
fication à sa capitulation, il a invité le roi de Naples à 
disposer de son corps auxiliaire. Le résultat de ces 
démarches ne nous est pas connu; il ne changera rien 
probablement au parti, pris par des généraux qui ont 
oublié qu'ils avaient un roi. Cet événement a produit 
une très forte sensation sur l'Empereur, mon maître, 
et elle n'est pas avantageuse aux Capitulants. En der- 
nier résultat, mon cher comte, faut-il voir à quoi cela 
mènera. 

Vous aurez de mes nouvelles par votre prochain 
courrier; conservez-moi, en attendant, votre bon sou- 
venir. Je compte sur vous dans ce grand moment de 
crise comme sur une forte colonne. 



Le prince de Metternich 
au comte de Stakelberg. 



Vienne, 15 janvier 1815. 



J'ai assurément l'air bien coupable à vos yeux, mon 
cher comte, et soyez bien sûr que je ne le suis pas. 
J'espère bientôt vous prouver cette vérité. Mais attendre, 



8 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

ce n'es! pas tout, encore faut-il ne pas vous laisser 
mourir de cette sainte impatience qui nécessairement 
doit s'être emparée do nous. Voici quelques fails qui 
vous prouveront ce qui s'est fait dans les lout derniers 
temps. Il y a près de trois semaines que se trouve ici 
milord Walpole, secrétaire d'ambassade d'Angleterre, 
à Saint-Pétersbourg. 11 est arrivé à la frontière, il n'a 
rien eu de plus pressé que d'écrire au prince de Reuss 
pour le mettre au fait de tous les détails de sa mission. 
Le prince de Ileuss lui a donné un passeport pour 
Vienne. Je l'ai fait recevoir par un de mes secrétaires à 
Brunn, où pour mieux garder le secret de sa mission, 
il n'avait également rien eu de plus pressé que d'aller 
taire une visite à Mme de Neerfeldt. 11 est arrivé; je l'ai 
reçu. Il m'a remis une lettre de lord Cathcart, qui est 
une espèce de lettre de créance dans toutes les règles; 
je devais donc le prendre pour un envoyé anglais. 
Dans sa conversation, il m'a informé qu'il était bien 
plutôt envoyé russe. Vous concevez, mon cher comte, 
que comme Anglais, j'aime mieux le ministère à 
Londres que lord Cathcart; comme Russe, mieux vous 
que lord Walpole. Je me suis donc borné à lui dire que 
je ne pouvais rien lui dire. Il m'a demandé la permis- 
sion de rester ici quelques moments pour attendre un 
courrier; cette demande lui a été accordée et je ne 
puis que me louer de sa discrétion depuis qu'il est ici. 
Il y a quelques jours, il m'a fait tourmenter pour que 
)<• lui accordasse un passeport pour un courrier. Je l'ai 
fait venir chez moi ; je lui ai demandé pourquoi il vou- 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. t) 

lail envoyer ce courrier ; je lui ai dit que j'étais convaincu 
que le seul moyen de ne pas rendre cet envoi plus 
qu'inutile et peut-être même nuisible, serait celui qu'il 
ne mandât rien de ce qui pouvait lui parvenir par des 
clabaudages subalternes, que ne lui ayant rien dit, je 
lui demandais expressément qu'il ne laissât pas ignorer 
ce fait, sans cependant le confondre avec la prétention 
que l'Autriche se refusait à des explications. 11 me pro- 
mit d'écrire dans mon sens. Ne pouvant cependant pas 
trop me fier à cette communication, j'ai été trouver 
Rasumovski, que, par parenthèse, lord Walpole avait 
été voir et je l'ai invité a écrire à Nesselrode par le 
même courrier que nous n'étions pas en retard dans 
nos explications, parce que nous avions une réponse à 
attendre aux ouvertures transmises à Pétersbourg par 
Boutiaguin, que, malgré cela, je le faisais prévenir que 
1res incessamment on entendrait parler de nous, que 
l'immensité des événements des dernières semaines 
nécessitait que nous nous orientassions et nous ren- 
dissions compte à nous-mêmes de la situation véritable 
des choses; que cette connaissance de ce qui se trouve 
être ne saurait rien changer à ?ios principes, mais devait 
influer sur noire marche; que si l'empereur Alexandre 
désirait savoir ce que nous pensions de ces événements, 
je devais le supplier de suivre le calcul de la simple 
raison, à laquelle le cabinet autrichien assurément 
n'avait jamais fermé l'accès dans ses conseils; qu'en un 
mot nous parlerions bientôt, mais que je n'avais pas 
parlé h milord Walpole, que j'annulais, par conséquent, 



i" archives r»r comte cii. de nesselrode. 

de l'ait, tout ce qu'il pourrait avoir mandé. Je priai, en 
sus, Rasumovski de faire quelques remarques sur les 
inconvénients attachés à des envois dans le genre de 
celui de milord Walpole, et, que nous aurions dans 
tous les temps plus de confiance en des envoyés fran- 
chement russes qu'en des êtres d'une catégorie aussi 
amphibologique. 

Vous voyez donc, mon cher comte, que nous avons 
dit quelque chose. C'est par vous que je dirai tout, dès 
que je le pourrai et j'espère que ce sera très tôt. Il est 
de l'ail que le dire qui précède le savoir ne vaut jamais 
rien et bien moins encore dans des époques aussi 
immenses que les présentes. Après cela, soyez convaincu 
que je suis prêt à vous écrire à tout ce que vous avez 
établi de principes et de remarques dans votre lettre du 
7)0 décembre dernier. Je vous renvoie à la Baison, à 
cette déesse dont le culte paraît si facile et qui est le 
plus difficile de tous. Vous voyez que je traite le ministre 
comme j'ai traité son maître. Je n'ai pas besoin de vous 
dire que j'ai fait punir le gazetier de Gratz. Je vous 
permets d'en faire tout ce que vous voudrez, je vous le 
livre pieds et poings liés. 

Nous n'avons pas de nouvelles de Paris; nous en 
attendons d'heure en heure. Bubna doit y être arrivé le 
28 ou le 29 décembre, le duc de Bassano, le 51 ; Floret 1 
es1 parti hier de grand matin. Il m'a supplié de le rap- 
peler à votre souvenir. Je vous envoie toute une paco- 

I . Floret (Chevalier de), conseiller d'ambassade autrichien. 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 11 

tille de gazettes russes. Vous y trouverez beaucoup de 
bulletins; veuillez me les renvoyer. Ils offrent une sin- 
gularité digne de remarque. Vous verrez que ces bulle- 
tins quelque forts qu'ils soient n'atteignent pas à la 
hauteur de la destruction de l'armée française. Vous ne 
la connaissiez pas encore. Vos bulletins rétablissent 
l'équilibre; ils ont de moins ce qu'ils avaient de trop h 
l'ouverture de la campagne. La débandade de l'armée 
est complète. Il y a beaucoup d'hommes, mais tout le 
matériel a été perdu. La plus grande influence de la 
saison s'est fait sentir entre Wilna et Wilkovichki 1 . La 
meilleure chose que je puisse dire sur tout cela, c'est 
un mot que je trouve dans la dernière lettre que m'écrit 
le prince de Schwartzenberg : « que la chute d'un 
grand homme est lourde! » Ce mot est si profond que 
tous les calculs de l'Autriche et des pauvres intermé- 
diaires doivent se diriger de manière à ne pas être écra- 
sés. Je vous vois sourire à l'idée que nous ne sommes 
pas occupés à le relever. Soyez sages; entrez dans nos 
vues; point de Romanzoffiades et l'Europe peut revivre. 
Vous voyez, mon cher comte, que le comte de Metter- 
nich ne craint pas de dire en noir sur du blanc ces 
paroles au comte de Stackelberg. Il serait possible que 
nous fussions dans le cas d'envoyer bientôt quelqu'un a 
Pétersbourg. Dans ce cas et même dans celui du con- 
traire, je serai, selon toutes apparences, très heureux 
de vous parler. Je vous donnerais alors un rendez-vous, 
pas très loin d'ici et je conviendrais des données. 
1 . Plus souvent Wolkovichki, village du gouvernement de SmolensK. 



1-J ARCHIVES Dl) COMTE CM. DE NESSELRODE, 

Adieu, mon cher comte. Conservez-moi votre amitié 
el partagez avec moi la conviction qu'il peut y avoir des 
circonstances où il est l ces malheureux pour un individu 
de se trouver à un poste, tel que le mien, quoique les 
chances soient très belles. 



M. F. de Genlz 
au comte Charles de Nesselrode. 

Vienne, 16 janvier \S\7>. 

Les félicitations que je pourrais vous adresser, 
cher comte, sur les succès glorieux, qui, en conso- 
lidant l'indépendance et la grandeur de votre pays, 
ont fait luire, en même temps, l'aurore d'un meilleur 
ordre de choses sur toute l'Europe, seraient aujour- 
d'hui tardives et insipides. Ce qui Test peut-être un 
peu moins, c'est le tribut d'admiration que je paye 
à votre gouvernement pour la victoire mémorable qu'il 
a remportée sur lui-même, en écartant les conseils 
de la passion et de l'exagération, pour adopter au 
milieu de l'ivresse générale un système de sagesse et 
de modération dont je crois qu'il ne se repentira dans 
aucun cas. 

Entre des hommes, tels que vous et moi, les préli- 
minaires de toute explication ou discussion politique 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 13 

sont arrêtés et signés d'avance, et on n'a pas besoin 
pour s'entendre de remonter à l'origine du monde. 
J'entre donc en matière sans autre préambule. 

Le cabinet de Vienne, malgré tout ce que l'on peut 
dire sur son compte, ne sera jamais conduit au but vers 
lequel vous voudriez le faire ma relier, ni par des 
menaces, ni par des mesures violentes. Le caractère 
personnel de l'Empereur et de son ministre excluent 
ces moyens une fois pour toutes. L'Empereur, quelle 
que soit du reste la mesure de ses forces, est bien plus 
susceptible d'obstination que de peur. M. de Metter- 
nich, comme vous ne l'ignorez pas, est froid, calme, 
imperturbable et calculateur, par excellence. D'ailleurs, 
dans la situation actuelle des affaires, tout sujet de 
crainte d'un côté serait constamment contre-balancé par 
un autre sujet de crainte, également ou même plus fort 
de l'autre côté; et l'idée que la Russie pourrait songer 
seulement à forcer la main à l'Autriche, en rapprochant 
celle-ci de la France, ne ferait naître que le plus déplo- 
rable des résultats. 

J'approuve donc de conviction intime la ligne de 
conduite que votre gouvernement a observée jusqu'ici 
vis-à-vis de cette cour et qu'il parait être décidé à pour- 
suivre. Pour la reconnaître la meilleure, il suffit de 
savoir que toutes les autres seraient, sans comparaison, 
plus fatales. Cependant si vous me demandez à quoi elle 
aboutira, et quel sera, selon moi, le fruit positif de tant 
de procédés et de tant de ménagements, voici ma 
réponse : 



1 l ARCHIVES DU COMTE (.11. DE NESSELRODE. 

Quoique l'expérience nous ait appris qu'il ne faut 
désespérer de rien dans les choses humaines, je vous 
avoue franchement que je regarde comme à peu près 
impossible un changement total dans le système de la 
cour de Vienne. J'entends par là une rupture formelle 
avec .Napoléon, et la résolution de faire cause commune 
avec vous. Ceux qui vous flattent d'une perspective 
pareille vous trompent autant que ceux qui voudraient 
vous persuader que vous y parviendriez par des moyens 
violents. Vous exposer les raisons, qui justifient ma 
manière de voir, serait long-, fastidieux, et peut-être 
inutile. Mais vous savez que je ne suis pas homme à 
former ou à énoncer une opinion comme celle-là sur 
des données légères ou précaires. Si jamais il y eut un 
moment, où une résolution aussi désirable aurait pu 
s'opérer, c'était celui où arrivèrent ici les nouvelles de 
la grande catastrophe de l'armée française. Alors il 
était peut-être permis de se livrer à quelques illusions, 
et je ne veux pas vous cacher que pendant deux ou trois 
jours mon âme, si peu susceptible qu'elle soit aujour- 
d'hui d'un sentiment pareil, commençait à se rouvrir 
à l'espérance. Mais ce moment ayant passé sans con- 
duire à un résultat essentiel, il n'y a que des ignorants 
ou des visionnaires qui puissent encore s'imaginer de 
le rattraper. 

Ce que je n'envisage point comme impossible, c'est 
que le cabinet de Vienne soit engagé dans quelque sys- 
tème mitoyen qui le porterait à séparer ses intérêts de 
ceux de la France, et à ne plus lui fournir de secours 



ARCHIVES DU COMTE CIL DE NESSELRODE. 15 

directs. Je suis même persuadé, que c'est proprement 
là le but secret auquel ce cabinet a toujours visé, le 
fond et l'arrière-pensée de toute sa politique, et l'atti- 
tude qu'il préférerait à toute autre, s'il avait cent cin- 
quante mille hommes sur pied. 

C'est à vous à juger quel profit vous tireriez d'une 
détermination pareille. En me mettant à votre place, il 
me semble que j'y verrais un avantage bien réel. Car 
indépendamment du bien direct qui en résulterait a 
plus d'un égard, il est certain que s'il y a encore une 
chance pour vous faire obtenir la coopération de l'Au- 
triche, c'est uniquement là qu'elle se trouve. C'est une 
espèce de purgatoire par lequel cette puissance doit 
nécessairement passer pour que l'enfer perde son pou- 
voir sur elle. 

Mais ne croyez pas que le cabinet de Vienne, tout en 
désirant cet état de neutralité, l'embrassera spontané- 
ment, si on ne sait pas amener des conjonctures propres 
à fixer son irrésolution systématique. Il attendra, il lou- 
voiera, il battra la campagne, il donnera des demi-pro- 
messes, et vous tiendra en suspens, jusqu'à ce que 
l'époque, où une pareille mesure pourrait être utile, 
soit irréparablement passée. Vous n'avez qu'à jeter les 
yeux autour de vous pour vous convaincre que telle sera 
sa marche; car si cette neutralité n'est pas prononcée 
à présent, où l'Autriche n'a rien à craindre de la 
France, comment le serait-elle dans trois ou quatre 
mois, lorsque Napoléon aura rassemblé de nouvelles 
armées et que l'Autriche croira, ou au moins prétextera 



16 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

de ccoin 4 ses propres frontières exposées à un danger 
imminent? 

11 n'y a que la Russie qui puisse mettre un terme à 
toutes ces incertitudes et à loutes ces tergiversations. 
Et voici comment je conçois la chose : 

Je ne sais pas quels sont proprement les plans mili- 
mires et politiques de l'Empereur. Je ne vous parle ici 
que de reflet que produira sur les conseils de la cour 
de Vienne telle ou telle marche adoptée par la Russie. 
Je suppose donc que vous pousserez vos avantages 
acquis aussi loin que possible, et je regarde ce point-là 
comme la condition préalable de tout. Du moment que 
vous vous arrêtez, la politique de l'Autriche rétrograde 
et sa liaison avec la France devient plus étroite. Veuillez 
bien remarquer, que mon idée n'est pas que vous avan- 
ciez sur tous les points. Au contraire, il faut des ména- 
gements avec l'Autriche; il en faut même dans toutes 
les hypothèses; et votre intérêt exigera toujours que 
vous évitiez ce qui peut l'aliéner sans retour. Mais aussi 
vous n'avez pas besoin, pour le moment, ni de ses pro- 
vinces, ni de ses routes militaires. Pourvu que vous 
avanciez vigoureusement d'un autre côté, vous la com- 
promettez assez, sans vous compromettre avec elle. 
C'est le sort de la Prusse, qui est d'une importance 
incalculable pour les décisions de l'Autriche. Jusqu'à 
ce moment encore, elle se flatte de diriger la cour de 
Berlin. Entraînez la Prusse, par quelque moyen que ce 
soit, et la moitié de votre tache est accomplie. 

M;»is tout cela ne suffit pas. Il faut prendre un che- 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. il 

min plus droit et plus efficace. L'Autriche vous en 
fournit elle-même un moyen qui doit réussir, si quelque 
chose au monde se peut. Le cabinet de Vienne soupire 
après la paix, ambitionne même le rôle de média- 
teur, et se croirait au comble de ses vœux, s'il y était 
admis. Il a fait et ne cessera de faire à voire gouverne- 
ment ouverture sur ouverture pour y parvenir. Si j'avais 
une voix dans vos Conseils, je proposerais qu'avant 
d'entrer dans aucun pourparler, avant d'écouter aucune 
proposition spéciale, ou d'en articuler aucune envers 
la cour de Vienne, on lui déclarât en termes très pré- 
cis, que pour qu'on la charge d'une médiation quel- 
conque, ou pour qu'on traite seulement avec elle 
d'aucune question relative à la paix, on attend, qu'au 
préalable elle annonce, sans détour et sans restriction, 
son intention de rester neutre, si la guerre continue. 
Cette demande est si juste, si raisonnable en elle-même, 
elle est d'ailleurs si évidemment conforme l\ l'intérêt 
bien entendu de l'Autriche, que vous avez certainement 
le droit d'y insister d'une manière péremptoire. Et je 
sais que la peur de perdre tout espoir de la paix et 
même l'honneur et l'avantage d'avoir pu y travailler 
sera pour le cabinet de Vienne, je ne dis pas un moyen 
irrésistible, car malheureusement on ne peut répondre 
de rien, mais le plus puissant de tous, pour la faire 
sortir de tous ses subterfuges et de toutes ses finasseries 
habituelles. 

Dans une négociation que la cour de Prusse vient 
d'entamer ici, pour vérifier les véritables dispositions 



18 ARCHIVES DD COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

de l'Autriche, et trouver un point de direclion pour s;i 
propre conduite — négociation qui probablement ne 
mènera à rien — ■ j'ai donné le même conseil au mi- 
nistre de Prusse, el je l'ai heureusement déterminé à 
exiger de M. de Metternich une déclaration positive sur 
la question préalable : si, en cas de la continuation de la 
guerre, il fournira, ou non, un contingenta la France. 
D'ici «à peu de jours, cette déclaration (que la Prusse ne 
lui demande d'abord que comme un secret) doit être 
donnée ou refusée. Croyez-moi, ces questions catégo- 
riques souvent répétées sont d'un si grand prix dans 
les circonstances actuelles et vis-à-vis d'un cabinet 
essentiellement temporisateur. La bonté même d'avouer 
ouvertement qu'on est lié à la France d'une manière 
Inséparable ne sera pas sans effet sur un homme qui se 
défend à outrance du soupçon d'être l'instrument 
aveugle de Napoléon. 

Si ce raisonnement vous paraît fondé, je vous prie 
d'observer encore que le temps est précieux, cl que les 
moments sont comptés. Ne prêtez plus l'oreille à des 
phrases. Si quinze jours après celui où vos troupes 
-nont entrées à Varsovie, et où celles du prince 
Schwartzenberg l'auront quitté, celui-ci n'a pas reçu 
l'ordre positif, clair et net, de rentrer dans le pays et 
do ne plus agir avec les Français, le procès est jugé et 
perdu. Car si le corps de Schwartzenberg, arrivé à la 
hauteur de Petrikaw, ne prend pas le chemin de Cra- 
covie (quelque difficile que soit cette résolution, à 
cause de ce maudit corps de Régnier qu'il traîne à ses 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 10 

trousses); s'il s'engage dans la route de Posen, si ses 
relations avec les Français et son obligation de recevoir 
des ordres de Murât et Berlliier ne sont pas dissoutes 
sur-le-champ — il les accompagnera, n'en douiez 
point, en Allemagne, en Hollande, en France, partout 
enfin où il plaira à Dieu de reléguer ces horribles 
alliés; et, dès ce moment, il ne sera plus question ni 
de rupture, ni seulement de neutralité. 

Voilà ce que j'avais à vous dire pour le moment. 11 
ne me convient guère de parler de moi en présence 
d'aussi grands objets ; mais je dois vous en dire quelques 
mots parce que c'est l'intérêt de la chose qui me les 
dicte. Vous connaissez Metternich. Vous savez que 
moyennant la singulière composition de son caractère, 
il est impossible d'exercer sur lui une influence directe, 
et encore moins une influence durable. Je ne serai donc 
pas assez sot, pour me donner l'air de posséder cet 
avantage. Mais ce que je puis vous dire sans m'éloigner 
de la vérité, c'est qu'il n'existe aujourd'hui personne 
qui le connaisse plus intimement, qui l'ait étudié avec 
plus de suite et de succès, et qui ait pénétré plus que 
moi ses bonnes et ses mauvaises qualités, ses moyens 
et ses erreurs, toute la tendance, toute la couleur et 
môme tous les ressorts de sa politique. Par conséquent, 
il me paraît clair que personne ne peut vous donner sur 
la marche et les dispositions de ce cabinet des rensei- 
gnements plus exacts, plus amples et plus authen- 
tiques, que ceux que je suis en état de vous fournir. La 
volonté ne me manquera jamais; car mes principes ne 



20 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELUODE. 

varient pas avec les circonstances, et tout attachement 
particulier, tout intérêt personnel quelconque est subor- 
donné en moi au besoin impérieux de sacrifier ma vie 
et mes forces au plus sublime objet pour lequel on ait 
travaillé et combattu depuis qu'il existe des empires. Si 
votre auguste maître m'a retiré pendant quelque temps 
sa haute bienveillance (comme on a voulu me le faire 
croire), vous savez que je n'aurai du ce malheur qu'à 
un excès de persévérance dans ce que je croyais bon et 
salutaire. Fournissez-moi seulement les moyens de vous 
être utile. Mettez-moi à même de correspondre a\ec 
vous en toute sûrelé; car vous sentez bien que le 
moindre soupçon d'une correspondance de la nature de 
celle que je viens d'entamer ici, me paralyserait pour 
toujours. Votre dernière lettre m'a été remise d'une 
manière si maladroite que j'ai été obligé de la montrer 
à M. de Metternich. Il n'y avait aucun mal, car elle ne 
contenait que des choses que vous auriez pu adresser à 
tout le monde. Cependant je vous le dis avec franchise, 
ce n'est pas sur ce pied banal que vous devez me trai- 
ter, si vous voulez que je vous serve avec quelque succès. 
Les lieux communs sont aussi inutiles avec moi qu'avec 
Metternich. Car quant à lui, il sait par cœur tout ce 
qu'on peut lui dire dans ce genre, et n'est pas accou- 
tumé de nia part à des propos vagues et déclamatoires. 
Et quant à moi, rien n'est plus superflu que de 
m'exhorter au zèle, etc., etc. Car je penserai et parlerai 
toujours de même, quand je n'aurais même plus aucune 
relation avec personne. Si vous voulez que j'agisse ou 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 21 

au moins que je vous informe de ce que je puis savoir, 
il faul absolument sans m'initier dans tous vos secrets, 
vous ouvrir avec moi d'une manière particulière et 
positive. Je ne brigue pas cet honneur, je sais parfai- 
tement remplir mon temps et ne suis que trop occupé 
avec tout ce qui m'entoure. Mais aussitôt que vous 
jugez à propos de m'y admettre, il faut que ce soit à 
mes conditions. 

J'ai reçu plusieurs lettres de M. de Stein. Je crois 
que ce brave et respectable ministre se trouve dans 
votre voisinage. Si tel est le cas, ayez la bonté de lui 
communiquer cette lettre et de lui dire en même temps 
que je suis toujours infiniment flatté de son souvenir et 
de sa bonne opinion, mais que je n'ai pu faire qu'un 
usage très limité de ses lettres. Lorsqu'on a affaire a 
des hommes froids, incapables d'exaltation et, en outre, 
très contents de leurs propres lumières, le langage 
d'une âme forte et enthousiasmée pour le bien n'est pas 
celui qu'on peut leur adresser. 

Adieu, cher comte. Si vous ne répondez pas, cette 
correspondance est finie, et je m'en consolerai comme 
de tant d'autres projets manques. Mais si vous croyez 
qu'il vaille la peine de me compter parmi vos coopéra- 
leurs, soyez sûr que vous n'en trouverez nulle part un 
plus fidèle que votre dévoué serviteur. 



■:■: ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

Le comte Charles de Nesselrode 

à sa femme. 

Radzioni, 22 janvier I81f> (5 heures du soir). 

Nous sommes ici depuis deux heures; le grand maré- 
chal est encore à faire courir les laquais de la cour 
pour lui trouver un trou où il puisse ne pas mourir de 
froid, de vapeur et de puanteur. Tous sont en mouve- 
ment, mais aucun d'eux n'a rien trouvé, quelle que 
soit son envie de le hien servir. Moi, je suis campé dans 
une manière de buffet, mon côté gauche grille, le côté 
droit gèle et si je réussis à t'écrire tout ce que j'ai à te 
dire en réponse à ta lettre, ce sera un vrai tour de 
force. C'est dans ce triste état que je l'ai reçue et que 
j'ai appris ton impatience a venir rne rejoindre. Juge 
d'après ce tableau si c'est uue chose possible. Etre avec 
moi ne se peut absolument pas, et de te savoir à trente 
ou quarante lieues derrière l'armée me ferait mourir 
d'inquiétude. Ainsi, pour l'amour de Dieu, chère Marie, 
sois raisonnable et n'insiste plus sur un projet que je 
ne puis approuver. Le prince Pierre est le plus malheu- 
reux des hommes depuis qu'il sait l'équipée de sa 
femme. Sophie et Zénaïde seront bien avancées de se 
trouver à Kœnigsberg lorsque nous nous trimbalerons 
par les villages juifs du duché de Varsovie. Elles n'y 
gagneront autre chose que de tourmenter leurs maris et 
d'être privées de leurs nouvelles, car iNikita n'enverra 



ARCHIVES DU COMTE CIL DE NESSELRODE. 25 

pas tous les jours un feldjaeger à Kœnigsberg, comme 
l'Empereur à Pétersbourg. Ma foi, je ne sais pas com- 
ment j'ai manqué celui du 8, jusqu'ici je croyais n'en 
avoir laissé partir aucun sans en profiter pour t'écrire. 
Tu vois par là que les choses peuvent avoir lieu sans 
qu'il y ait de quoi s'alarmer le moins du monde. Mais 
il arrive aussi, lorsque des occasions extraordinaires se 
présentent que je t'écris deux jours de suite. Tel est le 
cas aujourd'hui, et, en faveur de cette circonstance, 
j'espère que ma lettre sera bien reçue, quoiqu'elle ne 
soit pas très aimable, mais aussi comment ne pas être 
fâché quand je vois que tu es là à te chagriner sans 
aucune raison plausible. Je t'en supplie, chère amie, 
ne sois pas comme cela, j'en éprouve une peine que je 
ne puis t'exprimer. S'il est jamais possible de prévoir 
que nous resterons quatre semaines au même endroit, 
je te promets de Rengager à venir, je te l'ai répété dans 
toutes mes lettres et je suis pourtant à même de juger 
les événements aussi bien que ces dames de Péters- 
bourg qui vont se mettre en campagne sans savoir si 
elles verront leurs maris et où elles doivent les cher- 
cher. Enfin, pardon, je ne t'ennuie que trop, chère 
amie, je quitte ce sujet pour l'annoncer que nos troupes 
occupent Plotzk, et que j'ai très bien fait mon voyage 
de Mlava où je suis resté une soirée de plus que l'Em- 
pereur, que tu es bien la plus aimable petite femme du 
monde de m'avoir envoyé du curaçao, que malgré le 
froid, la vapeur et la puanteur, je me porte très bien et 
que malgré mon accès de colère au commencement de 



SI ARCHIVES lU' COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

mon épître, je serais l'homme le plus heureux du 
monde si je pouvais le revoir et l'embrasser, mais je 
désire sincèrement que ce soif plutôt à Pétersbourg que 
dans un Kortchma de Pologne. 



Le comte Charles de Nesselrode 
à sa femme. 

Johannisberg, 24 janvier 18I7>. 

Je le remercie beaucoup pour la pièce copiée par 
Grégoire et qui n'élait pas connue encore. Quant aux 
gazettes étrangères, elles ne nous manquent pas actuel- 
lement. Comme tu t'intéresses au roi de Rome, je te 
dirai que cet enfant précoce parle déjà. Les premiers 
mots qu'il a dits à son père lorsqu'il l'a revu furent : 
Papa, j'ai déjà appris à courir. 

Prie Ouvarof de demander de ma part à M. Faber 
pourquoi il a appelé son journal le Conservateur 
impartial. Nous n'avons pas le bonheur de comprendre 
ce titre et je pense que c'est le chancelier qui l'a ima- 
giné. C'est inintelligible comme lui. Laval m'a écrit une 
jolie lettre, mais je n'ai pas eu Je temps de lui répondre. 



ARCHIVES DU COMTE Cil. HE NESSELRODE. 2f» 



Le comte Charles de Nesselrode 

à sa femme. 

Plotzk (sur la Vistule), 25 jan\ier 1813. 

Ah! tu te moques de nos petites villes allemandes, 
eh hien, je te ferai la description d'une ville polonaise 
qui ne le cède en rien à celles de la Prusse. Mais comme 
je ne fais que d'y débarquer, tu sauras seulement 
aujourd'hui que je suis très bien logé dans une jolie 
petite chambre, bien propre, bien chaude, bien peinte, 
mais, hélas! à côté d'un piano qui, ne t'en déplaise, 
n'est pas un chaudron. Je te prie de traiter dorénavant 
nos instruments avec plus de respect. Celui-ci fait les 
délices de Tolstoy et de tous ceux qui ont dîné chez moi. 
Peterson a chanté Ombra adorata, pour le moins aussi 
bien que Cresccntini, et moi j'ai joué la marche de la 
Vestale avec une grande distinction. Cela ne nous empê- 
chera pas de fréquenter le spectacle. Oui, Madame, il y 
a ici spectacle, même opéra et ballet. Vous voyez que 
Plotzk est une ville très importante. Vous voyez aussi 
que pour me conformer à vos augustes volontés, je 
commence la page tout en haut et ne laisse pas un 
cheveu de marge. Conviens qu'il est difficile d'avoir un 
mari plus obéissant. Tu m'as pris par mon faible et 
puisque le prince Pierre, qui a sur les bras tout le 
détail de cette immense armée, écrit à sa Sophie des 
lettres qui ne sont pas moins immenses, il faut bien 



26 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELROOE. 

que j'adopte les mêmes dimensions. Mais si dans tout 
cola, il y a beaucoup de galimatias et de sottises, il ne 
faut pas t'en prendre à moi, car il est impossible de 
donner plus qu'on ne possède. Or, ce qui me manque 
complètement, c'est le talent d'écrire de longues lettres, 
surtout quand les sujets me font défaut, car il m'est 
impossible de délayer mes sentiments en quatre pages. 
C'est un aveu que je te fais, cbère amie, et que je te 
dois depuis longtemps, ne voulant pas paraître à tes 
yeux meilleur que je ne suis. Moins il y aura d'illusions 
entre nous, plus nous pouvons espérer de bonheur. 
Voilà Tolstoy qui arrive avec Yolkonski. Aussitôt que 
j'en aurai fini avec ces Messieurs, je reprendrai ma 
lettre et elle sera longue si ce courrier n'est pas expédié 
de trop bonne heure. J'ai, au reste, fait voir au prince 
Pierre l'article de ta lettre qui le concerne et il m'assure 
tout à fait le contraire. Sa femme se plaint autant que 
toi et ses lettres ne sont pas plus longues que les 
miennes. Le thé est pris et mes très aimables hôtes se 
sont retirés. Nous avons eu une jolie musique sous nos 
fenêtres pendant la retraite; nous cherchons à jeter 
beaucoup de poudre aux yeux des Polonais, il faut bien 
servir chacun h sa manière. Ces Messieurs s'imaginaient 
que nous étions dans le même état que les Français, 
aussi n'en reviennent-ils pas de voir deux cent mille 
des nôtres passer la Yistule. Ce que j'ai vu aujourd'hui 
de cavalerie, et c'était la fameuse seconde division de 
cuirassiers, est vraiment magnifique. D'ailleurs, les 
Polonais semblent bien dégrisés. Le peuple est excessi- 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELIIODE. '27 

vement abattu et ne fait rien pour soutenir l'exaltation 
des meneurs. Ce que ceux-ci ont armé à la hâte s'est de 
nouveau dispersé; ici une vingtaine de martyrs ont 
voulu protéger la retraite du préfet, mais les Cosaques 
les ont tout de suite mis a la raison. Yoilà le seul fait 
de guerre dont j'ai entendu parler depuis quelques 
jours. Saint-Priest nous a quittés aujourd'hui pour 
prendre un commandement. 



M. Frédéric de Gentz 
an comte Charles de Nesselrode. 

Vienne, 28 janvier 1815. 

Depuis ma dernière lettre, cher comte, l'aspect des 
affaires n'a pas essentiellement changé ici; je n'ai donc 
au fond rien de nouveau à vous dire; mais il me paraît 
intéressant et même indispensable d'insister très forte- 
ment sur ce que j'ai pris la liberté de vous exposer 
l'autre jour par rapport aux mesures à prendre* pour 
s'assurer de l'Autriche. Je sais bien que M. de Stackel- 
berg a été ici en pourparlers pendant plusieurs jours; 
je sais bien que Lebzeltern arrive chez vous, avec les 
plus belles phrases du monde. Mais tout cela n'avancera 
pas d'une ligne les intérêts communs. J'ai été même 
très mortifié d'apprendre que M. de Stackelberg ait 
accepté (au moins en termes généraux) l'intervention 



2S ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE, 

de r Au triche dans ce simulacre de négociations, que 
l'on veut mettre sur pied, et qu'il l'ait acceptée sans 
l'aire ses conditions. Cependant sa déclaration préalable 
ne liera pas les mains à l'Empereur; et j'espère bien 
que rien ne vous empêchera de tirer des circonstances 
présentes tout le parti que l'on peut en tirer, si on ne 
se relâche pas. 

-le vous suppose plus ou moins instruit des négocia- 
tions secrètes qui ont eu lieu depuis quatre semaines 
entre celle cour-ci et celle de Berlin. Ces négociations 
ne sont pas en elles-mêmes d'un intérêt majeur, 
puisque les résolutions de la Prusse seront décidées et 
lixées par la force des événements. Mais elles sont, selon 
moi, assez remarquables par les résultats auxquels ils 
ont conduit du côté du cabinet de Vienne; résultats qui 
vous prouveront, de nouveau, combien les aperçus que 
je vous ai communiqués dans ma dernière lettre étaient 
justes. 

C'est bien joli, sans doute, d'entendre dire au mi- 
nistre d'Autriche, en réponse à une note extrêmement 
pressante des négociateurs prussiens : « que si les pro- 
positions de paix, sur lesquelles il espérait se concerter 
avec la Kussie et l'Angleterre étaient finalement rejelées 
par la Fiance, et si, en attendant, les armées russes, 
secondées au printemps par un débarquement sur les 
côtes d'Allemagne, s'étaient avancées, au point qu'il 
n'y eût plus à craindre que Napoléon ne portât la guerre 
dans les provinces autrichiennes — il ferait alors les 
derniers efforts pour — engager l'Empereur, son 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 29 

maître, à faire cause commune avec les plus puissantes 
alliées ». Mais lorsqu'on pense que ce n'est là qu'une 
déclaration verbale et purement confidentielle ou plutôt 
personnelle, lorsqu'on examine ensuite les détails de 
cette déclaration et tout ce qu'elle fournirait de matière 
à des excuses et à des subterfuges, lorsqu'on réllécbit 
enfin, que tout est suspendu à une condition hypothé- 
tique aussi précaire que celle : « d'engager, en temps et 
lieu, l'Empereur à partager la façon de voir de son 
ministre, » il n'est pas possible de regarder cela le 
moins du monde comme un gage pour l'avenir. Aussi 
la réponse officielle que M. de Humboldt vient enfin 
d'arracher à M. de Metternich, conçue dans des termes 
beaucoup plus vagues, ressemble plutôt à une défaite 
qu'à un présage de rapprochement. 

Je regarde l'issue de cette négociation prussienne 
comme le vrai prototype de tout ce qu'on peut se pro- 
mettre de l'Autriche, si on n'emploie pas à son égard 
une marche plus ferme et plus prononcée. Car de toutes 
les cours, celle de Berlin avait le plus d'espoir de pous- 
ser l'Autriche, sinon à des démarches immédiates, du 
moins à des déclarations claires et suffisantes. 

Tout me ramène donc à ma première opinion. Il faut 
trouver un moyen quelconque pour faire cesser l'incer- 
titude qui règne sur la conduite future de l'Autriche. 
Je sais bien qu'on entassera argument sur argument el 
sophisme sur sophisme pour vous prouver que le mo- 
ment n'est pas venu, qu'on doit attendre telle ou telle 
époque, que ce serait tout compromettre que de faire 



50 ARCUIVES Dl COMTE CH. DE KESSELRODE. 

un éclat aujourd'hui, etc., etc. Mais pour répondre à 
toutes ces objections, je dirais à l'Autriche : vous vou- 
lez être bien avec nous; vous nous parlez de votre inter- 
vention dans des négociations de paix; vous prétendez 
même en concerter les conditions avec nous. Bon! voici 
donc une alternative que nous vous présenterons. Ou 
bien, vous déclarerez publiquement, mais sans autre 
délai, que vous ne prendrez plus aucune part à la 
guerre; ou bien, si cela vous paraît prématuré et dan- 
gereux, vous déclarerez, en secret, mais catégorique- 
ment et avec l'autorité de l'Empereur, que, quelle que 
soit l'issue de ces négociations auxquelles vous tenez 
tant, vous ferez cause commune avec nous, aussitôt 
que l'impossibilité de la paix sera reconnue. Quant à 
moi, je préférerais la première démarche, quoique, de 
prime abord, elle paraisse plus circonscrite et, par 
conséquent, moins avantageuse que l'autre. Mais je la 
préférerais parce qu'elle serait plus facile à obtenir, 
parce qu'elle serait d'un effet plus prochain, parce 
qu'elle aurait sur l'opinion publique une influence 
incalculable, parce qu'elle embarrasserait Napoléon 
presqu'autant qu'une déclaration de guerre, et serait 
peut-être plus forte aujourd'hui qu'une déclaration de 
guerre après trois ou quatre mois; enfin parce que loin 
d'empêcher la cour de Vienne de prendre plus tard des 
résolutions encore plus énergiques, il est très probable 
qu'elle l'entraînerait dans ces résolutions. 

Quoi qu'il en soit, l'une ou l'autre de ces deux dé- 
marches serait à mes yeux le sine qua non de toute 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. :»1 

explication ultérieure avec l'Autriche. Et pensez à moi; 
si vous n'obtenez ni l'une, ni l'autre, l'Autriche vous 
échappera, et c'est à vous à calculer ou à deviner le 
reste. 

Vous devez sentir, cher comte, à quel point je 
m'expose en vous écrivant des choses pareilles, qui 
malheureusement ne contrastent que trop avec ce que 
nous appellerons ici notre système. Ainsi, en rendant en 
justice au zèle pur et désintéressé qui me guide, vous 
aurez soin qu'il ne m'en résulte pas quelque grand 
désagrément, et vous me rassurerez le plus tôt que cela 
sera possible par quelques lignes de votre main. Agréez 
en attendant tous les sentiments distingués avec les- 
quels je suis pour la vie votre très dévoué. 



Le comte Charles de Nesselrode 
à sa femme. 

Klodawa 1 , 4 février 1815. 

Nous avons eu deux belles journées : hier, la victoire 
de Wintzingerode, aujourd'hui l'entrée de Worontzof à 
Posen. L'affaire de Wintzingerode est tout à fait une 
victoire à la Souvarof; il a attaqué avec l'avant-garde et 
l'affaire était décidée lorsque la grosse infanterie sous 

1. Klodawa, bourgade du gouvernement de Kalisch. 



ARCHIVES DD COMTE CH. r>E NESSELRODE, 

Bachmétief est arrivée. Wintzingerode a eu un cheval 

lue sous lui. 



Le même à la même. 

Kalisch, 16 lévrier 1815. 

J'ai le plaisir de l'annoncer qu'Alexandre Benkendorf 
a eu une affaire charmante, près de Berlin. Les habi- 
tants lui ayant indiqué une forêt par où un corps de 
cavalerie française devait passer, il y cacha ses Cosaques, 
tomba sur ladite cavalerie, fit 600 prisonniers, avec 
10 officiers, et mordre la poussière à tout le reste, 
excepté "20, les seuls qui se soient échappés. Par ce 
mouvement le vice-roi a été coupé de Berlin et rejeté sur 
la Saxe. Benkendorf a eu le Saint-Georges de 5 e classe 
et l'a vraiment mérité, car les Français se sont extrê- 
mement bien battus dans cette rencontre. 

Le pauvre Stein est bien malade à Breslau; sa perle 
serait irréparable dans les circonstances présentes. Que 
Dieu nous préserve d'un tel malheur! 



Le même à la même. 

17 lévrier 1815. 

Pour le cas où tu ne serais pas partie encore, je suis 



ARCHIVES DU^COMTE CH. DE NESSELRODE. 33 

chargé de la part du comte Tolstoy de te proposer de te 
faire accompagner dans ton voyage par le fameux Bapkin 
qui vient ici. Cela ferait que tu voyagerais plus sûre- 
ment et plus commodément et que tu pourrais te passer 
d'un courrier, puisque ledit Bapkin a encore un grand 
laquais de la cour avec lui. Tâche d'arranger cela, je 
crois que tu t'en trouveras hien. Tu feras dire à Bapkin 
que c'est l'intention du comte Tolstoy. Mais surtout 
arrive bientôt, la présence de Sophie augmente, si c'est 
possible, mes regrets de n'être point réuni à toi. Yoici 
une lettre de Lebzeltern qui ne peut s'empêcher d'être 
en correspondance avec trente-six mille demoiselles. 
Le baron Stein nous est revenu. Pozzo est ici. Quelle 
aimable réunion. Si, arrivée à Kœnigsberg, tu apprenais 
par hasard que le quartier général n'est plus à Kalisch, 
tu irais sur Berlin. 



Le même à la même. 

Kalisch, 26 février 1815. 

Encore aujourd'hui ma lettre ne pourra guère qu'être 
courte, je suis sûr néanmoins que tu l'aimeras beau- 
coup plus que mes longues épîtres. Je souscris à toutes 
les propositions que tu me fais dans ta lettre du 15 fé- 
vrier. Je n'en excepte que l'article de la calèche, il est 
impossible que, dans cette saison, tu voyages autrement 



:.i ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

qu'en voilure. Ainsi, donne-loi une bonne dormeuse, 
avec des roues hautes et des mouvements très doux. 
Indépendamment du voyage elle te servira à Prague, 
Carlsbad, Tœplitz, Dresde et autres villes. Ce qui n'est 
pas moins nécessaire, e'est un cuisinier. Ainsi si tu 
pouvais prendre avec toi quelque artiste marmiton, ce 
serait très utile. Je crois aussi qu'une seule voiture 
suffirait; en Russie, tu pourrais prendre avec toi un 
courrier du ministère des finances qui te devancerait en 
kibitka pour préparer les chevaux et pour t'accompa- 
gner jusqu'à Kalisch. Tu resterais avec moi tant que 
nous serons en place et, les opérations commencées, tu 
te rendrais aux eaux avec Mme Alopéus. 

Yoilà qui est dit et arrangé; pars, dès que tu jugeras 
les chemins assez praticables et suis la route de Riga, 
Kœnigsberg, Plotzk et Kalisch. Comme il te faudra 
au moins une dizaine de jours après la réception de 
ma lettre pour achever tes préparatifs, je continuerai 
à t'écrire à Pétersbourg. Ainsi te voilà contente, j'es- 
père; pour moi, je ne serai heureux que quand je 
pourrai te serrer contre mon cœur. Les quatre semaines 
que tu mettras pour me rejoindre seront un mois 
d'angoisses, car je te supplie de ne te faire aucune 
illusion sur l'abomination des chemins. Rosen a mis 
vingt-deux jours. Peut-être vaudrait-il mieux attendre 
que les rivières fussent toutes débàclées et les routes 
partout séchées. Enfin tu jugeras cela mieux à Péters- 
bourg; je suis trop sûr de ton bon esprit pour craindre 
une imprudence. 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 55 

Sans adieu, madame la comtesse, à l'honneur de 
vous revoir à l'arrivée. 

Le baron de Stein est tiré d'affaire. C'est un véritable 
bienfait du ciel que de nous l'avoir sauvé. 



M. F. de Gentz 

au comte Charles de Nesselrode. 

Vienne, 10 mars 1815. 

Rien ne serait je crois, plus inutile, cher comte, que 
de m'arrêter longtemps à vous exprimer la satisfaction 
et le plaisir que j'ai éprouvés en lisant votre lettre du 
12 février. En vous écrivant, je n'avais suivi que l'im- 
pulsion que me donnaient le besoin de coopérer au bien 
public et les sentiments personnels qui m'attachent à 
vous. Jugez de mon bonheur en apprenant que mes 
bonnes intentions sont parvenues à la connaissance de 
votre auguste Souverain et qu'il a daigné les honorer 
d'un regard d'approbation et de haute bienveillance. 

Pendant les six semaines qui se sont écoulées depuis la 
date de ma dernière lettre, des changements prodi- 
gieux se sont opérés, non seulement dans l'ensemble 
des affaires publiques, mais particulièrement aussi 
autour de moi. La marche du cabinet de Vienne vers le 
but commun, régulièrement quoique lentement pro- 
gressive depuis quelques mois, a été accélérée au delà 



56 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

de toute attente par le résultai heureux des négociations 
entre la Russie et la Prusse. Vous apprendrez suffisam- 
ment par d'autres voies tout ce qui s'est passé ici dans 
le bon sens, le langage qu'on tient, les déclarations 
éventuelles qu'on a faites, la teneur des instructions 
qu'on donnera au prince Sehwartzenberg, la ligne de 
conduite qu'on a adoptée et les résolutions auxquelles 
on se prépare, au cas où les ouvertures positives du 
prince Sehwartzenberg seraient repoussées. Quoique 
observant de près et avec l'attention la plus soutenue 
le développement de la politique autrichienne, et secrè- 
tement porté à augurer plutôt bien que mal de ceux 
qui la dirigent, je vous avoue que je n'aurais jamais 
cru moi-même que, dans la première huitaine du mois 
de mars, nous arriverions au point où nous nous 
trouvons. 

Aucun de ceux qui ont part à la confiance du comte 
de Metternîch ne peut s'attribuer le mérite de cette 
révolution rapide. Le fait est, qu'il n'y a proprement 
que trois personnes à Vienne, qui puissent se flatter de 
rapports plus ou moins intimes avec ce ministre. Ces 
trois personnes sont le comte Hardemberg, M. de Hum- 
boldt et moi. Chacun de nous, il est vrai, a fait séparé- 
ment, mais toujours de concert l'un avec l'autre, tous 
les efforts que le zèle le plus actif a pu lui suggérer; les 
principes et le but nous ont été communs; les deux 
autres avaient encore pour motif particulier les intérêts 
de leurs commettants et les devoirs de leur place, moi 
le désir de ne pas me désister d'une tâche qu'à travers 



ARCHIVES DU COMTE CIL DE NESSELHODE. 57 

toutes les vicissitudes j'avais invariablement, suivie pen- 
dant vingt ans, et de plus le tendre intérêt que je 
prends à la personne, au sort et à la réputation d'un 
homme que je ne cesserais d'aimer, s'il avait cessé 
même de mériter mon estime. Mais nous avons tout au 
plus secondé le mouvement. Les grands résultats se 
sont développés sans notre concours. Le comte Melter- 
nich a agi par lui-même. Je n'ai pas besoin de vous 
dire, que ce qu'on appelle le cabinet de l'Empereur se 
réduisant à ce ministre tout seul aucun autre n'a eu la 
moindre part à l'ouvrage. 

Le changement a été amené par la conduite à jamais 
admirable de S. M. l'Empereur de Russie. Voilà le 
fait dans toute sa pureté, et tel qu'il doit être transmis 
à l'histoire. La persévérance, le calme, la grandeur 
d'âme que ce Souverain a déployés pendant le danger, 
sa haute sagesse, sa générosité, sa modération, son 
désintéressement dans l'époque des succès les plus bril- 
lants, les déclarations plus que loyales qu'il a faites, les 
principes politiques qu'il a annoncés, le langage que 
sans aucune variation il a tenu à l'Autriche, le carac- 
tère qu'il a donné à ses négociations avec la Prusse, les 
bases, les formes, les paroles même de son traité avec 
cette puissance, voilà, cher comte, vous pouvez m'en 
croire, ce qui a principalement, et, j'oserais dire, exclu- 
sivement guidé et déterminé le cabinet de Vienne. 
Gloire immortelle à votre adorable Souverain! Ce 
triomphe, quoiqu'un des plus remarquables, n'est pas 
le dernier qu'il aura remporté. Lorsqu'on marche sur 



38 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

une ligne essentiellement bonne et juste, il est impos- 
sible qu'on n'obtienne pas tôt on tard tout ce qu'on 
cherche. 

Maintenant, je ne vous le cacherai pas, je regarde 
mon pauvre petit travail comme fini. Les circonstances 
feront le reste. L'Autriche est engagée à un point, que 
des pas rétrogrades me paraissent impossibles; et ce 
serait pour moi un bien triste moment que celui où je 
me dirais que l'on pourrait avoir de nouveau besoin de 
mes faibles services. Toutes ces précautions que j'avais 
pris la liberté de vous indiquer dans mes deux dernières 
lettres, et dont alors votre excellent esprit avait senti la 
nécessité, sont aujourd'hui superflues et hors de saison; 
et je m'imagine que personne ne sera plus étonné que 
M. de Lebzellern, lui-même, qui probablement ne s'est 
guère attendu a ce que, en arrivant chez vous, ses 
instructions se trouveraient avoir été datées d'avant le 
déluge. 

Je suis loin de prétendre que tout soit gagné et con- 
sommé. Des obstacles sans nombre s'opposeront à 
l'exécution de chaque plan auquel l'x\utriche doit con- 
courir. Le caractère de notre Souverain, l'état déplorable 
de l'administration intérieure, la détresse extrême de 
nos finances, le manque de zèle, la maladresse, le 
décousu qui régnent dans toutes les parties du service 
publie, sans compter les menées sourdes et les intrigues 
obscures qui entravent la marche du gouvernement à 
chaque pas, tout cela sont des ennemis redoutables. Je 
sens aussi que le moment décisif, celui de la rupture 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 59 

formelle avec Napoléon, aura ses difficultés, ses peines, 
ses convulsions particulières. Mais je dis que le retour 
est devenu impossible, et que, si l'Autriche ne contribue 
pas efficacement et puissamment au bien, il est sûr, au 
moins, qu'elle ne l'empêchera plus et que rien ne la 
ramènera au mal. 

Voilà mes aperçus. Si je me suis trompé, je serai le 
premier à m'en accuser auprès de vous. Si j'ai eu raison, 
je ne vous écrirai de temps en temps que pour me féli- 
ciler avec vous de nos succès communs. Vos heures 
sont précieuses. Je ne vous accablerai jamais de mes 
réflexions que lorsque je les croirai éminemment utiles. 

Il y a dans votre lettre un passage auquel je veux 
répondre avec la même sincérité et franchise que vous 
avez approuvées dans l'ensemble de mes correspon- 
dances. Je ne suis pas de votre avis sur le ministère 
anglais. Nul doute qu'il ne soit comparativement faible. 
Il a donné des preuves de sa médiocrité; et, s'il s'agis- 
sait d'un suffrage libre et personnel, soyez sûr que je ne 
donnerais pas le mien à ceux qui, par un acte honteux 
de poltronnerie politique, ont révoqué les ordres du 
Conseil, pour apaiser ces misérables Américains. Mais 
permettez-moi d'observer, qu'il y a des cas où les talents, 
même d'un ministère anglais, peuvent devenir nuisibles 
aux grands intérêts de l'Europe. Parlons sans détour. 
Si Napoléon veut se contenter aujourd'hui de la fron- 
tière du Rhin, des Alpes et des Pyrénées, je signe la 
paix sans hésiter un instant, heureux, mille fois 
heureux de sauver au continent les crises, les incerti- 



LO ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

tudes, les hasards, les sacrifices prolongés de cette 
guerre épouvantable. Or, si dans une circonstance 
pareille le ministère anglais, guide par un ressenti- 
menl immodéré, par une fierté sans bornes, ou par 
quelque fantôme d'une imagination exaltée, s'opposait 
à une pacification que tout le monde trouverait bonne 
el salutaire, ne serait-ce pas là un malheur incalcu- 
lable? Eh bien, celle opposition, je ne la crains pas, ni 
de lord Liverpool 1 , ni de lord Castlereagh, etc. Mais je la 
craindrais infiniment si Dieu avait exaucé les vœux 
insensés de tant de personnes d'ailleurs très respecta- 
is es en leur accordant lord Wellesley, comme premier 
ministre d'Angleterre. L'assemblage de violence et de 
paresse, de hauteur et de négligence, d'obstination et 
de versatilité, qui caractérise cet homme, nous aurait 
achevé tous. J'ai d'ailleurs contre lui des griefs majeurs 
que je ne puis pas exposer ici. Entre les deux, j'aurais 
certainement préféré Canning 2 , dont le génie est beau- 
coup plus substantiel, tandis que celui de l'autre n'est 
que de la poésie orientale. Mais Canning est aussi trop 



1. LivKi'.pooL (Roberl, Banks, Jenkinson, comte de), 1770-1828, 
homme d'État anglais, premier ministre après l'assassinat de Perce- 
val (1811), s'opposa à l'émancipation des catholiques et persécuta la 
reine Caroline. 

2. Canning (George). Homme d'État anglais, 1770-1827. Ministre 
des affaire > étrangères en 1807, il ordonna l'inique bombardement 
de Copenhague. 11 se retira en 1809, à la suite d'un duel avec son 
collègue Castlereagh, et représenta l'Angleterre à Lisbonne (1814- 
1810). Revenu aux affaires, il se montra de 1816 à 1820 dévoué à la 
réaction. Il tomba en 1820, mais en 1822, il fut de nouveau ministre 
des affaires élrangères et premier ministre en 1827. 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELROBE. 41 

passionné. Quoi qu'on en dise, le ressort de la guerre 
est usé partout; s'il faut la continuer — et Dieu me 
préserve de donner ma voix à une paix qui ne serait 
qu'un armistice honteux — on doit la faire avec toute 
l'énergie possible; mais, en envisageant la situation de 
l'Europe d'un point de vue élevé, il me paraît clair que 
le moment est venu où la sagesse nous rendra de plus 
grands services que la force. 

C'est dans le même sens que je vous dis que je ne 
sais pas goûter les sesqnipedalia verba de M. Arndt 1 . Je 
n'ai aucune prétention à cette éloquence qui allume les 
flammes populaires; mon genre est plutôt celui dont on 
a besoin pour les éteindre. Ainsi, il n'y a aucun senti- 
ment de rivalité qui me dicte mes opinions sur ces 
pièces. Mais je crois qu'elles dépassent le but, et qu'elles 
peuvent devenir très dangereuses; elles sont d'ailleurs, 
quoique fort éloquentes, composées dans un goût dia- 
bolique. J'ai lu la grande proclamation que l'Empereur 
a adressée au peuple russe, en date du 25 décembre, 
je crois, de Wilna. Voilà ce qui me convient; voilà qui 
est beau, grand, sublime dans sa simplicité, d'une 
dignité soutenue, et pourtant fait pour pénétrer toutes 
les âmes. 

Je conçois bien que Wallis soit d'un avis différent du 
mien sur le papier-monnaie russe, car je le soupçonne 
fortement de l'être même sur les billets de banque 

1. Arndt (Er.-Maurice), professeur et poète allemand (1769-1860), 
s'est surtout fait connaître par des poésies nationales qui contri- 
buèrent en 1812 à soulever l'Allemagne contre la France. 



12 A lu II IMS Dl COMTE (.11. DE NESSELR0DE. 

d'Angleterre. N'importe! Cette cause, comme toutes 
celles qui doivent triompher, survivra à tous ses ennemis. 
Je vous adresse cette lettre par le comte Hardenberg 
qui va faire un voyage à Breslau. S'il a le bonheur de 
vous rencontrer, je vous le recommande comme une 
des colonnes de l'ancien et bon système de l'Europe et 
comme un homme qui a rendu des services éminents. 
Je vous écrirai pour la forme par M. de Stackelberg. 
C'est un bien digne et respectable homme; mais je vous 
avoue qu'il m'a pousse à bout par l'excès de sa pédan- 
terie, par tous ses détours minutieux, par sa défiance 
déplacée, et par les précautions humiliantes avec les- 
quelles il m'a remis votre lettre. Si je n'avais pas su par 
mes amis que c'est là la manière dont il traite tout le 
monde, et par laquelle il finira par devenir complète- 
ment insupportable, je me serais brouillé avec lui. 
Soyez bien persuadé, cher comte, que vous ne risquez 
lien avec moi; je ne sais pas ce que c'est que l'indis- 
crétion ; ma correspondance avec vous est un secret 
pour tout le monde, mais j'espère que nous verrons le 
jour où il me sera au moins permis de dire à ceux qui 
m'aiment que j'ai eu le bonheur d'obtenir le suffrage 
de votre auguste Maître et que j'ai été compris parmi 
ceux qu'il a jugés dignes de concourir à l'ouvrage qui lui 
assurera la plus belle immortalité. Adieu. 

P. S. Ma lettre était déjà fermée lorsque le corn le 
Slackelberg est venu chez moi pour me dire qu'il 
envoyait après-demain un courrier à l'Empereur. Je ne 



ARCHIVES DU COMTE CIL DE NESSELRODE. 43 

lui ai pas caché que je vous écrivais par l'occasion pré- 
sente, et il en a été content, exigeant cependant que je 
lui donnerais aussi une lettre. Je l'ai trouvé cette fois 
infiniment plus doux et Imitable que lors de notre der- 
nière conversation; il était arrivé à vivre clans un état 
d'agitation inconcevable; mais je vois qu'il s'est calmé 
depuis quelques jours. Je n'ai pas le temps d'effacer ce 
qu'il y a sur son chapitre dans ma lettre, mais vous 
n'attacherez pas à cette pelile effusion de ma bile plus 
de poids qu'elle ne mérile. 

Je veux cependant vous exposer en peu de mots quel 
a été proprement l'objet de notre discussion. Il a pré- 
tendu qu'avant qu'il puisse me confier votre lettre je 
devais signer une espèce de déclaration, comme quoi 
je n'en ferais part à personne et nommément à M. de 
Humboldi. J'ai trouvé la prétention peu délicate par 
rapport à moi, et d'une injustice révoltante par rapport 
à Humboldt. Je vous répète ici qu'il n'y a que trois per- 
sonnes à Vienne qui jouissent a un certain degré de la 
confiance du comte Metternich. Chacun de nous est à 
même de savoir ce que l'autre a fait pour la bonne 
cause: mais je puis bien dire qu'il n'y a que nous qui 
le sachions. Notre influence directe a été peu de chose, 
car Metternich n'est point un homme qu'on mène 
comme on veut. Mais, sans en avoir joué nous-mêmes, 
nous avons accordé l'instrument. Et d'avoir suivi ce tra- 
vail pendant deux ans sans interruption, ni relâche, 
de n'avoir jamais désespéré du succès en dépit des cir- 
constances les plus sinistres, voilà certainement un 



il ARCHIVES Dr COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

mérite qu'on ne nous disputera pas. Or, Humboldt en a 
fait une paît considérable; il a agi avec une loyauté, 
avec une fidélité cl avec une adresse dignes des plus 
grands éloges; cl je ne conçois pas comment on a pu 
affaiblir ou dénaturer ce qui lui est dû. Malgré tout 
ceci, je n'ai pas mis Humboldt dans le secret de votre 
correspondance et je ne le ferai jamais. Ce soir, le 
comte Stackelberg m'a assuré qu'il était absolument 
revenu sur son compte; ainsi me voilà pleinement 
satisfait. Et je ne manquerai pas de vous écrire encore 
par le comte Stackelberg tout ce qui jusqu'au départ de 
son courrier pourrait se présenter à mon esprit relati- 
vement aux grandes affaires. 



¥. F. de Gentz 
au comte Charles de Nesselrode. 

Vienne, 12 mars J815. 

J'espère, cher comte, que la lettre que je vous ai 
adressée par le comte Hardemberg, parti avant-hier au 
soir pour Breslau, vous sera parvenue avant celle-ci; 
ainsi je puis m'y référer. Je veux cependant ne pas 
laisser partir le courrier du comte Stackelberg sans 
ajouter quelques lignes à ce que j'avais dit. 

Vous connaissez le langage que le prince Schwartzen- 
herg doit tenir à Paris. 11 est certain qu'on se flatte ici, 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE 45 

et qu'on se flatte même beaucoup, que ce langage pro- 
duira son effet et engagera Napoléon à se soumettre à 
des cessions importantes. On compte sur l'ascendant 
personnel de Schwartzenberg, sur la répugnance extrême 
de Napoléon à se brouiller avec l'Autriche et sur l'em- 
barras dans lequel il se jetterait s'il provoquait cette 
Cour à joindre la coalition. Si cet espoir se réalise, il 
est certain que Metlernich serait le plus heureux et un 
des plus habiles ministres qu'il y ait jamais eu dans le 
inonde. Quant à moi, je ne partage que faiblement cet 
espoir; j'avoue cependant que je suis loin d'y renoncer 
tout à fait, car la conduite de Napoléon a été — selon 
moi dans tous les temps, selon les autres, au moins 
depuis quatre mois — un tel tissu de maladresse, d'in- 
cohérence, de contradiction, de platitude et de misère, 
que je ne vois pas pourquoi j'exclurais des chances de 
l'avenir celle précisément qui conviendrait le plus au 
bonheur de l'Europe. Pourquoi dans un homme, chez 
qui le lendemaiu ne ressemble jamais à la veille, n'y 
aurait-il de fermeté et de fixité, que lorsqu'il s'agirait 
d'achever sa propre ruine? 

Si la commission de Schwartzenberg échoue, je regarde 
comme sûr que l'Autriche prend fait et cause avec les 
alliés. Je dois le croire; et si je me trompe, je me féli- 
citerai encore de mon erreur, car c'est un devoir de ne 
pas supposer ce qu'il y aurait de plus lâche ou de plus 
perfide dans ceux qu'il est difficile de mépriser. Mais 
j'ai une crainte qui me tourmente presque autant que 
me vexait jusqu'ici l'incertitude totale de notre marche. 



ir, ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELKODE. 

Schwarlzenberg aura parlé; Napoléon sera resté sourd; 
l'Autriche se sera déclarée contre lui. Mais rien ne sera 
prêt pour l'exécution. Nous nous trouvons dans une 
détresse cruelle. Point d'épargnes; point de possibilité 
de faire de nouveaux impôts; toutes les opérations 
connue épuisées; et la seule qui nous tirerait d'affaire 
sur-le-champ, repoussée avec fureur. Nous n'avons que 
212 millions de papier-monnaie; le pays se désole, se 
lamente, jette les hauts cris sur ce qu'il y en a trop 
peu; que tout est dans une stagnation épouvantable. 
Cinquante millions de plus seraient un véritable bien- 
lait pour le pays, et en même temps une ressource 
simple et sure pour couvrir la mise en campagne de 
150 mille hommes. Non! Wallis 1 se ferait pendre 
plutôt que d'ajouter un billet de 5 francs à ces 212 mil- 
lions, qu'il regarde avec l'admiration d'un adepte qui 
aurait cru avoir découvert la quadrature du cercle. 
Personne n'a le courage de le contredire; personne ne 
veut se charger de la responsabilité d'une aussi terrible 

I . Wallis (Joseph, comte de), homme d'État autrichien, né en 
1708, mort en 1818. 11 tut nommé en 1805, président de la régence 
de Bohème et, en 1810, minisire des finances. L'état linancier de 
l'Autriche était alors déplorable : la dette s'élevait à 700 millions, et 
le papier-monnaie, dont une masse était en circulation, perdait plus 
des deux tiers de sa valeur. Le ministre commença par réduire le 
papier au cinquième, puis il en émit un nouveau qui ne tarda pas à 
être également avili. Les fortunes particulières se trouvèrent boule- 
versées; mais le gouvernement eut des ressources pour lever des 
troupes lorsque arriva la coalition de 1813 contre la France. Aussi à 
la mort du comte de Wallis, la cour de Vienne se montra-t-elle recon- 
naissante, en lui faisant faire de magnifiques funérailles. En 1810, il 
avait quitté le portefeuille drs finances pour celui de la justice. 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE INESSELRODE. 47 

cataslrophe que celle de voir tomber le cours du change 
de 5 à 10 pour cent! Le temps s'écoulera sans que 
rien ne soit fait. Le comte Metternich en gémit, mais il 
est sans pouvoir d'y remédier. Cette perspective est dia- 
bolique. Cependant mon avis est, qu'il faut aller en 
avant, pousser et presser, et lier la partie, et faire en 
sorte que la nécessité évidente décide ce qu'aucun bon 
conseil n'a pu réaliser. Une fois en train, il faudra 
bien qu'on trouve les remèdes. Paix générale, s'il est 
possible d'y parvenir, avant tout! Au défaut de cela, 
guerre générale contre Bonaparte ! — Je ne connais, du 
moins je ne reconnais plus d'autre parti. Conservez- 
moi, je vous prie, votre bienveillance et soyez heureux 
dans tout ce que vous entreprendrez. 

P. S. Je suis enchanté d'apprendre que Tettenborn 
réussit si bien en Russie. C'est un homme que j'aime 
au point que ses succès me paraissent les miens. 
Il est vrai aussi que dans le moment le plus critique 
de sa vie, j'ai été assez heureux pour lui rendre quelques 
grands services. Donc tout ce qui lui arrive d'heureux 
aujourd'hui me comble non seulement de joie, mais 
encore de fierté. 



H ARCHIVES DU COMTE CH. DE îsESSELRODE. 

M. Frédéric de Gentz 

au comte Charles de Nesselrode. 

Vienne, 17 mars 181?. 

J'ai reçu hier, cher comte, voire aimable lettre du 11 
et pour profiter d'un courrier qui, à ce qu'on me dit, 
partira dans quelques heures, je me bornerai à vous 
dire ce qui me paraît le plus intéressant pour le 
moment. 

La proposition que vous voulez me faire par rapport 
a un voyage à Breslau est certainement très séduisante. 
Elle est de plus infiniment honorable pour moi, et je 
suis très flatté que M. de Stein se soit souvenu de moi 
dans celte occasion. J'y penserai aussi de toutes les 
manières; mais à vous dire vrai, je crois que ce voyage 
déplaisait beaucoup ici; et je n'ai pas besoin de vous 
dire sous combien de rapports je ferais mal en me 
portant à une démarche quelconque qui pût altérer ou 
affecter ma situation actuelle. 

D'ailleurs, si vous entendez par les affaires de l'Alle- 
magne l'organisation future des pays qui doivent être 
arrachés à la domination directe ou indirecte de Napo- 
léon, mon avis est, que c'est là une question qu'on ne 
doit pas aborder aujourd'hui. Pour l'exprimer en peu 
de mots, c'est, selon moi, une opération de seconde 
lirjne, quoique la plus importante, sans doute, de 
toutes les opérations que je placerais dans cette caté- 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 49 

gorie. Vous sentez bien que sur l'article de l'état poli- 
tique de l'Allemagne après la guerre, les opinions dif- 
féreront à un tel point, qu'il y aura autant de systèmes 
que de publicistes et d'hommes d'État, occupés de ce 
problème épineux. Il ne me paraît pas même d'une 
sage politique d'agiter dans le moment actuel une ques- 
tion que chaque cabinet jugera d'une manière diffé- 
rente, et sur laquelle — ce qu'à Dieu ne plaise! — il 
pourrait s'élever des discussions peu favorables à l'in- 
térêt commun. Délivrons d'abord le territoire allemand ! 
Travaillons par toutes les voies possibles à amener une 
paix, qui, entre autres garanties de l'indépendance et 
de la tranquillité de l'Europe, anéantisse complètement 
et définitivement toute influence du gouvernement 
français sur l'Allemagne prise en masse, qui enseve- 
lisse dans un oubli éternel la honteuse Confédération 
du Rhin, qui purge le sol de notre patrie commune du 
scandale d'un gouvernement westphalien, qui rende 
enfin l'Allemagne à elle-même. Le mal présent, déra- 
ciné, vient ensuite l'époque d'un nouvel ordre de 
choses à fonder. Voilà comme j'envisage cette question. 
Les bases, au reste, de ce nouvel ordre de choses ne 
seront pas difficiles à établir. Le statu quo, avant les 
bouleversements de l'année 1806, en fournira une très 
convenable pour les possessions; et les possessions sont 
cependant le grand point qui intéresse avant tous les 
autres. Ce qui coûtera le plus de peine et de travail, ce 
sera de trouver une forme qui réunisse l'indépendance 
des états particuliers avec la nécessité d'un lien com- 



50 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

m ii 11 vigoureux, pour éviter dans l'avenir des maux 
pareils à ceux qui nous ont écrasés. Mais voilà précisé- 
ment l'article auquel je ne conseillerais pas de toucher 
aujourd'hui, et don!, en effet, on peut ajourner la déci- 
sion sans aucun danger pour les grands objets qu'il 
s'agit d'atteindre . 

Vous sentirez aussi, comme moi, que dans la situa- 
lion où nous nous trouvons, les vues du cabinet autri- 
chien se développant et s'améliorant chaque jour, il est 
impossible de traiter du sort futur de l'Allemagne, 
sans faire intervenir l'Autriche dans ces délibérations. 
Nouvelle raison, pour ne pas en traiter trop tôt; car je 
suis persuadé que personne ici n'est préparé pour des 
discussions pareilles, et, que si on pouvait même pro- 
noncer un avis, on serait obligé d'avouer qu'il n'est pas 
encore formé. 

Les bonnes dispositions de cette Cour ne sont plus 
sujettes à caution. L'Empereur a eu, hier, une longue 
conversation avec Metternich, dans laquelle celui-ci 
paraît avoir surmonté les dernières objections qui étaient 
encore à combattre. Il est certain que l'Empereur ne se 
fait plus illusion sur le dénouement prochain de cette 
crise et sur le parti qu'il sera obligé d'embrasser. Yous 
seriez étonné de la manière dont on parle ici (c'est-à-dire 
dans le sanctuaire ministériel) de l'arrivée prochaine de 
Narbonne, que nous ne regardons déjà plus que comme 
un misérable mannequin, qui vient pour se faire siffler 
par la galerie! — Le relard du voyage de Schwartzen- 
berg est, selon moi, un symptôme très heureux. Car 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 51 

chaque jour ajoute quelque chose au Ion décidé qu'il 
doit prendre en arrivant a Paris. — Enfin, pour tout 
couronner, il est même question, depuis quelques jours, 
et très sérieusement, de rétablissement d'un comité de 
Finances, que présidera le comte Stadion et dont le 
renvoi de Wallis serait le résultat. Je vous parlerai une 
autre fois plus au long sur cet objet, qui me fait pâlir 
et trembler. iMais, sans moyens pécuniaires, nos meil- 
leurs projets ne sont que des rêves. 

Adieu, cher comte, et rappelez-moi de temps en 
temps — je suis content de deux lignes — que ma 
correspondance continue à vous intéresser. Mille grâces 
des Imprimés, où il y a, comme dans toutes les choses 
humaines, bona mixta malis. J'aime beaucoup les notes 
allemandes ajoutées aux 29 Bulletins; elles sont pro- 
bablement rédigées par Pfuel, qui est une très bonne 
acquisition que vous avez faite. 



M. Frédéric de Gentz 
au comte Charles de Nesselrode. 



Vienne, 18 mars 1813. 



Vous aurez reçu ou recevrez ma lettre d'hier, cher 
comte, par M. de Stackelberg; elle est partie par un 
courrier prussien. Je dois aujourd'hui vous importuner 
de nouveau, et cela pour une aflaire particulière; 



59 ARCHIVES DO COMTE CH. DE NESSELRODK. 

mais comme l'objet que j'ai à vous demander tient à 
plusieurs autres, sur lesquels vous ne serez peut-être 
pas fâché de recevoir quelques détails, contre ceux que 
vous aurez déjà eus; d'ailleurs, je me fais un peu moins 
de conscience de vous enlever encore des moments pré- 
cieux. 

Vous savez, sans doute, ce qui est arrivé a King, qui, 
depuis l'automne de 1811, avait été ici comme agent 
secret de l'Angleterre. On le renvoie de Vienne pour 
avoir fourni des fonds à un complot, dont l'archiduc 
Jean et M. Hormayr 1 , directeur des archives d'État, et 
très connu dans le monde littéraire étaient les chefs. 
Ce soi-disant complot n'était autre chose qu'une tenta- 
tive — hien maladroitement, il est vrai, et bien sotte- 
ment imaginée et conduite — pour faire insurger le 
Tyrol et le Vorarlberg. L'archiduc a fait amende hono- 
rable, a imploré la clémence de l'Empereur et a reçu 
son pardon. Hormayr a été envoyé à une forteresse en 
Hongrie, après avoir perdu toutes ses places; beaucoup 
d'autres personnes, qui avaient eu part à cette malheu- 
reuse affaire, sont arrêtées et secrètement exilées. Je ne 
veux approuver, ni blâmer le parti que le ministre a 
pris dans cette occasion; il a cru devoir montrer qu'il 
n'était pas un homme avec lequel on plaisantait sur 
ces choses-là, et qu'il trouverait hien son chemin lui- 
même, sans que d'autres s'avisassent de le lui tracer. 
Cependant le sort de Hormayr est cruel; et en général, 

1. Hormayh (Joseph, baron de), historien allemand (1781-1848). 
Essaya en 1809 de délivrer le Tyrol des Bavarois et des Français. 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 53 

il y a du pour et du contre dans cette histoire que je 
déplore beaucoup. 

Quant à King, il a eu tort de s'en mêler, puisque les 
personnages, qu'il voyait à la tête, étaient trop mar- 
quants, d'un côté, et trop clairement non autorisés, de 
l'autre, pour qu'il ait dû prendre partà leurs démarches. 
Mais il était intimement convaincu que tout se faisait 
pour l'avantage de l'Autriche, et dans aucune vue révo- 
lutionnaire ou isolée; et d'ailleurs, il ne connaissait pas 
même le détail, et se borna à donner quelques milliers 
de ducats. Le fait est que l'on cherchait depuis quelque 
temps un prétexte pour se débarrasser de King, et qu'on 
a saisi celui-ci avec empressement. Il avait déplu à 
M. de Metternich ; et je suis fâché de devoir ajouter, 
qu'il avait mérité de lui déplaire. Piqué de ce que les 
affaires les plus importantes se traitaient avec le comte 
Hardemberg, et non pas avec lui, il se livrait à une 
humeur noire et soupçonneuse, et à un esprit hostile 
contre le ministre, qu'il laissait imprudemment éclater 
dans ses propos et plus encore dans ses dépêches, que 
peut-être on ne respectait pas toujours avec scrupule; 
et a la fin son tempérament vif et fougueux l'avait abso- 
lument jeté hors de toute mesure. Je crois qu'on vous 
a communiqué la dépêche par laquelle on a annoncé 
son renvoi à M. de Wessemberg. 11 est certain qu'après 
tout ce qui s'était passé, King ne pouvait guère rester à 
Yienne; mais malgré cela je suis obligé de dire qu'il 
est un bon et brave garçon, rempli de zèle pour sa 
patrie, incapable d'une action équivoque, et nullement 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

dénué de moyens. 11 en sait plus sur les affaires géné- 
rales que 99 sur 100 de ses compatriotes; et si cet 
homme pouvait modérer sa vivacité, je regretterais 
sincèrement sa perte. 

Parmi d'autres déboires qu'il a essuyés, se trouve 
aussi celui de s'être brouillé avec lord Cathcart par des 
réflexions trop libres et peut-être un peu trop amères, 
qu'il s'est permises sur la mission de lord Walpole à 
Vienne; et dans cette partie de sa disgrâce se trouve 
enveloppé un malheureux courrier nommé Kraus que 
King avait envoyé à Pétersbourg au commencement de 
janvier, et dont depuis nous n'avions jamais entendu 
parler. Cet homme auquel je m'intéresse beaucoup 
m'écrit enfin en date du 10 de ce mois une lettre lamen- 
table de Kalisch, dans laquelle il me dit que lord 
Cathcart, emporté par sa colère contre King, ne veut 
ni le voir, ni l'entendre et se refuse même à le réexpé- 
dier. J'avais de tout temps une bien faible opinion de 
lord Cathcart; j'en ai su assez en dernier lieu pour me 
convaincre que cette opinion n'était que trop fondée; 
et sans souscrire à ce qu'un gazetier perfide a écrit de 
lui dans le Times, il y a quelques mois : « qu'il avait 
seulement un peu plus d'esprit que son cheval », je 
crains toutefois qu'il n'y ait quelque soupçon de vérité 
dans le propos. Je conçois aussi parfaitement qu'en 
jugeant le ministère anglais d'après cet homme, vous 
en ayez pris une bien mauvaise opinion, et, certes, sa 
nomination à une place d'une aussi suprême impor- 
tance surpasse les inepties ordinaires! — Dans l'affaire 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELUODE. 55 

de ce courrier, il s'est conduit comme son cheval aurait 
pu le faire, car : 1°, c'élait le comble de l'absurdité de 
s'en prendre à cet homme innocent desgriefs qu'il pou- 
vait avoir contre King; et 2°, il n'avait aucun droit quel- 
conque de retenir un homme qui ne lui appartenait 
pas. Si les dépêches qu'il lui avait apportées n'étaient 
pas de son goût, il devait le renvoyer sans réponse, et 
ne plus y penser. — Maintenant je vous supplie de 
faire tout ce que vous pourrez pour dégager ce pauvre 
Kraus. Il m'écrit qu'avec un passeport russe, il trouvera 
son chemin à Breslau; s'il ne s'agit donc que de cela, 
tâchez, de grâce, de le lui donner le plus tôt possible. 
King veut l'emmener à Londres; il part d'ici le 28 ou 
le 29 de ce mois; et je serais au désespoir que cet 
homme manquât une occasion aussi favorable pour lui. 
Veuillez, en même temps, lui faire parvenir l'incluse. 
Cette lettre vous sera remise par le prince Ferdinand 
de Cobourg. Le récit que cet excellent Prince vous fera 
de sa fameuse conversation avec notre Empereur vous 
donnera une nouvelle preuve de l'exactitude de mes 
aperçus et de la réalité de mes belles espérances. Je 
vous ai suffisamment ennuyé; et je me tais. 



M> ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

Le comte Charles de Nesselrode 
à sa femme. 

Kâlisch, 8/20 mars 1815. 

Je suis de retour depuis trois heures du matin. C'est 
ici que j'ai appris que l'Empereur, au moment de son 
départ de Breslau, avait expédié un courrier pour Péters- 
bourg. Il arrivera et ne t'apportera rien de ma part, par 
les raisons les plus simples, les plus naturelles du monde, 
et toi, ma bonne amie, tu seras à forger dans ton imagi- 
nation tous les malheurs possibles, tu te donneras 
gratuitement les plus mortelles inquiétudes, à moins 
que tu n'aies quitté Pétersbourg. Voilà, ma chère Marie, 
les réflexions que doit faire naître ta lettre du 26 février 
que j'ai reçue ici, à mon retour. Parce qu'un courrier 
a perdu sa valise, tu te mets dans un état à alarmer 
tout le monde. Pour l'amour de Dieu, épargne-nous, à 
toi et à moi, de semblables chagrins. Que sera-ce donc 
quand tu seras à Carlsbad où tous les dix ou quinze jours 
tu pourras seulement recevoir de mes nouvelles. J'avais 
le projet de te faire une brillante description de mon 
séjour à Breslau, mais ta lettre m'a tout à fait démonté. 
Tu n'auras que peu de détails. Nous avons été reçus 
avec un enthousiasme difficile à se figurer, et nous 
avons passé quatre jours en fêtes et en réjouissances. 
En fait de dames de ta connaissance, je n'ai trouvé que 
la comtesse de Tauentzien. Stein est tout à fait rétabli; 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 57 

il nous revient demain. Je te dirai encore qu'il y a eu 
quatre bals, que je n'ai assisté qu'à un seul et que la 
plus belle femme du pays est la comtesse de Brandebourg. 
Les troupes, autant que j'ai pu en juger, sont de toute 
beauté, car je n'ai pas été davantage aux revues qu'aux 
bals. J'ai passé mon temps à voir du monde et à travailler. 
C'est ainsi que je le passe encore ici et pourquoi je ne 
t'écris pas autant que je le voudrais; le travail, au lieu 
de diminuer, augmente tous les jours. Les troupes prus- 
siennes se sont mises en marche et incessamment il y 
aura des coups de canons prussiens délires. Nous avons 
tout lieu d'espérer qu'ils seront efficaces. 

Pozzo est arrivé ; j'attends Wassiltchikof que tu 
m'annonces, mais c'est surtout toi que j'attends impa- 
tiemment. Ne va pas cependant courir trop vite et m'arri- 
ver malade. J'aurais voulu pouvoir te donner la direc- 
tion sur Berlin, mais je ne le puis encore et tu viendras 
parKalisch, à moins d'un contre-ordre que j'aurais soin 
de te faire tenir. La comtesse Wittgenstein a fait avec 
le comte, son mari, une superbe entrée à Berlin. 
G'étaitlejour de naissance delà comtesse Yoss.Lebrillant 
général a été, dès son arrivée, lui faire une visite qui lui 
a fait à elle un grand plaisir et a produit dans la ville 
un effet étonnant. A un bal, donné en l'honneur du 
comle Wittgenstein, toutes les dames avaient des cocar- 
des au ruban de Saint-Georges. Comment avec le rôle 
que nous jouons ne pas être un peu immodestes; cepen- 
dant tous les étrangers qui viennent ici se plaisent à 
admirer la modestie que gardent nos officiers, malgré 



ARCHIVES DU COMTE CM. DE NESSELRODE. 

les succès inouïs que nous avons remportés. Le Tcherni- 
chef, à qui il ne manque que celte qualité pour avoir 
vraiment du mérite, nous est venu faire une visite et 
retourne demain vers ses Cosaques; il m'a beaucoup 
parlé de Nicolas et de son sang-froid au feu. On est 
généralement enchanté du cher beau-frère. Tchernichef 
a avec lui un comte Pouchkin qui s'est extrêmement 
distingué ; c'est le frère de Yana Pouchkin et de 
Mme Chilrof. Piacente ces hauts faits à Grégoire dont il 
est le cousin. Le Constantin Benkendorf fait aussi des 
choses charmantes et de son côté Mlle Nathalie ne fait 
plus la cruelle. Tout est décidé et consenti et il peut 
vraiment dire qu'il a conquis ce cœur à la pointe de 
l'épée. Mais en fait de cœur, il n'y a personne qui puisse 
se targuer d'une conquête comparable à la mienne, car 
il n'en estaucun qui vaille le tien, mais, je t'en supplie, 
ne te chagrine pas à propos de rien, comme tu as cou- 
tume de le faire, je te le demande au nom de l'amour 
que tu me portes. 



Le comte Charles de Nesselrode 
à M. Frédéric de Gentz. 

Kalisch, 14/26 mars 1815. 

Je vous écrirai certainement par chaque occasion, 
mon cher Gentz, car je ne saurais assez souvent vous 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSEI.RODE. 59 

dire combien votre correspondance nous intéresse, 
combien elle nous est utile. Elle doit particulièrement 
me satisfaire puisque par chaque lettre j'acquiers de 
nouvelles et bien flatteuses preuves que nos idées sur 
la marche générale des affaires s'accordent parfaitement. 
Quand je vous témoignai le désir de vous consulter sur 
celles de l'Allemagne, ce n'est pas de la reconstitution 
de ce pays qu'il était question, mais des arrangements 
à prendre immédiatement, pour l'administration des 
provinces, qui se trouveront sans gouvernement par 
suite de nos opérations en avant. Telles seraient, par 
exemple, la Westphalie et les nouveaux départements 
français. Nous avons arrêté à cet égard quelques princi- 
pes généraux avec la cour de Berlin. M. de Hardemberg 
emporte cette pièce, ainsi que notre proclamation aux 
Allemands. J'ai beaucoup causé avec lui ; il a vu l'Empe- 
reur ; il vous revient donc, muni de toutes les informa- 
tions possibles et vous dira que pour le moment nous 
n'avons d'autre but que de soustraire à la domination 
de la France les pays qui ne doivent pas rester sous son 
influence, quitte à en disposer après, et que nous avons 
également adopté pour principe d'éviter soigneusement 
toutes les discussions sur les formes futures à donner à 
l'Europe reconstituée, puisqu'elles ne pourraient que 
faire naître des germes de division entre les Puissances 
alliées et influer, par conséquent, sur les opérations de 
la guerre. Pousser celles-ci aussi loin que possible, c'est- 
à-dire jusqu'aux limites naturelles, maintenir la plus 
étroite union entre les coalisés et les exciter aux plus 



t)0 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

grands efforts, voilà, mon cher Gentz, notre politique 
en deux mots. Faites-la valoir de votre mieux et continuez 
à me donner Ions les détails que vous jugerez utiles. Je 
vous le répèle encore On aime beaucoup les lettres que 
vous m'écrivez. Tout à vous. 

Voici les Conservateur et d'autres bulletins. ïetten- 
born a été nommé général pour l'occupation de la bonne 
ville de Hambourg. Votre ami Bosc est placé au corps de 
Wintzingerode et marche sur Dresde. 



La comtesse Marie de Nesselrode 
à sa sœur la comtesse Hélène de Gourief. 

Krolichina, 28 mars 1813. 

Me voilà donc, chère Hélène, à la suite d'une armée, 
mais vous verrez dans la lettre que j'écris à maman que 
je n'y 'suis pas pour longtemps. Je vous prie de me 
donner vos commissions pour Dresde, ne doutez pas du 
zèle que je mettrai aies remplir. Le frère de Schœpping 
a beaucoup de bonheur; il est vrai qu'il se trouve dans 
beaucoup d'affaires. Il avance très rapidement. Pour 
celle de Berlin, il a eu, comme Nicolas, la croix de 
Wladimir et pour la nouvelle qu'il a apportée hier de 
la victoire de Tchernichef, qui est vraiment belle et 
importante, il a été nommé capitaine en second. Il m'a 
raconté comment le pauvre Alexandre Pouchkin a été 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 61 

blessé à mort ; il l'a laissé vivant encore, mais on n'a 
aucun espoir de le sauver. Quelle douleur pour la 
famille ! Vous ne pouvez vous faire une idée des talents 
que ce jeune homme a déployés. Il y avait en lui l'étoffe 
d'un grand général; on l'avait déjà surnommé le petit 
Napoléon. Je vous écris dans une grande salle qui est 
notre chambre de réception et le cabinet de travail de 
Nesselrode. A une grande table sont assis et écrivent 
Nesselrode, Bouliaguin et Schrceder, tandis que, seule à 
une petite table, je griffonne cette lettre. 



La comtesse Marie de Nesselrode 
à sa sœur la comtesse Hélène Gourief. 

Witsch, 2 avril 1813. 

L'endroit d'où je date ma lettre, chère Hélène, est 
loin d'être joli. C'est bien une petite ville, mais dans le 
genre d'un bourg, plus propre et mieux bâtie cependant 
que Wiesbaden. On dit que nous allons de nouveau dans 
de jolis endroits et que celui-ci est le plus vilain quar- 
tier que nous aurons. Malgré que j'aie l'air d'être à la 
suite d'une armée, jamais je n'ai vu moins de troupes 
que depuis queje suis au quartier-général. Les régiments 
sont cantonnés dans des villages; ils se mettent en 
marche à quatre heures du matin, de telle sorte qu'on 
ne les rencontre plus. L'Empereur n'a pas d'heure fixe, 



89 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

et, selon les affaires qu'il a, change de place. Il se rend 
à cheval, accompagné d'une nombreuse suite, à l'endroit 
où tout esl prêl pour le recevoir. Le reste du monde 
fait comme il veut, va à cheval, en calèche, part à l'heure 
qui lui est le plus commode. 

Il est arrivé hier encore un courrier de Tettenborn, 
mais le bon Nicolas n'écrit plus ; je sais cependant qu'il 
se porte bien et je viens de lui écrire, au sujet d'un 
officier de la légion de Hambourg, un Hanovrien de 
grande naissance. Tous ces régiments de volontaires en 
Allemagne ontadopté un uniforme qui ressemble à celui 
de nos Cosaques, mais ils sont loin d'avoir la tournure 
de ces derniers. 

Le Roi de Prusse a passé la journée d'hier ici avec ses 
deux fils, le second et le troisième ; ils sont très gentils, 
l'aîné est déjà chez Blùcher dans l'avant-garde des 
troupes prussiennes et fera la campagne. 



La comtesse Marie de Nesselrode 
à sa sœur la comtesse Hélène de Gourief. 

Ilaynau, 5 avril 1815. 

Nous sommes dans cette ville depuis hier ; aujour- 
d'hui, c'est jour de repos. Notre logement est très joli 
et les chambres en sont d'une propreté étonnante. J'ai 
regretté tout comme vous le mal qu'on a fait au pont de 



ARCHIVES DU COMTE Cl*. DE NESSELRODE. 63 

Dresde et d'autant plus qu'il a été absolument gratuit 
et ne nous a pas empêchés d'entrer dans la ville. Davout 
a cru devoir satisfaire ainsi sa fureur, mais il est d'autant 
plus dans son tort que la veille, le Roi de Saxe lui avait 
écrit pour le supplier de ménagerie pont et avait joint à 
sa lettre un superbe présent qu'il a bel et bien empoché, 
sans se préoccuper de ce qu'on lui demandait. 



M. Frédéric de Gentz 
au comte Charles de Nesselrode. 

Vienne, 10 avril 1813. 

N'osant pas porter directement aux pieds de Sa Majesté 
Impériale les sentiments de reconnaissance profonde, 
qui se joignent aujourd'hui dans mon cœur à ceux de 
l'adoration la plus sincère, que ce grand Souverain 
m'inspirait depuis longtemps, je vous supplie, Monsieur 
le Comte, de me servir d'organe auprès de Sa Majesté. 
Vous avez vu quel effet a produit sur moi un acte de 
générosité, auquel je n'avais aucun droit de m'attendre, 
mais que je sais apprécier dans toute son étendue. Et 
vous méconnaissez suffisamment pour attester que c'est 
le langage de la vérité, lorsque je dis que je regarderai 
non seulement comme un devoir sacré, mais comme le 
bonheur et la gloire de ma vie, de pouvoir au moins 
par mon zèle et mon dévouement, tant pour la personne 



64 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

de Votre auguste Souverain que pour la belle eause que 
Sa Majesté Impériale a fait et fera finalement triom- 
pher, me rendre digne de sa haute et gracieuse appro- 
bation. 

Je prie Votre Excellence d'agréer les très humbles 
hommages de son très obéissant serviteur. 



M. Frédéric de Gentz 
au comte Charles de Nesselrode 

Vienne, 11 avril 1815. 

Je dois commencer ma lettre aujourd'hui, cher comte, 
par vous dire que j'ai été surpris ces jours-ci d'une ma- 
nière bien agréable et bien flatteuse par un acte de 
munificence de la part de votre auguste Souverain, dont 
je vous suppose instruit, et qui m'a causé un plaisir 
d'autant plus vif, que je ne m'y attendais pas le moins 
du monde. Je reçois cette marque précieuse de sa haute 
satisfaction avec le même sentiment avec lequel on 
reçoit les dons du ciel qui arrivent sans qu'on les ait 
mérités et sans que l'on puisse jamais les compenser. 
Je voudrais pouvoir vous faire sentir combien S. M. 
l'Empereur peut compter sur moi dans toutes les 
occasions; car, indépendamment de ses bienfaits, je 
lui appartiens corps et âme; et ce que Hardemberg 
m'a dit de ce prince admirable, à son retour de Ka- 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELKODE. 05 

lisch, m'a pénétré d'un enthousiasme dont je ne me 
serais presque plus cru susceptible. 

De ces régions élevées il faut passer aux alïaires 
de ce monde. En m'invitant à vous communiquer avec 
franchise mon opinion sur la proclamation du 26 Mars 
et en général sur tout ce qui se fait et se publie chez 
vous, il n'a pas pu vous échapper, cher comte, que 
vous me chargez d'une tache pénible. Dans une époque 
de mouvement et de chaleur, c'est toujours un rôle 
ingrat que celui qui vous donne l'air de vouloir arrêter 
le torrent. Mais vous l'avez voulu et j'obéis. 

Les dispositions des peuples, non seulement de l'Al- 
lemagne, mais encore de tous les autres pays, sont 
prononcées en votre faveur. Votre cause est celle du 
monde civilisé. Les vœux du genre humain vous secon- 
dent, et, en exceptant un très petit nombre d'indi- 
vidus odieux et méprisables, votre ennemi n'a plus un 
partisan sur la terre. Voilà le point de départ. 

Il s'ensuit d'abord que jamais puissance n'a moins 
eu besoin de stimuler et d'enflammer les peuples que 
la Russie et ses alliés n'en ont besoin aujourd'hui. 
Au lieu de prodiguer les adresses, vous auriez dû en 
être avares. Deux ou trois pièces de ce genre, publiées 
sous l'autorité directe du Souverain, conçues avec gran- 
deur et écrites avec une véritable éloquence auraient 
suffi. En les multipliant, on s'exposait à en affaiblir 
l'effet. D'ailleurs, il était impossible que, dans un grand 
nombre de publications, il ne s'en glissât de très mé- 
diocres et même d'absolument mauvaises. Voilà ce qui 

v. — 5 



66 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

csi arrivé. Je m'abstiens de toute citation particulière. 
Vous avez dû en être frappé comme moi. Je puis avoir 
tort; mais je me serais volontiers passé des deux tiers 
des publications que j'ai vu paraître depuis quatre 
semaines. 

En second lieu, il me parait, que là où les esprits 
sont montés d'avance, les gouvernements, en parlant 
aux peuples, doivent préférer le langage de la modéra- 
tion. Il ne s'agit plus de faire fermenter les têtes; il 
s'agit de les diriger avec force et sagesse vers le grand 
but auquel on marche. Pourquoi prendre avec les Alle- 
mands un ton qui serait presque trop exalté avec les 
Espagnols? Plusieurs de ces pièces sont d'une virulence 
qui fait trembler le lecteur au lieu de l'encourager et 
n'inspire après tout que des sentiments lugubres. 

Je suis loin de confondre avec ces productions locales 
et éphémères une production solennelle et respectable 
comme celle du 26 Mars. Je ne voudrais pas même la 
soumettre à une critique minutieuse, par rapport au 
style, quoique je ne la croie pas sans défaut à cet égard. 
L'objection que j'ai contre cette pièce vient d'une 
source plus élevée; et comme vous m'avez autorisé à 
tout dire, je m'en vais vous l'indiquer sans détour. 

Une grande partie de cetle adresse est fondée sur 
l'idée d'une constitution à former pour l'Allemagne. 
Où sont les éléments de cette constitution? et où sont 
surtout les moyens de fondre ces éléments dans 
une masse commune? Personne ne reconnaît plus que 
moi les bienfaits incalculables que l'Allemagne — et 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 07 

l'Europe avec et par elle — retirerait d'un état de 
choses, qui remplaçât son ancienne anarchie par un 
syslème d'organisation fondamentale, d'union consti- 
tuée et de concert perpétuel. Mais ce problème que les 
plus grands publicistes ont déclaré insoluble, même en 
pure théorie, comment le résoudra-t-on dans une épo- 
que, où, à l'exception des vœux stériles d'un certain 
nombre de cœurs patriotiques, rien ne le favorise dans 
la réalité? La constitution à laquelle on vise ne saurait 
être qu'une constitution fédéralive. Pour une grande 
masse d'Etats comme ceux qui composent l'Allemagne, 
cette forme ne peut guère se concevoir sans la supposi- 
tion d'un chef, et même d'un chef héréditaire. L'Em- 
pereur d'Autriche, loin d'aspirer à cette dignité, ne 
l'accepterait qu'à son corps défendant. Parmi les cent 
mille raisons de sa répugnance, il y en a que je n'en- 
treprendrai jamais de réfuter. Je ne vois cependant pas 
d'autre choix. Tout autre prince qui se chargerait de 
cette place — en supposant même que ce fut du con- 
sentement de l'Autriche — s'en repentirait amèrement 
dans peu d'années. Si l'Empereur persiste dans son 
refus, tout est dit. Une fédération, sans chef, ne serait 
pas, il est vrai, une forme strictement impossible. Mais 
quel temps et quel travail il faudrait pour aplanir les 
obstacles qui s'opposeraient à un ouvrage aussi com- 
pliqué. 

Je ne désire pas que l'idée générale de réunir l'Alle- 
magne en corps d'État soit jamais perdue de vue. Je 
proteste seulement contre toute tentative prématurée. 



t>8 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

Je proteste contre les déclarations publiques qui font 
regarder comme prochain et infaillible, ce qui tient à 
des chances aussi précaires qu'éloignées. Je crois, d'ail- 
leurs, ([lie dans cette affaire, bien plus que dans toute 
autre, aucun pas ne devrait être fait, sans qu'il eût été 
concerté avec l'Autriche. Est-il possible, je vous le 
demande, cher comte, de constituer l'Allemagne sans 
que l'Autriche ait une part principale à cette opéra- 
tion? Mais loin d'être d'accord avec l'Autriche sur le 
mode de procéder dans cette entreprise, vous n'avez 
pas même suffisamment vériiié si elle fait tant que d'en 
admettre le principe. La vérité est que cette cour ne 
se soucie pas le moins du monde d'une constitution 
générale de l'Allemagne. Il ne s'agit pas d'examiner si 
elle a tort ou raison. Sa répugnance existe, et dès lors 
cette répugnance devient une considération de beaucoup 
de poids. L'Autriche a, comme vous le savez très bien, 
entamé des négociations très confidentielles avec la Ba- 
vière, avec le Wurtemberg, avec la Saxe. Il est certain 
que ces négociations portent sur des bases extrêmement 
différentes de celles que la Russie et la Prusse parais- 
sent avoir adoptées, à en juger par l'adresse du 26 Mars, 
à en juger encore par la convention signée à Breslau 
pour l'administration des pays occupés. Cette diver- 
gence de marche et de principes peut conduire aux plus 
graves inconvénients. Selon mes faibles lumières, la 
Russie, après avoir proclamé les intentions nobles et 
magnanimes dans lesquelles elle fait avancer ses armées, 
aurait dû s'abstenir de tout ce qui regarde, pour le fu- 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELUODE. 09 

tur, l'organisation intérieure de l'Allemagne, considérée 
comme ensemble; car pour les arrangements particu- 
liers, pour ce qui regarde les restitutions, les distribu- 
tions de territoires, les limites des possessions, etc., la 
Russie a le droit de s'en mêler et son intérêt lui ordonne 
de le faire. 

Heureusement rien n'est encore perdu et tout peut 
s'aplanir à merveille, pourvu que les questions géné- 
rales, qu'il me paraît impossible de déterminer effica- 
cement sans le concours de l'Autriche, ne soient pas 
préjugées d'une manière plus ou moins irrévocable. 

Le moment décisif s'approche pour le Cabinet de 
Vienne. Vous apprendrez par ce courrier ce qui se 
passe ici depuis trois ou quatre jours. L'Empereur se 
croit enfin affranchi de tous les liens qu'il avait con- 
tractés par son alliance avec la France. Napoléon lui 
propose de son propre chef d'agir en qualité de mé- 
diateur armé. Lorsqu'il prit cette résolution inattendue, 
il ignorait les conditions auxquelles l'Autriche se char- 
gerait de ce rôle. Maintenant il les connaîtra. La ré- 
ponse qu'il aura donnée au prince Schwarlzenberg, et 
que nous apprendrons, sous très peu de jours, doit 
définitivement fixer nos résolutions. Nous ne pouvons 
plus rétrograder, ni nous arrêter. 

Les ouvertures de Narbonne ont peut-être un peu 
effarouché ceux qui jettent encore des regards d'in- 
quiétude sur la marche de cette cour. La satisfaction 
même que M. de Metternich en a éprouvée et qui s'ex- 
plique parfaitement quand on connaît l'intérieur de sa 



70 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

position parait troubler quelques esprits trop ombra- 
geux. J'en ai été un moment dérouté moi-même. Mais 
je suis revenu un moment après de mes craintes. La 
marche du cabinet de Vienne diiïëre essentiellement 
de celle des antres cabinets; par conséquent, en ten- 
dant au même but, ce cabinet le poursuit toujours dans 
une direction qui lui est particulière, mais pourvu 
qu'il arrive, la victoire est à nous. 

Je profiterai de la première occasion pour vous ren- 
dre compte, à ma manière, du développement de cette 
altitude toute nouvelle, que l'An triche a prise depuis 
Jeudi dernier. Je ne m'en fie pas encore assez à moi- 
même, pour hasarder des observations précoces. Mais 
je suis intimement convaincu, qu'en dernière analyse, 
la cause commune y gagnera. 

Veuillez envisager toujours comme un des partisans 
les plus zélés de cette cause et, par conséquent, un 
homme digne de votre amitié, celui qui ne cessera 
d'être votre dévoué et fidèle serviteur. 



M. Frédéric de Gentz 
au comte Charles de Nesselrode. 



Vienne, 16 avril 1813. 



Je remets cette lettre, cher comte, à un courrier 
allant en Angleterre, qui est chargé de la confier au 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 7t 

maître de poste de Breslau; et je me flatte avec raison 
que, dans l'état actuel des choses, elle vous parviendra 
par cette voie, en toute sûreté. 

Voici la circonstance désagréable qui m'a obligé 
d'employer ce moyen. J'ai eu, hier, avec le comte 
Stackelberg une conversation, dont je dois absolument 
vous rendre compte. 11 m'a demandé de lui faire lire 
les lettres que je vous adresse par lui, avant de les expé- 
dier. J'ai vu venir de loin cette proposition. Elle me 
met dans un embarras extrême. Je vous l'ai dit sans 
détour et je vous le répète. A l'exception de quelques 
principes généraux et du but commun vers lequel nous 
tendons, il n'y a aucun point de contact entre le 
comte Stackelberg et moi. Non seulement nous ne nous 
accordons jamais, mais nous ne nous entendons pas 
même. Chaque conversation entre nous, au lieu de nous 
rapprocher, nous éloigne davantage. J'aime la clarté 
dans les conceptions, l'ordre et la logique dans le rai- 
sonnement, une manière franche et libérale d'envisager 
et de traiter de grands objets. Je ne trouve en lui que 
des idées confuses, des raisonnements sans liaison, et 
un malheureux penchant à la méfiance, qui fait qu'il 
est sans cesse travaillé et déchiré par des soupçons chi- 
mériques, contre tout le monde. Je suis fâché de dire 
ces choses-là d'un homme que j'estime foncièrement; 
mais tôt ou tard, vous les apprendriez sans moi; et il 
m'a mis d'ailleurs dans la nécessité de me défendre. 

La proposition d'hier fut introduite par une discussion 
sur un autre objet, dont je dois aussi vous rendre compte. 



:•-' ARCHIVES Dl COMTE CH. DE NESSELRODE. 

\ \ ;i ii l de partir de Breslau, Wallmoden 1 m'avait écrit 
une lettre extrêmement intéressante, dans laquelle il 
taisait le tableau des forces disponibles de la Russie et 
de la Prusse, et des espérances qu'il nourrit pour le 
succès de leurs armes, avec une précision, et, en même 
temps, avec une modération qui devait frapper tout 
homme sensé. Il m'avait autorisé à faire de cette lettre 
tel usage que je croirais convenable aux grands intérêts 
de la cause. Je n'ai pas hésité. J'en ai fait lecture au 
comte Metternich. Il en a été enchanté; je vous assure, 
je vous certifie, que rien encore n'avait fait sur lui 
l'effet qu'a produit cette lettre. Il en a même fait part à 
l'Empereur. Je m'applaudissais, je me félicitais de cette 
démarche, comme d'un des services les plus essentiels 
que j'aurais jamais pu rendre aux Alliés. M. de Stackel- 
berg à qui le comte Metternich, lui-même, en avait 
parlé dans le sens le plus avantageux, le plus désirable, 
me fait la guerre sur ce que je ne lui ai pas commu- 
niqué, à lui, cette lettre, qui aurait été une arme puis- 
sante entre ses mains, tandis qu'elle n'était qu'une 
arme faible entre les miennes. J'ai eu beau lui exposer 
le contre-sens absolu sur lequel roulait cette opinion; 
j'ai eu beau lui dire, qu'une communication pareille 
devait naturellement et nécessairement être bien plus 
efficace venant de moi que de lui; tout était inutile. Je 
n'ai pas même réussi à lui faire comprendre que, quand 
même, par impossible, il aurait raison, il n'eût jamais 

\. Wallmoden-Gi.mborn (Louis-Georges-Thedel, comte de), général 
autrichien né en 1769, mort en 1862. 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 73 

pu faire ugage d'une pièce, qui, m'étant adressée confi- 
dentiellement et amicalement, n'aurait pu se trouver à 
sa disposition, qu'avec l'aveu préalable qu'il la tenait 
de moi; chose que le comte Metternich, dans les rela- 
tions intimes où je me trouve avec lui, aurait trouvée 
fort extraordinaire. Il en est resté à son opinion. Et 
c'est à la suite de celte dispute, aussi inutile que 
déplacée, qu'il a articulé la demande de la communica- 
tion des lettres que je vous écrivais. 

Je me suis borné à lui répondre, que je craignais 
qu'une pareille communication ne fît naître entre nous 
des discussions interminables. Et comme je ne voulais 
pourtant pas me brouiller ouvertement avec lui, j'ai 
laissé la question indécise. Mais vous sentez bien qu'elle 
ne doit pas rester telle. C'en est fait de ma liberté, de 
ma franchise, de ma confiance, enfin de tout l'intérêt 
que mes lettres peuvent avoir pour vous, dès que je 
suis obligé de les soumettre à la censure, ou seulement 
à l'inspection de cet homme. Ce serait absolument 
détruire cette correspondance. 

Je vous supplie donc, cher comte, de me guider dans 
cette occasion épineuse. Peut-être que le moyen le plus 
simple et le moins compromettant serait celui-ci : La 
première fois que vous m'écrirez, vous glisseriez dans 
votre lettre un passage dans lequel vous m'inviteriez à 
m'expliquer avec vous sur tous les objets sans aucune 
restriction, ni réserve, ajoutant que je pouvais le faire 
avec d'autant plus de sûreté que personne ne verrait 
jamais mes lettres, comme aussi vous supposiez de votre 



74 ARCHIVES Dl' COMTE Cil. DE NESSELROPE. 

côté que je n'en forais pari à personne sans exception. 
Uorsje montrerais votre observation au comte Stackel- 
berget me refuserais une fois pour toutes à sa demande. 

Une fois occupé de ce triste sujet, il faut absolument 
que j'y ajoute encore une remarque. Vous savez que le 
comte Metternich est l'homme le plus facile à vivre, le 
plus complaisant, le plus indulgent, le plus impertur- 
bable et le plus calme qu'on puisse imaginer. Eh bien, 
M. de Stackelberg en est venu à bout. Le comte Met- 
lernich n'en peut plus. Il ne m'a certainement pas 
chargé de vous le confier, car je ne lui parle presque 
jamais de notre correspondance. Mais c'est une vérité 
qu'il vous importe de savoir, parce qu'elle peut influer, 
et sérieusement influer, sur les affaires. M. de Metter- 
nich est si excédé des tourments inouïs qu'il ne cesse de 
lui infliger, que si M. de Stackelberg ne lui fait pas 
prendre en grippe le parti qu'il a embrassé, il est bien 
sur qu'il ne l'abandonnera jamais. 

Maintenant je vous parlerai d'un autre objet, que je 
suis d'autant plus intéressé à traiter, qu'heureusement 
le comte Stackelberg n'en sait rien jusqu'à présent. Il 
s'agit de l'entrevue que le baron de Hardemberg a fait 
proposer à M. de Metternich. La réponse définitive de 
celui-ci n'est pas encore donnée. Mais je crois prévoir 
avec certitude qu'elle sera négative. Je vous prie de ne 
pas interpréter ce refus, comme un signe de mauvaise 
volonté ou de refroidissement. Si je le regardais comme 
tel, soyez sûr que je ne balancerais pas un instant à 
vous le dire. J'ignore quels motifs le comte Metternich 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 75 

jugera à propos d'alléguer; mais je sais positivement 
que voici les véritables motifs qui le déterminent. 

1° Ses rapports avec l'Empereur sont tels, que ce 
n'est qu'avec des ménagements extrêmes qu'il doit se 
frayer sa route. L'idée de cette entrevue effaroucherait 
l'Empereur; il la trouverait prématurée, et, peut-être, 
dangereuse. M. de Metternich en appuyant le projet ris- 
querait un refus de sa part; chose à laquelle il est décidé 
à ne jamais s'exposer. 

2° L'idée du comte Metternich est qu'il faut ajourner 
les questions sur l'Allemagne. Bonne ou mauvaise, juste 
ou fausse, ce que je ne veux pas examiner ici, celte idée 
est affermie dans son esprit. Donc une entrevue, pour 
traiter ces questions, est déjà un projet qu'il ne saurait 
goûter. 

5° Jusqu'ici le comte Metternich, je vous le dis en 
toute confidence, n'a encore aucun plan, lui-même, 
pour l'organisation future de l'Allemagne. Il désap- 
prouve ceux que les autres ont mis en avant, mais il ne 
sait que substituer de sa part. Il serait donc extrême- 
ment embarrassé à s'engager dans une délibération sur 
un objet, dont, pour trancher le mot, il n'est pas encore 
assez maître pour le discuter. 

4° Vous n'ignorez pas que depuis quelque temps ce 
cabinet s'est engagé dans plusieurs négociations avec 
les puissances du midi de l'Allemagne. Il craindrait de 
compromettre ces négociations en sanctionnant des prin- 
cipes et une marche qui pourraient lui aliéner ces puis- 
sances. Ce dernier motif vous paraîtra peut-être le 



70 ARCHIVES Dl' COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

moins louable de tous. Je le sais bien. Je conçois que 
ces négociations secrètes ont pu donner quelque 
ombrage aux ('ours alliées. Je les juge tout autrement. 
Sans l'intervention de l'Autriche, il eût été difficile, et 
peut-être impossible, de changer le système de ces 
puissances. Elles ne se déclareront jamais contre Napo- 
léon, si l'Autriche ne les encourage par son exemple. 
Elles ne se seraient pas même avancées au point qu'elles 
l'ont fait, si ce n'avait été dans la supposition que 
l'Autriche méditait un grand projet contre la France. Il 
est possible que Famour-propre de ce cabinet soit un 
peu flatté d'avoir agi sur ces puissances, de les avoir 
ramenées, de les avoir attachées à son système. Mais 
comme ce système est essentiellement et fondamentale- 
ment celui de la Russie et de la Prusse, l'Autriche n'a 
acquis ces nouveaux alliés (s'il est permis de leur donner 
déjà ce nom) que pour les offrir à la cause commune. 
Ainsi quels que puissent être les inconvénients secon- 
daires de ces négociations, je crois qu'ils sont plus que 
contre-balancés par l'utilité évidente de leur résultat 
principal. — Si je me trompe, je vous prie, en grâce, de 
me rectifier; mais voilà quelle est ma manière de voir. 
Je suis fâché que l'entrevue proposée n'ait pas lieu; 
je l'aurais vivement désirée; à la place de M. de Metter- 
nich, je l'aurais acceptée sans objection. Mais cela ne 
m'empêche pas de reconnaître que les motifs de son 
refus ont leur poids; et j'avais surtout besoin de vous 
les expliquer pour écarter toute espèce de soupçon qui 
aurait pu vous inquiéter en pure perte. 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 77 

Le délai de la mission du comte Stadion est encore 
une de ces choses qui méritent quelque éclaircissement. 
M. de Metternieh a eu grand tort de l'annoncer à 
MM. de Stackelberg et de Humboldt, comme très pro- 
chain, dans un moment où il aurait pu et dû prévoir 
qu'il lui serait impossible de tenir sa promesse. 11 ne l'a 
certainement pas dit pour les tromper; mais quel qu'ait 
été son motif momentané, il a mal fait. Le comte Sta- 
dion était nommé président d'une commission extraor- 
dinaire, dont l'objet avait pour nous une importance 
extrême. Cette commission, que M. de Metternieh a 
créée tout seul, a complètement réussi. Nous avons 
trouvé des moyens pécuniaires, sans lesquels rien ne 
pouvait marcher; nous avons culbuté le comte Wallis 
qui, de tous les obstacles de l'intérieur, était sans con- 
tredit le plus redoutable. Cette affaire n'est au fond finie 
que depuis hier. Le comte Stadion ne pouvait pas 
songer à quitter Vienne, avant qu'elle fût absolument 
terminée. Je serais même surpris si l'Empereur, qui 
dans des opérations pareilles veut toujours s en tenir à 
quelqu'un (Il veut une tête, dit plaisamment Stadion, 
lui-même), le laissait partir, sans que le premier succès 
de la mesure, qui ne sera publiée que demain, lui soit 
assurée jusqu'à un certain point. Voilà l'empêchement 
principal. Ensuite, je crois bien que M. de Metternieh, 
attendant les rapports du prince Schwartzenberg, qui 
doivent décider de toute notre conduite, n'était pas 
fâché de voir le départ du comte Stadion retardé jusqu'à 
l'arrivée de ces rapports. C'est là exactement la marche 



78 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

de cotte affaire. Rejetez, si vous voulez m'en croire, 
toute autre conjecture. 

Je vous répète ici, cher comte, ce que je vous ai déjà 
déclaré plus d'une (bis. Si je m'apercevais d'une dévia- 
tion quelconque dans la conduite de notre cabinet, du 
moindre pas rétrograde, je ne perdrais pas un instant 
pour vous en instruire. J'aime beaucoup M. de Metter- 
nich; mais je lui préfère la liberté et le bonheur futur 
de l'Europe. Je ne défends pas la lenteur de nos allures, 
la circonspection outrée de nos formes, ni notre pen- 
chant pour tout ce qui s'appelle temporiser. Je trouve 
parfaitement inutile de se lamenter sur des choses aux- 
quelles il n'y a aucun moyen de remédier, et auxquelles 
au moins les éternelles jérémiades diplomatiques ne 
porteront, à coup sur, aucun remède. Mais tant que je 
vois le principe et la base debout, je dis que tout va 
bien. Au reste, je reconnais les bornes de ma perspica- 
cité, et je sais que je ne puis répondre que de ce que je 
suis en état de pénétrer. Si je me trompe ou si on me 
trompe, ce n'est pas au moins mon activité et mon zèle, 
ce sont mes lumières qu'il faudra en accuser. Aucun 
amour-propre déplacé ne m'engagera jamais à cacher 
la vérité ou à convenir de mon erreur; la mauvaise foi 
seule n'aura jamais aucune part à mes communications. 

Je vous demande, le plus tôt possible, un mot de 
réponse à cette lettre, pour que notre correspondance 
ne soit pas entravée par des difficultés que je ne puis 
pas surmonter sans votre puissant secours. Agréez mon 
dévouement. 



ARCHIVES DU COMTE CIL DE NESSELRODE. 79 



M. Frédéric de Gentz 
au comte Charles de Nesselrode. 

Vienne, 18 avril 1813. 

Le courrier qui devait remettre cette lettre à Breslau 
n'étant pas encore parti, je choisis maintenant une 
voie également sûre et beaucoup plus prompte pour 
vous l'adresser à Dresde où je sais que vous devez être 
le 24 de ce mois. C'est un homme qui veut faire la 
guerre et qui m'a demandé une lettre pour Wallmoden, 
chez lequel il se rend en droiture; j'espère qu'il ira 
pour le moins aussi vite que le courrier que le comte 
Stackelberg expédie ce soir. 

Il n'y a encore rien du prince Schwarlzenberg. Les 
négociations avec la cour de Saxe étaient un grand sujet 
d'inquiétude pour MM. de Stackelberg et de Humboldt, 
jusqu'à ce qu'avant-hier le comte Metternich leur eût 
communiqué, de son propre chef, les instructions don- 
nées à Paul Esterhazy. Je ne sais pas si M. de Stackel- 
berg en est calmé, mais M. de Humboldt m'a paru 
content des explications dont le comte Metternich a 
accompagné cette pièce ; et ce que j'ai vu de ses dépèches 
à ce sujet était sage et juste. Je crois qu'on a mal fait 
ici de prêter l'oreille à la folle proposition d'une indem- 
nité future pour le duché de Varsovie, qui certaine- 
ment n'a jamais fait partie du territoire de Saxe, et pour 
la perte duquel tous les Saxons, le Roi à la tête, devraient 



80 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

chanter un Te Deum par jour pendant six mois. Mais 
en généra] cette négociation ne se fait pas dans un sens 
équivoque ou perfide: et pourvu qu'il soit dit, un jour, 
que c'est l'Autriche qui a ramené la Saxe, on s'accor- 
dera avec les Alliés sur tous les points d'un intérêt 
réel . 

J'ai eu, hier au soir, un entretien de plusieurs 
heures, très calme, très confidentiel, avec M. de Met- 
ternich ; et je vous assure que je l'ai trouvé en tout et 
partout dans les dispositions les plus désirables. Je suis 
désolé que vous n'ayiez pas pu le voir; car je sais à ne 
pas pouvoir en douter que vous seriez extrêmement 
content de lui. 

La campagne sur l'Elbe a commencé par de belles 
opérations. Les journées de Lunebourg et de Leitzke 
sont infiniment glorieuses pour les armes alliées, et ont 
fait tressaillir mon âme. Nos nouvelles authentiques de 
ce colé-là ne vont que jusqu'au 8; nous attendons la 
suite de ces événements avec une avidité inexprimable. 



Le prince de Mettermch 
au comte Charles de Nesselrode. 



Vienne, 21 avril 1815. 



Je vous prie, mon cher comte, de bien vouloir ouvrir 
le paquet que vous remettra le courrier du cabinet, 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE 81 

Boyer, à l'adresse du chevalier de Lebzeltern et cacheté 
de mes armes, dans le cas que ce dernier ne fût pas 
rendu encore a Dresde. 

Je ne veux pas arrêter le départ du présent courrier; 
je vous prie cependant de me conserver amitié et sur- 
tout beaucoup, beaucoup de confiance. Je m'en rapporte 
pour les affaires au contenu de ma dépêche à notre 
chevalier; et puis si Napoléon veut faire la folie de se 
battre, tâchez que l'on ne se démonte pas par un revers 
que je ne crois pas trop possible. Une bataille perdue 
par Napoléon, toute l'Allemagne est sous les armes. 

Tout à vous. 



Le comte Charles de Nesselrode 
au comte de Stackelberg. 

Dresde, 17/29 avril 1815. 

Krusemarkesl arrivé hier au soir. Je l'ai vu ce matin. 
Ce qu'il apporte est assurément fort rassurant. On nous 
répète qu'un revers ne fera qu'accélérer l'accession de 
l'Autriche et que toute sa marche est basée sur cette 
chance. Mais il est triste de se dire que si elle l'avait 
voulu, cette chance n'eût même pas existé et qu'un 
combat à mort qui va avoir lieu et qui coûtera la vie à 
50 mille hommes eût été évité. Dans une de vos dépêches, 
vous nous dites, monsieur le comte, que dans trois mois 

v. — o 



S.» ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

séulèmenl la cour de Vienne aurait l<S0 mille hommes; 
je me Halle au moins que ce n'est pas jusque-là que sa 
coopération es! ajournée et que dès que les 85 mille 
seront rassemblés en Bohème, elle ne balancera pas 
longtemps à mettre lin à une aussi horrible guerre, où 
il y va de son sort, comme de celui de l'Europe entière. 
La transaction avec la Saxe, conclue par l'Autriche, n'a 
l'ait plaisir ni à la Prusse, ni à nous. Nous croyons que 
cela nous empêche de tirer parti des ressources du pays 
d'après le système adopté par le nord de l'Allemagne et 
que le ministère autrichien connaissait pourtant. Le fait 
est que la nouvelle de ce traité a rendu les autorités 
saxonnes beaucoup moins faciles qu'elles ne le furent 
avant. Nous abandonnons le midi à l'Autriche, donc 
elle pourrait bien nous laisser faire dans le nord, d'au- 
tant plus ({Lie nos intentions sont pures et n'ont rien 
qui blesse ses intérêts. 

Je quitte Dresde aujourd'hui avec l'Empereur. 
Kudriavski nous suivra pour être expédié immédiate- 
ment après la bataille. Ma femme est à Tœplitz. L'Em- 
pereur est enchanté du voyage qu'il a fait dans les Etais 
autrichiens. 

Adieu, Monsieur le comte, priez Dieu pour le succès 
de nos armes. 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 83 



M. Frédéric de Gentz 
au comte Charles de Nesselrode. 

Vienne, 2 mai 1815. 

Le moment auquel nous sommes arrivés, cher comte, 
est si grand ; nous touchons de si près à des événements 
décisifs, et mon âme — je ne puis pas le cacher- est 
si fort agitée (quoique, Dieu merci, pas une ombre de 
découragement ne se mêle à mon agitation) que je dois 
me borner aujourd'hui à traiter ce qu'il y a de plus 
essentiel et de plus pressant. 

Je sais qu'on a eu de nouveau des inquiétudes, au 
moins des mouvements d'impatience chez vous, sur 
l'irrésolution apparente et l'inaction prolongée de 
l'Autriche. Vous aurez reçu avant cette lettre ce que le 
comte Metternich a écrit à Lebzeltern pour vous tranquil- 
liser et pour se justifier. Je ne puis pas savoir à quel 
point vous en aurez été satisfait. Mais voici, en atten- 
dant, mes aperçus. 

C'est certainement un grand mal que l'Autriche n'ait 
pas à l'heure qu'il est une armée complètement dispo- 
nible et prête à commencer ses opérations au premier 
signal. Mais c'est un mal, dont il est peut-être injuste, 
et à coup sûr absolument inutile de se plaindre. Injuste, 
puisque remontant aux sources de ce mal, telles que 
je vous les ai souvent indiquées, on ne peut l'imputer 
qu'à un ensemble de circonstances funestes, dont aucun 



M ARCHIVES DU COMTE Cil. DE XKSSELRODE. 

individu, et moins que tout autre eelui qui dirige les 
affaires étrangères, n'est proprement responsable. Inu- 
tile, puisque s'il y avait même de quoi accuser tel ou tel 
homme en particulier, on n'y gagnerait absolument rien. 
Il faut aujourd'hui aux forces autrichiennes le temps 
physique pour se réunir, et on aurait beau accabler le 
gouvernement d'instances, de représentations et de 
reproches, avant la fin de ce mois il ne se trouverait 
jamais 80000 hommes rassemblés sur nos frontières. 

Mais j'envisage tout autrement la question des dé- 
marches politiques qui doivent précéder ou accompa- 
gner les mouvements militaires. Et sur cette question, 
mon avis a souvent différé et diffère surtout beaucoup, 
depuis quinze jours, de celui du comte de Metternich. 

Je suppose que l'on vous aura communiqué, soit de 
Londres, soit d'ici (quoique les pièces principales aient 
été réservées jusqu'à l'envoi du comte Stadion), les 
réponses du gouvernement anglais aux premières 
ouvertures de Wessemberg. En admettant un instant 
que vous ne les ayez pas vues, je dois vous dire que 
la lettre du Prince Régent à l'Empereur, aussi bien que 
celle de lord Castlereagh à M. de Metternich, ne con- 
tiennent au fond qu'un refus clair et net de s'engager 
dans une négociation de paix après les dispositions 
manifestées en dernier lieu par le gouvernement fran- 
çais. M. de Metternich a été très affligé de ces réponses; 
quoique rédigées dans les formes les plus honnêtes, 
elles blessaient cependant un peu son amour-propre, et 
il imagina — à tort, selon moi — qu'elles entraveraient 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELUODE. 85 

considérablement toutes ses démarches. J'ai élé pen- 
dant plusieurs jours — et à l'exception de Hardemberg, 
je suis encore — le seul dépositaire de ses peines, car 
il a pris le parti de ne communiquer les pièces anglaises 
à personne; j'ai donc eu la charge et l'avantage de dis- 
cuter tout seul cet objet avec lui et de combattre tout 
seul ses scrupules. 

Si je m'étais trouvé à sa place, mon parti eût été pris 
à l'instant. Loin de m'alarmer des refus de l'Angleterre, 
j'en aurais profité pour constater et fixer sans autre 
délai mes rapports vis-à-vis de la France. J'aurais com- 
muniqué les deux pièces anglaises aux Français sans en 
supprimer un mot. Je leur aurait dit en môme temps : 
« Yous avez approuvé vous-mêmes que nous fissions 
des démarches pour une paix générale. Avant d'expé- 
dier notre ministre en Angleterre, nous avons reçu 
un projet de sénatus-consulte par lequel vous vouliez 
proclamer des principes incompatibles avec toute 
espèce de négociation. Yous vous êtes rétracté sur la 
partie au moins la plus inconvenable de ce sénatus- 
consulte. Notre ministre est parti. Pendant qu'il s'est 
rendu en Angleterre, vous avez publié dans une autre 
forme solennelle ces mêmes principes opposés à tout 
espoir d'un arrangement avec vous : que votre dynastie 
régnait et régnerait en Espagne; que les pays réu- 
nis constitutionnellement à votre Empire ne pouvaient 
jamais devenir des objets de négociations, etc. Le gou- 
vernement anglais a repoussé d'emblée nos démarches, 
en nous opposant pour toute réponse vos déclarations. 



86 \RCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

Les arguments du gouvernement anglais sont sans 
réplique. C'est vous qui avez détruit la négociation. Par 
conséquent, la médiation, dont nous voulions nous 
charger, est devenue complètement nulle. Nous per- 
sistons cependant dans notre système, nous voulons et 
nous réclamons hautement une paix, fondée sur une 
hase juste et solide. Celle-ci ne peut pas se concevoir 
sans que vous vous soumettiez à des cessions et a des 
sacrifices. Car c'est votre prépondérance qui a rompu 
l'équilibre de l'Europe et avec laquelle il est impossible 
de le rétablir. Si vous reconnaissez formellement ce 
principe, si vous déclarez d'une manière authentique 
votre volonté d'abandonner ceux que vous avez procla- 
més dans vos derniers actes publics, une négociation 
générale peut s'engager. Si non, nous nous compromet- 
trions en pure perte, en demandant aux autres ce que 
nous n'avons aucun désir d'entreprendre ou de favori- 
ser nous-mêmes. La guerre va son train. Et comme nous 
ne pouvons plus nous dissimuler que c'est vous seuls qui 
en êtes responsables, que d'ailleurs nos principes poli- 
tiques sont tellement connus à toutes les puissances 
que, sans nous déshonorer, il est impossible d'agir en 
sens contraire, qu'enfin la neutralité est un parti inexé- 
cutable et incompatible avec notre dignité et notre 
devoir. Vous savez d'avance de quel côté vous trouverez 
nos forces ». 

Ce langage nous aurait valu l'un ou l'autre de ces 
deux avantages. Ou bien d'engager Napoléon à une 
espèce de rétractation formelle (ce qui n'était pas peu de 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 87 

chose) ou bien de mettre un terme à toute incertitude 
et de nous placer sur la ligne, sur laquelle nous sommes 
décidés à nous établir. 

Je n'ai obtenu qu'un demi-succès, dont je suis loin 
d'être content. On n'a communiqué à la France (vous 
sentez bien que ceci est un grand secret entre nous) 
que des extraits des réponses anglaises, et on n'a pas 
voulu clairement avouer que l'Angleterre s'était refusée 
à la négociation. Il est vrai qu'on y a ajouté des obser- 
vations très fortes sur le tort que les rodomontades de 
leurs discours publiés avaient fait aux bonnes intentions 
de l'Autriche et à l'intérêt général de l'Europe. Il est 
vrai encore que l'on s'est exprimé plus positivement 
que jamais sur les résolutions auxquelles on serait forcé 
d'avoir recours. Mais je dis que le même homme, qui, 
après avoir vu le prince Schwartzenberg, et connu, sinon 
toute la teneur, au moins certainement la substance de 
ses instructions, a pu, soit par un excès d'aveuglement, 
soit par un excès d'impudence, adresser une dépêche à 
Narbonne pour indiquer dans quelle direction les diffé- 
rents corps autrichiens devaient se mettre en marche 
contre ses ennemis (! !), que ce même homme est fort 
capable de se méprendre encore, par démence ou par 
dissimulation, sur le sens de nos dernières explica- 
tions. 

M. de Metternich répond à cela : C'est égal; nous 
allons notre train; s'il ne veut pas nous entendre, il 
nous sentira; nous déclarer formellement contre lui, 
avant que l'armée qui doit appuyer nos déclarations 



88 Mil II1VKS DU COMTE Cil. DE NESSELUODE. 

soit prête à entrer en campagne, ressemblerait à une 
fanfaronnade. Il ne faut jamais parler sans agir. 

Cet avis n'est pas le mien, et je travaille sans cesse 
pour le Combattre. Dans la situation où nous nous trou- 
vons, parler est agir. Le général Bubna, que personne 
n'accusera de peindre trop en noir l'état des choses en 
France, m'a dit que rien, absolument rien ne produi- 
rait sur les Français, et même sur l'esprit de Bona- 
parte, un eflet plus sensible qu'une déclaration de 
l'Autriche contre lui; non pas, ajoute-t-il, qu'il craigne 
pins les troupes autrichiennes que les troupes russes 
ou prussiennes, non pas que l'idée de l'augmentation 
du nombre de ses ennemis (quoique pas indifférente) 
l'effrayerait au point d'opérer en lui une révolution 
totale, mais parce qu'il sait que Y impulsion morale 
d'une démarche pareille serait incalculable. Voilà donc 
un avantage réel et important dont on ne peut pas 
s'emparer assez tôt. 

Le résultat de ces réflexions me paraît être : 

1° Que toute plainte sur l'inaction militaire de l'Au- 
triche, sur la lenteur de ses mesures, sur les suites 
fâcheuses qu'elle entraînera, etc., etc., et toute instance 
et sollicitation pour accélérer nos mouvements, sont 
inutiles, par conséquent, déplacés, et ne peuvent con- 
duire qu'à des mécontentements réciproques, sans 
aucun profit réel pour la cause commune; mais 

2° Qu'il faut ne pas retarder un instant pour porter 

l'Autriche à une démarche politique, par laquelle le 

vstème qu'elle a embrassé, et l'attitude qu'elle est 



ARCHIVES DU COMTE CU. DE NESSELltODE. 89 

décidée à prendre soient définitivement, hautement et 
clairement prononcés. 

Ne comptez pas trop sur les avantages que vous reti- 
rerez de la mission du comte Stadion. Je suis enchanté 
de le voir appelé à cette mission; et je crois que, dans 
plus d'une occasion future, nous aurons à nous en féli- 
citer. Mais quel est son objet pour le moment! S'expli- 
quer avec vous sur les bases de la pacification générale. 
Mais la Russie n arrêtera rien sur cette question, je le 
prévois, sans avoir consulté l'Angleterre. Nous voilà 
donc condamnés a un nouveau délai de six semaines. 
Il ne s'agit pas de cela aujourd'hui. Que l'Autriche 
annonce à Napoléon quelles sont ses conditions préa- 
lables, pour accéder à une paix générale. Cette déclara- 
tion ne préjugera rien sur les conditions que la Russie, 
ou la Prusse, ou l'Angleterre, ou l'Espagne peuvent 
mettre en avant au delà des termes de l'Autriche. Mais 
elle décidera des rapports actuels entre l'Autriche et la 
France. Et voilà le seul objet qui nous intéresse dans ce 
moment. 

Je crois donc que, sans attendre même l'arrivée de 
Stadion, vous devriez faire une démarche pressante 
(mais à votre manière, dans vos tournures, pas avec 
celles du comte Stackelberg, qui gâtent tout) pour prou- 
ver à M. de Metternich que, quelque délai que les cir- 
constances lui imposent pour achever les préparatifs 
militaires, il vous paraît d'un intérêt extrême et de la 
plus urgente nécessité, ou qu'il fasse de son propre chef 
une déclaration publique des principes et des intentions 



M ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSEUtODE. 

de l'Autriche, ou qu'il prenne les mesures les plus effi- 
caces pour forcer Napoléon à se déclarer lui-même 
contre l'Autriche, 

Celte dernière forme est celle que M. de Metternich 
désirerait ardemment, parce qu'il a affaire à un souve- 
rain, incapable de toute élévation, et dont la confiance, 
pour ainsi dire, toute matérielle, est toujours à chercher 
quelque motif palpablement légal, pour couvrir chacune 
de ses actions. L'idée, que ce n'est pas lui, mais la 
partie adverse qui a jeté le gant et prononcé le mot, a 
toujours quelque chose qui soulage une âme étroite. 
Notre manifeste est tout fait; il est écrit en caractères 
de sang sur toute la surface de l'Europe; c'est Dieu 
même qui nous appelle à cette guerre. Mais ces moyens 
justificatifs ne suffisent pas à un homme tel que l'empe- 
reur d'Autriche. 

Rempli de confiance dans le succès immanquable 
d'une cause, qui ne peut plus périr, j'attends avec des 
battements de cœur, tels que je ne les ai jamais sentis 
(pas même en d 806 et 1809), les nouvelles des premiers 
grands coups; heureux ou malheureux, le dénouement 
doit toujours être en notre faveur. Mais à moins que je 
ne sois le plus aveugle ou le plus indignement trompé 
des hommes, j'ose vous certifier que s il arrivait un 
désastre à vos armes, ce serait une raison de plus pour 
nous autres de nous porter aux derniers efforts. 

Adieu, cher comte: conservez-moi votre amitié; je la 
mérite pour mes sentiments et ma bonne volonté. 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELKODE. 91 

La comtesse Charles de Nesselrode 
à sa sœur la comtesse Hélène Gourief. 

Tœplilz, 3 mai 1815. 

Notre armée est dans les environs d'Altembourg; on 
admire sa position, et l'on assure que ce n'est pas sans 
de grandes craintes que l'armée française viendra se 
mesurer avec elle. Si jamais on a été fondé à espérer 
des succès, c'est bien en ce moment, mais cela n'em- 
pêche point de trembler pour les individus. Vous con- 
cevez que, dans cette petite ville, on fait beaucoup de 
contes auxquels, pour n'y pas croire, je voudrais avoir 
le courage de ne pas prêter l'oreille. Nous avons ici un 
grand nombre de Polonais, des plus mal pensants, qui 
s'amusent à répandre des bruits tout à fait en notre 
défaveur. Ils se conduisent indignement; il ne se 
passe pas de jour qu'il n'y ait a citer d'eux des traits 
odieux. 



La comtesse Charles de Nesselrode 
à son mari. 

Tœplitz, 9 mai 1815 

L'Empereur a fait venir la grande-duchesse Cathe- 
rine, Dieu sait pourquoi; elle a passé auprès de lui la 



M ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELKODE. 

journée d'hier et, à la nouvelle de la prise de Dresde, 
elle est repartie ce malin. La grande-duchesse Marie 
part à deux ou quatre heures. Je ne crois qu'il y ait a 
rester ici le moindre danger, puisque tu ne m'en as 
rien marqué, mais je craindrais si les Français, ne fût- 
ce que pour nous effrayer, s'avisaient de pousser une 
pointe de ce côté, que tu ne me reprochasses de n'être 
point allée à Prague, puisque les princesses y sont. Je 
ne sais comment on trouvera cela chez vous, si on les 
approuvera ou non, je trouve, quant à moi, que la pré- 
caution est d'autant plus justifiée que les Autrichiens 
qui sont auprès de la grande-duchesse Catherine l'ont 
hautement conseillée. Le général a dit a la grande- 
duchesse que même si le pays ne se déclarait pour nous, 
Napoléon devait être fâché contre eux et qu'il ne se 
gênerait pas pour les enlever, si la fantaisie lui en 
prenait. Il n'avait hesoin pour cela que de cent ou deux 
cents hommes. Malgré que la grande-duchesse Catherine 
m'ait vanté les agréments de Prague, je suis si préve- 
nue contre cette ville, que je n'y vais pas de gaîté de 
cœur. 11 y a cependant un point qui me touche, c'est 
que j'y aurai plus facilement de tes nouvelles. On dit, 
en effet, que tous les courriers doivent passer par cette 
ville, tandis qu'ils ne peuvent plus venir ici, Dresde 
n'étant plus à nous. 

Dans quelle situation sommes-nous, mon Dieu? J'ai 
le cœur en pièces. J'ai peu d'espoir; tu sais comhien 
je redoute, je te l'ai dit, les talents de Napoléon. Et 
toi, cher et tendre ami, qu'espères-tu? Allez-vous 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 95 

encore reculer, reculer? On a raison de dire que vous 
avez eu tort d'avancer jusqu'à l'Elbe, n'ayant pas de 
forteresses et n'étant sûrs, ni de la Saxe, ni de l'Au- 
triche. Je vois le moment où vous prendrez la poudre 
d'escampette. 

Montesquiou vient de passer par ici pour engager le 
roi de Saxe à retourner dans ses États et pour qu'il 
donne l'ordre a Thielmann 1 de livrer la forteresse de 
Torgau. Il faut s'attendre à ce que le roi donne satisfac- 
tion sur ces deux points. 



La comtesse Charles de Nesselrode 
à son mari. 

Tœplitz, 12 mai 1813 (midi et demi). 

Je n'ai pu partir aujourd'hui, ainsi que je te l'avais 
marqué, à cause du plat-pied, valet de Napoléon, qui 
s'appelle Auguste, et qui fait honte a ce nom, à son 
pays, à l'humanité entière. Hier, nous avons cherché 
avec le prince de Solms tous les moyens de pouvoir 
l'humilier à son passage et il est heureux pour lui que 
nous ne l'ayons pas rencontré. Tu devines bien qu'il 
s'agit du roi de Saxe. Il a prévenu le désir de Napoléon 
et est ici depuis hier au soir; il loge où loge ordinaire- 

1. Thielmann (Jean-Adolphe, baron de), général prussien, né en 
1765, mort en 1824. 



94 ARCHIVES DU COMTE CH. HE NESSELRODE. 

menl l'impératrice d'Autriche; il est arrivé sans le 
reste de sa famille et voulait continuer sa route, mais 
on prétend qu'il craint d'être Cosaque et qu'il y a beau- 
coup de ces troupes légères à la frontière de la Bohême. 
Les habitants d'ici se conduisent très bien; il serait à 
désirer que le cabinet d'Autriche se déclarât aussi 
hautement qu'eux; hier, les Polonais et les Saxons 
voulaient illuminer, ils s'y sont énergiquement oppo- 
sés. Ce vilain Einsiedel que nous avons eu en Russie est 
ici et tient contre nous des propos indignes. En géné- 
ral, il règne parmi ces Saxons une grande joie d'être à 
même de verser leur sang pour cette cause inique. Ils 
vont fournir aux Français, outre ce qu'il y a dans la 
forteresse de Torgau, au moins quatre mille hommes 
de cavalerie. C'est révoltant. Les Cosaques ne pour- 
raient-ils inquiéter leurs marches? Ce pêle-mêle de 
Saxons, de Russes et de Prussiens paraît bien singulier. 
Tu devrais dire au prince Pierre que nous rencontrons 
ici des officiers et même des soldats très bien portants. 
Si on leur permet des petites promenades de ce genre, 
je pense qu'il y en a beaucoup qui tenteront de s'absen- 
ter. Les nouvelles les plus contradictoires circulent ici; 
il y a de quoi en avoir la tête tournée, j'espère à Prague 
en entendre moins de fausses. 

(5 h. 1/2). Je quitte le prince Baratinski chez qui je 
viens de dîner. J'ai vu les chevaux qui devaient traîner 
ce misérable roi, parti, il y a plus d'une heure, dix mi- 
nutes après avoir été informé que quatre escadrons 
français et deux canons viendraient se joindre à ses 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELHODE. 95 

propres troupes pour l'escorter. Il ne doit plus craindre 
d'être Cosaque. 

L'Autriche? l'Autriche, que va-t-elle faire? Pourquoi 
a-t-elle permis le passage aux troupes saxonnes qui 
vont se battre contre nous? On a généralement peu de 
confiance dans la conduite qu'elle tiendra à notre égard. 
J'ai une haine telle contre ces Saxons que je voudrais, 
si jamais nous rentrons à Dresde, qu'on n'y laissât pas 
pierre sur pierre et que tous les tableaux du musée 
fussent expédiés à Pétersbourg pour enrichir notre 
Hermitagc. Avec la douceur on ne fait rien. 11 y a ici, 
en ce moment, quelques officiers de cavalerie; il faut 
voir avec quelle joie ils se disposent à servir la mau- 
vaise cause. Je voudrais qu'ils retombassent entre les 
mains de Stein. 

Je ne veux pas fermer ma lettre sans te dire que 
Gustave 1 , ce roi errant ou fou, est resté deux jours ici ; 
j'avais extrêmement envie de le voir, mais il est parti, 
avant que j'en aie eu l'occasion, pour Schandau. On 
prétend qu'il veut entamer une négociation avec Napo- 
léon. Quel insensé! 



1. Gustave IV, roi de Suède, né en 1778. fut proclamé roi après la 
mort de son père (1702). En 1797 il épousa une princesse badoise. 
Élevé dans des idées mystiques, ennemi de la Révolution, il compro- 
mit la Suède vis-à-vis de Napoléon I er , qui fit investir Stralsund. 
Après le traité de Tilsitt (1807), la Suède fut menacée d'un démem- 
brement. Les Danois entrèrent en Norvège, les Russes en Finlande 
(1808-1809). Le 15 mars 1809 éclata à Stockholm une révolution qui 
exila Gustave IV et proclama roi le duc de Sudermanie, son oncle, 
sous le nom de Charles XIII. Depuis, Gustave vécut à l'étranger sous 



96 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSEI-RODE. 



M. Frédéric de Gentz 
au comte Charles de Nesselrode 

Vienne, 10 mai 1815. 

Je vous rends mille grâces, cher comte, de votre 
lettre du 11, qui m'a fait du bien sous tous les rap- 
ports. 

Vous attendez de moi la vérité. Je serais donc cou- 
pable en vous en dérobant la moindre nuance dans un 
moment aussi critique que celui-ci. La retraite de 
l'armée alliée n'aurait pas fait une mauvaise impres- 
sion par elle-même. On répétait ici depuis trois se- 
maines que, pour éviter tous les mécomptes, on était 
parti des suppositions les moins favorables, que les 
instructions du comte Stadion étaient calculées sur un 
premier revers, etc., etc. Aussi, pendant trois ou quatre 
jours, on a conservé une très bonne contenance. Si 
depuis elle a été un peu dérangée, en voici sincèrement 
et franchement les causes. 

D'abord, on a été déconcerté par le manque presque 
total de détails, et de détails surtout militairement suf- 
fisants, sur la journée du 2 et sur les motifs et le plan 
de la retraite. Outre les bulletins, composés pour le 
public, et beaucoup trop maigres pour contenter des 
hommes du métier, nous avons été réduits, il est vrai, 

les noms de comte Holstein-Gottorp et de colonel Gustavson. Il mou- 
rut en IS.~>7. 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE 1NESSELH0DË. 97 

à quelques fragments de lettres et quelques dépêches 
très vagues et très incohérentes; si bien que jusqu'à 
l'heure qu'il est, personne n'a pu parvenir à se former 
une idée claire de ces événements, et que les plus 
instruits en parlent et dissertent et disputent entre 
eux comme si la chose s'était passée en Amérique. 

Ensuite, on a été contrarié par l'annonce successive 
de l'arrivée d'abord de M. de Knesebeck et puis de 
M. de Scharnhorst, sans que l'une ou l'autre se soit 
réalisée. 

Enfin, et c'est là le point principal, l'arrivée de 
votre courrier du 11, n'apportant pas un mot, ni sur 
la position, ni sur la force actuelle de l'armée alliée, 
ni sur les renforts qu'elle attendait et l'époque de l'ar- 
rivée de ces renforts, ni sur les plans ultérieurs qu'elle 
comptait embrasser, ni sur aucune autre question mi- 
litaire, au point qu'on ne savait même pas où avait été, 
le 11, le quartier général, et sur quelle ligne l'armée 
marchait depuis le passage de l'Elbe, — car il est po- 
sitif que M. de Stackelberg s'est déclaré non instruit 
sur chacun de ces articles — ce silence a jeté le 
cabinet dans la perplexité et dans la consternation. 

Maintenant il faut connaître le terrain de Yienne, 
pour savoir comment de pareilles choses opèrent. M. de 
Mctternich lui-même, quoique plus fortement constitué 
que tous les autres réunis, n'est pas cependant inacces- 
sible à des moments d'embarras, d'humeur et d'abat- 
tement. Mais s'il ne s'agissait que de lui, tout se re- 
mettrait dans vingt-quatre heures. Le mal est qu'il a à 

v. — 7 



08 ARCHIVES OU COMTE Cil. DE NESSEUIODE. 

combattre, d'un côté, l'Empereur avec ses doutes, ses 
scrupules, sa méfiance et les chuchoteries malignes de 
quelques êtres obscurs et pusillanimes qui l'entourent; 
de l'autre côté, les généraux qui lui demandent des 
renseignements, des hases d'opérations et presque des 
garanties. 11 est ballotté ainsi entre des conversations 
épineuses et embarrassantes avec l'Empereur, et 
d'éternelles conférences avec Bellegarde, Duka 1 et 
Schwartzenberg, dont les deux premiers sont secrète- 
ment opposés à la guerre, tandis que le troisième, 
absolument d'accord avec M. de Metternicb, est cepen- 
dant tourmenté par la crainte de compromettre sa 
réputation. 

11 est surprenant, je dois le dire, qu'au milieu de 
tant d'entraves et de contrariétés, la marche de ce 
cabinet se soit contenue jusqu'à ce jour, sans avoir 
éprouvé de changement dans aucun point fondamental. 
Car le fait est qu'on travaille sans interruption et avec 
beaucoup d'activité à compléter les mesures militaires 
et à rendre l'armée aussi nombreuse et parfaite qu'elle 
puisse l'être avec les moyens donnés. La nomination du 
général Radetzky 2 , à la place de chef de l'état-major, 
dont une misérable intrigue l'avait éloigné, est un 

1. Dlka de baron Élie-Mikhaïlovitch), général de cavalerie. Serbe 
de naissance, entré au service militaire russe en 1776. En 1812, com- 
mandait la 2" division des cuirassiers, prit part aux batailles de Smo- 
ensk, de Borodino, etc. et lit les campagnes de 1815 et 18U. 

2. Radetzky de Radetz (Joseph-Wenceslas, comte de), feld-maréchal 
autrichien, né à Trzebnitz (Bohême), le 5 novembre 1766, mort à 
Milan, le y janvier 1858. 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 09 

avantage réel et considérable. Schwartzenberg, lui- 
même, est rempli de bonne volonté et de zèle. 11 de- 
mande à grands cris qu'on ajoute encore 20 000 hommes 
à l'armée de Bohème; et, dans les premiers jours de 
juin, nous serons en état de dire que cette armée 
existe et de le soutenir par toutes les apparences mili- 
taires, quoique, dans la réalité, on ne puisse guère se 
flatter qu'elle sera prêle pour agir avant le 20. On tra- 
vaille en même temps à former un second corps d'armée, 
que M. de Bellegarde veut envoyer sur les frontières de 
l'Italie, mais que, d'après d'autres avis, et qui me pa- 
raissent préférables au sien, on assemblera d'abord 
sur l'Enns, pour être plus à portée de l'armée principale 
et du théâtre actuel de la guerre. 

Voilà quel est dans ce moment-ci l'état des choses. 
Quant à moi, je puis dire, en bonne conscience, que je 
ne vois, que je ne connais encore rien, qui puisse me 
faire craindre un changement dont, à coup sur, je 
m'apercevrais sur-le-champ. Mais je dois ajouter qu'il 
y a des personnes éclairées qui ne partagent pas entiè- 
rement ma confiance. Entre des hommes également 
bien instruits et partant des mêmes principes, tout 
dépend de la disposition de l'âme, par laquelle l'un est 
porté à fixer plutôt le bon côté d'une question, et l'autre 
à s'arrêter plutôt au mauvais côté. Le fait est que c'est 
un moment de lutte entre les deux systèmes opposés 
qui n'ont jamais cessé de partager les esprits, ici comme 
partout. Il faut aujourd'hui, je ne puis pas le nier, aux 
partisans du système de vigueur quelque chose qui les 



100 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE îsESSELUQDE. 

renforce, qui les rafraîchisse; ei cela ne peut venir que 
de votre part; je ne demande point une bataille gagnée ; 
au contraire, je crois que rien ne serait plus faux que 
de compromettre vos forées dans ec moment d'attente 
el de préparatifs; mais je demanderais quelque expli- 
cation bien claire, bien positive, bien instructive, bien 
simple et pourtant bien déterminée sur vos projets, 
vos espérances et vos moyens présents et futurs; expli- 
cation qui ferait encore infiniment plus d'effet, si elle 
pouvait être présentée à Vienne par quelque militaire 
de poids, soit Russe, soit Prussien, qui servirait à 
M. de Metlernich d'allié contre les généraux qui le 
tourmentent et contre les oiseaux de mauvais augure 
qui minent son crédit. 11 nous faut, en un mot, un 
renfort moral; si celui-là arrive, je réponds de la sta- 
bilité du bon système; sinon, je ne dis pas que j'en 
désespère; mais je ne puis pas me dissimuler qu'il 
périclite. 

Vous ne serez pas étonné que, dans une situation 
pareille, la proposition faite à cette Cour de déclarer 
sans délai ses intentions soit restée sans effet. Vous 
l'aviez rédigée, cela est sûr, de la manière la plus par- 
faite, et, je dois bien dire, la plus admirable ; comme, 
en général — et ce n'est pas le moment des compli- 
ments ou de la flatterie — tout ce qui vient de vous, 
cher comte, me plaît et me satisfait sans restriction. 
Mais la disposition (die stimmung) du moment était 
trop peu favorable pour que M. de Stackelberg ait pu 
insister beaucoup sur cette démarche; et l'excuse ba- 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 101 

nale : « que M. de Stadion est déjà in formé de ton l » a 
malheureusement suffi pour l'écarter. 

Je vous prie d'être persuadé que je ne laisserai pas 
passer une seule occasion sûre, sans vous adresser 
quelques pages, gaies ou noires, rassurantes ou alar- 
mantes, comme Dieu le voudra, mais toujours vraies 
et sincères. 



La comtesse Charles de Nesselrode 
à son mari. 

Prague, 19 mai 1813. 

Je voudrais bien savoir, cher ami, si l'Empereur est 
mal disposé pour Wittgenstein, pourquoi il permet aux 
généraux de tomber malades exprès et à Wintzingerode, 
de ne plus commander, parce qu'il n'aime pas le chef. 
N'est-ee pas ainsi qu'on perd les batailles et par suite 
les Empires? 

Je voudrais bien aussi que Votre Excellence dise si 
l'Empereur lui a quelque reconnaissance pour le bel 
ouvrage qu'elle vient d'achever ou qui est sur le point 
de l'être, je veux parler de l'Alliance avec l'Autriche, 
ou bien s'il est persuadé que c'est lui qui a su amener 
les choses à ce point. 

Si j'en crois Eichler, les troupes doivent marcher le 
15. Je sais que Schwartzenberg commandera un corps 
pour entrer dans le ïyrol et Bellegarde en Bavière. 



1 02 ARCUIYKS OU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

Est-ce exact? S'ils marchent, on ne peut rester ici, les 
Autrichiens de la Grande-Duchesse l'ont dit. 

'24 mai. — Ce malin, à mon réveil, j'ai reçu un 
petil billet qui m'a annoncé l'issue de l'affaire du 21. 

Je te laisse à penser, cher et bon ami, l'effet que cela a 
produit sur moi; je t'assure que j'ai été quelques 
heures dans un pénible état, mais petit à petit, je me 
suis raisonnée et j'ai encore entrevu des chances pour 
la bonne cause. Je suis dans l'admiration de l'excellent 
esprit qui rogne ici, c'est à ne pas y croire; ils donnent 
à colle bataille une tournure telle qu'un Puisse ne sau- 
rait mieux faire. 11 n'y a d'ailleurs parmi eux qu'un 
cri, c'esl de réunir leurs forces aux nôtres. 

"21 mai. — Comme je m'intéresse à Pozzo di Borgo, 
dis-moi, cher ami, si lu as été content de sa mission et 
si c'est à lui qu'on doit la décision du Prince royal. 
J'ai beau te faire des questions, tu n'y réponds pas. De 
même, au sujet de l'Autriche, je voudrais que tu me 
dises si la déclaration paraîtra bientôt. Le passage de 
Bubna paraît très singulier; la nuit dernière, il a quitté 
cette ville; sa suite est plus nombreuse, et on prétend 
ici que Metlernich a placé auprès de lui quelqu'un de 
suspect pour l'opinion. 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE MESSELUUDE. 103 



Instruction de l'empereur Alexandre 
pour le comte Charles de Nesselrode. 

18/50 mai 1815. 

Monsieur le comte de Nesselrode. Pour me détermi- 
ner à vous envoyer à Vienne, dans un moment où votre 
présence m'est si nécessaire, il a fallu des circons- 
tances aussi graves que celles où nous nous trouvons. 
Vous connaissez tout ce qui a été fait, l'état des armées, 
les principes qui nous guident ; vous connaissez surtout 
la conliance illimitée que j'ai placée dans Sa Majesté 
l'Empereur d'Autriche. Il serait donc superflu que je 
vous munisse à cet égard d'une instruction, dont, 
chaque jour, vous avez été à même de recueillir les 
détails. Il s'agit d'en faire l'application aujourd'hui et 
vous vous acquitterez de cette tâche importante avec le 
zèle que je vous ai toujours reconnu. La question se 
réduit à deux points exclusivement. L'Autriche tirera- 
t-elle l'épée, si la France n'accepte point immédiatement 
les quatre propositions, que j'ai dû me convaincre que 
le cabinet de Vienne envisageait comme essentiellement 
autrichiennes? Quelle est l'époque où l'Autriche com- 
mencera les hostilités? J'abandonne à votre sagacité 
tout ce qui aura rapport à la discussion des objets 
accessoires et à ces deux grandes questions. Mais c'est 
sur elles qu'il me faut une décision catégorique et 
même par écrit. Je crois que la conduite des armées 



104 ARCHIVES DU COMTE CH. I»E NESSELRODE. 

combinées, ma persévérance et les efforts que fait la 
Prusse, rendent une semblable demande aussi fondée 
que légitime. 



M. Frédéric de Gentz 

au comte Charles de Nesselrode. 

Raliborzitz, 15 juin 1815. 

Je me suis établi ici pour me trouver aussi près que 
possible de Gitschin, sans cependant y être. Ma corres- 
pondance avec le comte Metternich est en grand train ; 
j'en ai déjà eu hier et ce matin des lettres fort inté- 
ressantes. D'ailleurs, celui qui vous portera la présente 
ayant passé la journée d'avant-hier à Gitschin, je suis 
par lui au courant de tout ce qui s'est fait et de tout ce 
qui doit se faire. 

La veille de mon départ de Vienne (le 7) le comte 
Staekelberg — particulièrement gracieux ce jour-là — 
m'a montré la lettre qu'il avait reçue de vous de Gits- 
chin. J'ai été bien aise, cher comte, de voir par cette 
lettre que vous aviez été content de votre première 
entrevue avec l'Empereur et M. de Metternich. Ma satis- 
faction a été plus grande encore, lorsque j'ai su par une 
des lettres du comte Metternich à quel point il est 
enchanté de vous, de votre manière de voir, de votre 
manière de traiter les affaires, de la rectitude de votre 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. LOS 

jugement, de votre sagesse, de votre esprit de justice, 
etc., etc. Non seulement tout cela me fait un plai- 
sir inexprimable par le vif intérêt que je prends aux 
rapports entre deux personnes qui me sont aussi chères 
que vous, d'un côté, et M. de Metternich, de l'autre; 
mais ce résultat de votre entrevue me paraît encore 
d'un excellent augure pour les grands objets communs 
qui nous occupent. Vous pouvez bien imaginer que je 
n'ai pas été moins satisfait d'apprendre que Metternich 
est pénétré d'admiration (car c'est là le terme) pour les 
sentiments magnanimes et les nobles principes de 
votre auguste et adorable souverain. C'est lui qui a 
commencé la régénération de l'Europe par les exploits 
immortels de la plus glorieuse campagne : et ce sera lui, 
je l'espère en Dieu, qui l'achèvera par sa haute sagesse, 
son rare désintéressement et sa grandeur d'àme au- 
dessus de tous les éloges. Metternich en rendant cor- 
dialement hommage à tant de belles et sublimes qua- 
lités m'a donné une nouvelle preuve peu équivoque de 
la pureté de ses intentions et de la droiture de sa 
marche. 

Il serait inutile d'entrer ici dans aucun délail sur 
l'état actuel des grandes questions. Hardemberg qui a 
eu de longues conversations en est suffisamment ins- 
truit ; et je crois que vous en savez bien plus encore que 
lui et moi. Cependant je ne me féliciterais pas peu, si 
mon séjour dans ces environs pouvait tôt ou tard me 
conduire à l'avantage de vous voir quelque part, ne 
fût-ce que quelques heures. Je ne suis qu'à G milles 



100 \KCI1I\T.S DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

de Gratz, el de là, il y en aura tout au plus (5 à Rei- 
chenbach. C'est une idée que je veux avoir jetée en 
avant, pour que vous eu fassiez ce qu'il vous plaira. Elle 
ne pourrait, d'ailleurs, guère s'exécuter qu'après une 
huitaine de jours. D'après la dernière lettre du comte 
Melternich, j'irai probablement chez lui Mardi ou Mer- 
credi. Quoique Gitschin ne soit aussi qu'à G milles de 
l'endroit où je me trouve, il me faut pour y aller plus 
que le double de temps que je mettrais pour aller à 
Gralz; à cause des chemins horribles de ce pays. Ainsi 
je ne serai guère de retour et libre que vers la fin de la 
semaine. Je sais d'ailleurs que Sa Majesté, votre angusle 
Maître, avait le projet de transporter pour quelque 
temps sa résidence à un endroit peu éloigné d'ici. 
Peut-être que cela faciliterait encore notre rapproche- 
ment. Que donnerais-jc pour vous posséder pendant 
vingt-quatre heures ici, à l'endroit que j'ai le bonheur 
d'habiter et qui réunit le calme du paradis avec tout 
ses beautés. 

Dans tous les cas, je vous prie, en grâce, cher 
comte, de me dire en peu de mots, si vous goûtez 
généralement mon projet; veuillez, s'il vous plaît, 
adresser votre lettre, c'est-à-dire la mettre sous couvert 
à l'adresse incluse. Faute d'une autre occasion, je 
vous écrirai, lorsque cela en vaudra la peine, par la 
même roule, en adressant mes lettres au commandant 
de Gralz. 

J'espère que de manière ou d'autre la crise actuelle 
finira par un dénouement heureux. Je le crois avec une 



ARCHIVES DU COMTE Cil. I>E NESSELRODE. 107 

confiance qui ne me trompera pas. Conservez voire 
souvenir à votre très dévoué et fidèle. 



La comtesse Charles de JSesselrode 
à sa sœur la comtesse Hélène Gourief. 

Kœniggraetz, 16 juin 1813. 

Mon Dieu, que je voudrais voir la fin de tous ces 
événements et que nous puissions en automne ou au 
plus tard au commencement de l'hiver nous retrouver 
parmi vous ! Je vous assure que Nesselrode ne le désire 
pas moins que moi. Mais il est bien douteux que la 
guerre se termine vers ce temps; cette trêve ne fait que 
la prolonger; elle recommencera après sur de nouveaux 
frais et ce n'est que la Providence qui peut en prévoir 
le ter je. Je ne sais comment fait le grand homme; 
malgré la perte totale de son armée, qu'il a subie, 
l'année passée, les pertes qu'il vient encore d'essuyer, 
les renforts ne cessent de lui arriver et le nombre en 
est tel qu'il sera en état de lutter contre les trois 
grandes puissances qui seront alors, je l'espère, réunies. 
Ce sera de nouveau une lutte terrible, mais il a une de 
ces tètes qui ne s'ébranlent jamais. 

Que dites-vous des gentils petits Danois et du joli 
parti qu'ils viennent de prendre? Ne vaut-il pas mieux 
rester neutre que de se déshonorer? Ils gagnent à cela 



108 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

(|iio leur pays va être la proie de l'Angleterre, du prince 
royal de Suède et du mépris général. Leur nouvel ami, 
Napoléon, ne donnera pas un Français, pas un demi- 
soldal pour les défend ce. 



ENTRETIEN AVEC NAPOLÉON 

A DRESDE, LE '25 JUIN 1813 

I OMMI NIQUE" PAU LE PRINCE DE METTERSICB AU COUTE CHARLES DE NESSELRODE 



Parti de Gitschin, le 2 W 2 juin, sur une invitation de 
Napoléon, j'arrivai à Dresde le lendemain et je des- 
cendis chez M. de Bubna. Immédiatement après mon 
arrivée, je reçus l'invitation de me rendre chez Napo- 
léon, au jardin Marco! i ni, où se trouvait établi son 
quartier-général, sous la garde de vingt mille hommes 
refoulés dans le faubourg Friedrich stadt et les envi- 
rons. 

L'apparition du chef de cabinet autrichien à Dresde 
avait excité à un haut degré l'attention des maréchaux 
el de l'armée française tout entière. 

Il me serait difficile de retracer l'impression d'une 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 109 

pénible crainte sur l'issue des négociations qu'en 
particulier je trouvai empreinte sur les figures de la 
troupe dorée, réunie dans les salons de service de 
l'Empereur. 

Aussitôt que Napoléon fut prévenu de ma présence au 
jardin Marcolini, il me fit passer dans son cabinet. Le 
prince de Neufchâtel (Berthier), en m'accompagnant à 
travers les salons de service, me dit à voix basse : 
« N'oubliez pas qu'il faut la paix à l'Europe et surtout 
à la France qui ne veut que la paix. » Je ne crus point 
devoir lui répondre. 

Je trouvai Napoléon, m'attendantet debout, au milieu 
de son cabinet, l'épée au côté et le chapeau sous le bras. 
Il vint au devant de moi avec un air composé et me 
demanda des nouvelles de la santé de l'Empereur. Peu 
après, ses traits se rembrunirent et, se plaçant en face 
de moi, il m'adressa l'interpellation suivante : 

ce Vous voulez donc la guerre? Eh bien, nous la ferons. 
J'ai détruit à Lutzen l'armée prussienne; j'ai battu les 
Puisses à Bautzen ; vous voulez avoir votre tour, je vous 
donne rendez-vous à Vienne. Les hommes sont incorri- 
gibles ; l'expérience est perdue pour eux. J'ai replacé 
l'empereur François trois fois sur son trône ; je lui ai pro- 
mis de rester en paix avec lui toute ma vie ; j'ai épousé sa 
fille, je me suis dit dans le temps que je faisais une 
sottise, mais je l'ai faite et je m'en repens aujour- 
d'hui. » 

Ce début doubla en moi le sentiment de la force de 
ma position. Je me regardai dans ce moment de la déci- 



110 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

sion connue le représentant du corps social tout entier. 
Je l'avoue, Napoléon me parut petit. 

o La paix connue la guerre, lui dis-je, dépend de 
Votre Majesté. L'Empereur a des devoirs à remplir devant 
lesquels disparaîtront toujours à ses yeux des considé- 
rations secondaires. Le sort de l'Europe, son avenir et 
le vôtre sont placés aujourd'hui entre vos mains. Il y a 
incompatibilité entre l'Europe et les plans que vous 
avez poursuivis jusqu'à présent. Il faut la paix au 
monde; pour assurer cette paix, vous devez rentrer 
dans des limites de puissance, compatibles avec le 
repos général, ou bien, vous succomberez dans la lutte. 
Vous pouvez faire la paix aujourd'hui; demain, vous 
ne le pourrez plus. L'Empereur, mon Maître, réglera 
sa conduite sur la voix de sa conscience; c'est à vous, 
Sire, d'écouter la vôtre. » 

Napoléon m'interrompit en s'écriant : « Eh bien, 
que veut-on de moi? que je me déshonore? — Jamais! 
Je saurai mourir, mais je ne cède pas un pouce de ter- 
rain. Vos souverains, nés sur le trône, peuvent se faire 
battre vingt fois, et ne pas moins rentrer, chaque fois, 
dans leurs capitales ; moi, qui ne suis que le fils de la 
fortune, je ne régnerais plus le jour où j'aurais cessé 
d'être fort, et, par conséquent, où j'aurais cessé de 
commander le respect. J'ai commis une grave faute 
de ne pas avoir fait entrer dans mes calculs, ce qui m'a 
coûté une armée belle comme il n'en fut jamais. Je sais 
me battre contre les hommes, mais non contre les élé- 
ments. Le froid m'a tué; j'ai perdu trente mille chevaux 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 111 

en une seule nuit; j'ai lout perdu, excepté l'honneur et 
le sentiment de ce que je dois à la brave nation, qui, 
après tant de désastres, m'a donné des preuves nou- 
velles de sa conviction que, moi seul, puis la gouver- 
ner. J'ai réparé les pertes de l'an dernier ; regardez 
mon armée, après les batailles que je viens de gagner. 
Je vous la ferai passer en revue. 

— Et c'est l'armée, lui dis-je, qui, elle-même, 
demande la paix! 

— ■ Pas l'armée! interrompit Napoléon avec vivacité, 
mais mes généraux; je n'ai plus de généraux ; le froid 
de Moscou les a démoralisés. J'ai vu les plus braves 
pleurer comme des enfants. Ils n'avaient plus ni forces 
physiques, ni forces morales. Je pouvais faire la paix, 
il y a quinze jours; je ne le puis plus aujourd'hui; j'ai 
gagné deux batailles, je ne la ferai pas. 

— Par ce que Votre Majesté vient de nie dire, répli- 
quai-je. Elle me fournit une preuve nouvelle de la 
vérité de la thèse, qu'il y a incompatibilité entre Elle et 
l'Europe. Yos traités ne furent jamais que des trêves; 
les revers comme les succès vous poussent à la guerre. 
Voici le terme où, vous et l'Europe, vous êtes mutuelle- 
ment jeté le gant ; vous le ramasserez, vous et l'Europe; 
et ce ne sera pas elle qui succombera dans la lutte. 

— Est-ce au moyen d'une coalition que vous pré- 
tendez me tuer? repartit Napoléon, combien ètes-vous 
d'alliés? Quatre, cinq, six, vingt? Plus vous serez et 
mieux ce sera pour moi. J'accepte le défi. Je vous le 
répète, continua-t-il avec un rire forcé, c'est à Vienne 



113 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

et au mois d'octobre prochain, que je vous donne ren- 
dez-vous, nous verrons à cette époque où seront vos 
amis les llusses et les Prussiens. Comptez-vous sur 
l'Allemagne? Voyez ce qu'elle a fait en 1809. Pour y 
maintenir les peuples, il me suffit de mes soldats et la 
crainte qu'ils ont de vous me sert de garant de la fidé- 
li té des Princes. Déclarez voire neutralité et maintenez-la, 
el j'accepterai la négociation à Prague. Voulez-vous 
d'une neutralité armée? — Soit! — Vous placerez trois 
cent mille hommes en Bohême, et je me fierai à la 
parole de l'Empereur, qu'il ne me fera pas la guerre, 
avant que la négociation soit terminée. 

— L'Empereur, dis-je, a offert aux Puissances sa 
médiation, et non sa neutralité. La Piussie et la Prusse 
ont accepté la médiation. C'est à vous de vous déclarer 
aujourd'hui; vous accepterez ce que je viens vous offrir, 
et nous fixerons un délai pour la durée de la négocia- 
tion. Vous le refuserez, et l'Empereur, mon Maître, se 
regardera comme libre dans le choix de ses détermina- 
tions et de sa conduite. Les affaires pressent, les armées 
ont besoin de vivre, nous aurons, tout à l'heure, deux 
cent cinquante mille hommes en Bohême ; ils pourront 
y séjourner pendant quelques semaines, mais non 
durant autant de mois. » 

Ici, Napoléon m'interrompit pour se livrer à une 
longue divagation sur la force possible de notre armée. 
S<-s conclusions furent que nous ne pourrions, dans 
aucune supposition, rassembler plus de soixante-quinze 
mille hommes effectifs en Bohême. Il appela, au secours 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELHODE. 113 

de sa démonstration, des calculs fondés sur l'étendue 
de la population de la monarchie, sur l'évaluation des 
pertes en hommes éprouvées dans le cours des dernières 
guerres, sur les termes de notre conscription, etc., etc. 
Je lui marquai mon étonnement sur l'inexactitude de 
ses informations, et j'appuyai ce sentiment sur la dif- 
ficulté qu'il devait avoir de se procurer des données plus 
vraies et plus précises. Je m'engage, lui dis-je, à vous 
donner la liste exacte de vos bataillons ; et ce que je 
n'ignore pas sur le compte de l'armée française, com- 
ment pourriez-vous l'ignorer sur celui de l'armée autri- 
chienne? 

Napoléon me répondit que c'était tout juste, parce 
qu'il tenait des états fort détaillés de l'armée en 
Bohême, qu'il était sûr de ne pas se tromper sur son 
effectif. M. de Narbonne, me dit-il, a mis une foule 
d'espions en campagne; il m'a envoyé force états, 
étendus jusqu'aux baguettes de vos tambours; mon 
quartier-général en a fait autant, mais je sais mieux 
que personne la valeur qu'il faut attacher aux notions 
de ce genre. Mes calculs portent sur des bases mathéma- 
tiques, et ils sont dès lors certains. Nul, en dernier 
résultat, ne saurait avoir plus qu'il ne peut avoir 1 . 

Napoléon me conduisit dans son cabinet de travail 
et me montra des états de notre armée, tels qu'ils 

1 . Une circonstance digne de remarque et constatée par plus d'une 
preuve, c'est la somme des illusions auxquelles Napoléon s'est aban- 
donné depuis l'ouverture de la campagne de l'année précédente, sui 
tout ce qui regardait les forces qu'il avait à combattre. 



114 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

lui arrivaient journellement; il les scruta avec beau- 
coup de détails, et à peu près régiment par régiment. 
Noire discussion sur cet objet dura plus d'une 
heure, 

Rentrés dans son cabinet de jour, Napoléon n'aborda 
pas la question politique, et j'aurais supposé qu'il visait 
à distraire mon attention de l'objet de ma mission, si 
une expérience antérieure ne m'avait appris combien 
les divagations lui étaient familières. Il aborda l'en- 
semble de ses opérations en Russie, il entra dans de 
longs et minutieux détails sur l'époque de son dernier 
retour en France. Ce qui me fut clair, c'est que le but 
constant de ses paroles était d'imputer entièrement à la 
saison sa défaite de 1812, et de me convaincre que 
jamais sa position morale n'avait été plus forte en 
France, que par suite de ces mêmes événements. 
L'épreuve, me dit-il, a été forte, mais elle a été com- 
plète. 

Après l'avoir écouté pendant plus d'une demi-heure, 
je l'interrompis par la réflexion, que comme résultat de 
ce qu'il venait me dire, j'entrevoyais une forte démons- 
tration de la nécessité de mettre un terme à tant d'aven- 
tures. La fortune, lui dis-je, peut se lasser une seconde 
fois, tout comme elle s'est déjà lassée en 1812. Dans 
les temps ordinaires les armées ne forment qu'une 
partie restreinte des populations. Aujourd'hui ce sont 
des nations que vous appelez sous les armes; votre armée 
actuelle n'est-elle pas une génération anticipée? J'ai vu 
vos soldats, ce sont des enfants; vous avez le sentiment 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 115 

que la nation vous regarde comme lui étant nécessaire, 
mais ne vous l'est-elle pas à son tour? Quand la généra- 
tion anticipée que vous avez appelée sous les armes aura 
disparu, irez-vous appeler celle qui la suit? 

Napoléon prit, à ce propos, l'attitude de la plus vive 
colère. Il pâlit et sa figure se décomposa. Vous n'êtes 
pas militaire, me dit-il, avec l'accent de la colère, et 
vous ne savez pas ce qu'est l'âme d'un soldat. Je suis 
élevé dans les camps, je ne connais que les camps, et un 
homme comme moi se soucie peu l de la vie d'un million 
d'hommes. En finissant cette phrase, il jeta le chapeau 
qu'il tenait à la main dans le coin de la pièce. 

Je restai calme, et m'appuyant sur les rebords d'une 
console, entre deux croisées, je lui dis, avec l'accent ému 
que devait me donner le mot que je venais d'entendre: 
« Pourquoi me choisir, pour me dire entre quatre murs 
ce que vous venez de prononcer? Ouvrons les portes et 
que vos paroles retentissent d'un bout de l'Europe à 
l'autre! Ce n'est pas la cause que je viens défendre 
auprès de vous qui pourra y perdre ». 

Napoléon se recueillit, et baissant de ton, il me dit 
des paroles non moins remarquables que celles que je 
viens de retracer : « Les Français n'ont point de plaintes 
à former contre moi; c'est pour les ménager que je fais 
tuer des Allemands et des Polonais. J'ai perdu dans la 
campagne de Moscou trois cent mille hommes; il n'y 
avait sur le nombre pas trente mille Français. 

1. Je n'ose pas me servir ici du terme bien plus énergique em- 
ployé par Napoléon. 



116 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE 

— Vous oubliez, Sire, lui dis-je, que vous parlez à un 
Allemand. » 

Napoléon se remit en marche avee moi, et à la 
seconde allée el venue, il ramassa le chapeau qui se 
trouvait sous ses pieds. 

Il revint alors à sou mariage. « J'ai ainsi fait, me 
dit-il, une bien grosse sottise en épousant une archi- 
duchesse d'Autriche! 

— Puisque Votre Majesté veut connaître mon opinion, 
je lui répondrai bien franchement que Napoléon conqué- 
rant en a fait une. 

— L'Empereur François veut donc détrôner sa 
fille? 

— L'Empereur, repris-je, ne connaît que ses devoirs, 
et il saura les remplir. Quel que puisse être le sort de 
sa fille, l'Empereur, en premier lieu, est Monarque; et 
l'intérêt de ses peuples se trouvera toujours placé dans 
la première ligne de ses calculs. 

— Eh hien, interrompit Napoléon, vous ne me dites 
rien qui puisse m'étonner. Vous ne faites que me confir- 
mer dans l'opinion que j'ai mal fait, que j'ai commis une 
faute irréparable. En épousant une archiduchesse, j'ai 
voulu amalgamer le nouveau avec l'ancien, les préjugés 
gothiques avec les institutions de mon siècle ; je me 
suis trompé, et je ressens aujourd'hui toute l'étendue 
de mon erreur. Elle pourra me coûter le trône, mais 
j'ensevelirai le monde sous mes ruines. » 

L'entretien s'était prolongé jusqu'à huit heures et 
demie du soir. Il était nuit close. Personne n'était venu 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSEIRODE. 117 

se présenter dans le cabinet. Pas un moment de silence 
n'avait interrompu cette discussion si animée, dans 
laquelle je puis compter six moments où mes paroles 
avaient toute la valeur d'une déclaration de guerre for- 
melle. Mon intention n'a pu cire de retracer tout ce que 
Napoléon m'a dit dans cette longue entrevue ; je me 
suis arrêté aux points les plus saillants et qui étaient en 
rapport direct avec l'objet de ma mission. Vingt fois nous 
nous trouvâmes bien loin de cet objet 1 ; ceux qui ont 
connu Napoléon et qui ont traité d'affaires avec lui n'en 
seront point étonnés. 

Napoléon me congédia avec un accent calme et doux. 
Je ne pouvais plus distinguer les traits de sa figure. Il 
m'accompagna jusqu'à la porte du salon de service. 
Mettant la main sur le loquet du battant, il me dit : 
« Nous nous reverrons. 

— Je serai à vos ordres, lui répondis-je, mais sans 
aucun espoir d'atteindre le but de ma mission. 

— Eh bien, reprit Napoléon, en me frappant sur 
l'épaule, voulez-vous savoir ce qui arrivera? Vous ne 
me ferez pas la guerre. 

— Vous êtes perdu, Sire, lui dis-je avec vivacité, je 
l'ai pressenti en arrivant; et, en vous quittant, j'en 
emporte la conviction. » 

Je trouvai, dans les salons, les mêmes généraux que 
j'y avais laissés, en entrant chez Napoléon. Je les vis 

1. L'exposé de sa campagne de 1812 remplit seul quelques heures 
de notre entrelien. Une foule d'autres sujets étrangers à l'objet de 
ma mission l'occupèrent de même fort longtemps. 



118 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

empressés de lire sur ma physionomie l'impression que 
j'emportais d'une conversation de plus de neuf heures. 
Je ne m'arrêtai pas et je ne crois point avoir satisfait leur 
curiosité. Berthier m'accompagna jusqu'à mon carrosse. 
11 saisit le moment où nous nous trouvions éloignés de 
tout le monde pour me demander si j'avais été content 
de l'Empereur. 

« Oui, lui dis-je, il a eu soin d'éclairer ma con- 
science, je le regarde comme un homme fini. » 



M. Frédéric de Gentz 
an comte Charles de Nesselrode. 

Ratiborzitz, 12 juillet 1815. 

J'avais rédigé quelques observations sur le parti à 
prendre par la Russie, au cas que l'Autriche ne se fût 
pas mêlée de la guerre. Je les avais copiées, je les avais 
enveloppées pour vous les adresser. Tout à coup une 
répugnance invincible m'a saisi. Pourquoi me sacrifier 
à ce point-là? Pourquoi pendant que tout le monde ne 
cherche que de nouveaux moyens pour faire triompher 
la plus belle des causes, raisonner dans les hypothèses 
les plus désolantes et m'appcsantir sur ce qu'il y aura 
à faire, lorsque le temps des grandes mesures sera 
p?<sé? — Apres tout, les chances sont telles aujourd'hui 
qu'il faut une espèce de miracle — soit de condescen- 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELKODE. 119 

dance, d'une part, soil de faiblesse, de l'autre — pour 
que l'Autriche échappeà la guerre; et dans ce cas-là mes 
tristes raisonnements hypothétiques sont doublement 
inutiles. 

Tout ce que je ferai, cher comte, c'est de conserver ce 
petit morceau pour un autre moment, en partageant de 
cœuretd'âme vos vœux qu'il n'arrive pas. Ce que j'avais 
écrit sera à vos ordres lorsque vous me le demanderez 
exprès. Jusque-là je veux me livrer à l'espérance ; rien 
n'est plus ennuyeux et plus stérile que la froide sagesse. 
Adieu. J'espère que vous ne m'oublierez pas tout à fait 
dans? l'époque qui commence, et que vos lettres me 
consoleront de temps en temps sur les moments désa- 
gréables qu'à coup sûr je passerai à Prague. Je m'y rends 
ce soir. Humboldt a été hier ici, sans s'arrêter, et c'est 
lui qui m'a dit que Anstett serait son collègue. Quelque 
chose qui arrive, je vous supplie de compter sur le zèle 
et le dévouement à jamais invariable de votre fidèle 
serviteur. 

P. S. — Je vous demande bien pardon de vous impor- 
tuner par les lettres ci-jointes. Celle pour Ompteda exige 
une prompte réponse, que je vous prie, en grâce, de 
me faire parvenir par le premier courrier que vous 
enverrez à Prague. 



130 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

La comtesse Charles Nesselrode 
à son mari. 

Carlsbad, 19 juillet 1815. 

Il est arrivé, hier, iei, une dame qui doit être très 
intéressante à entendre, tëlle arrive en droiture de Paris; 
c'est la fille du général Kalkreuth 1 , j'ai oublié son nom. 
On dit qu'elle a eu delà peine à partir et qu'on n'a pas 
voulu lui délivrer de passeport. La seule chose que j'aie 
pu apprendre de ce qu'elle raconte, c'est que l'armée de 
réserve de Napoléon n'est pas encore formée, qu'il n'y 
a point de cavalerie, que l'on est, en France, horrible- 
ment las de la guerre et que toute la nation désire que 
le grand homme soit battu de façon qu'il soit forcé 
de faire la paix à laquelle tous aspirent ardemment. 

21 juillet. Il arrive ici tous les jours des Saxons; ils 
s'enfuient de leur pays et disent qu'il y subissent de telles 
vexations qu'ils ne peuvent répondre d'y coucher le soir 
dans leurs lits. Je suis allée déjeuner ce matin avec mon 
frère à Post-haus où est venu le comte Einsidiel, le 
frère du ministre, qui m'a dit qu'il te connaissait. Il est 
extrêmement malheureux de la situation de son pays 2 

1. Kalkreuth (comte), feld-maréchal prussien (1757-1818), prit part 
à la guerre de Sept ans et aux guerres de la Révolution, commandait 
deux divisions à la bataille d'Auerstedt, défendit, en 1807, Dantzig 
contre les Français. 

2. La Saxe. 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 121 

et ne se gêne nullement dans ses propos. A l'entendre, 
ils sont tous ruinés de fond en comble; ils ne peuvent 
môme pas compter sur la récolte, elle a été fauchée 
depuis longtemps et ils n'ont plus que ce qu'il a été 
impossible de leur enlever. Il dit qu'on estimait, il y a 
dix jours, les renforts arrivés aux Français à 150.000 
hommes et qu'on évaluait leurs pertes, avant l'armistice, 
tués, blessés et malades à 98.000. Ces chiffres devaient 
être exacts, provenant delà bouche de deux commissaires 
français dont on avait surpris la conversation. 11 dit 
qu'on ne peut s'imaginer l'état dans lequel se trouvaient 
les Français au moment de l'armistice. Je tiens d'une 
personne qu'ils manquaient totalement de fourrages et 
qu'on avait dit à Napoléon qu'il n'y avait pas moyen de 
s'en procurer à l'en tour des endroits où était la cavalerie : 
Voilà mon petit paquet de nouvelles. 



Le comte Charles de Nesselrode 
à sa femme. 

Peterswarden, 22 juillet 1813. 

Je t'envoie les dernières œuvres du marquis de La 
Maisonfort 1 que le jeune Worontzof a apportées de 
Londres avec la victoire de Lord Wellington pour la- 

1. Maisonfort (Louis-Dubois-Descours, marquis de la), général et 
écrivain français, né en 1703, mort en 1827. 



1-2-2 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE SESSELUODE. 

quelle nous avons chanté un Te Deum, ce qui n'était 
encore jamais arrivé pour une bataille étrangère. Mme de 
Slaël fait fureur à Londres; en un mot, elle y remplace 
les Cosaques qui y ont été si fêtés. Ça ne l'empêche 
pourtant pas de lancer du galimatias dans le monde. 
Kl le prétend, entre autres choses, que Napoléon n'est 
pas un homme, mais un système. Comprenez-moi cela 
si vous le pouvez. 



il/. Frédéric de Gentz 
an comte Charles de Nesselrodc. 

Prague, 23 juillet 1813. 

Comme je me félicite, cher comte, de ne pas vous 
avoir envoyé mon malheureux travail de Ratiborzitz, 
quoiqu'il m'ait coûté trois ou quatre jours! Dans quel 
désespoir je serais aujourd'hui de savoir entre vos mains 
les résultats suggérés à mon esprit par la plus affli- 
geante des hypothèses! Jamais la crainte de déplaire, à 
ceux mêmes que j'aime le plus, ne m'engagera à parler 
contre ma conviction; je ne trahirai jamais l'intérêt de 
la vérité, au moins de ce que je crois la vérité, et quand 
ce serait pour la plus magnifique des causes. Mais me 
rendre odieux ou désagréable en pure perte, exercer ma 
pensée et mes facultés combinatoires sur des supposi- 
tions qui me navrent le cœur, voilà ce que je n'ai nulle 
envie de faire. 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 123 

Vous vous rappellerez que mon opinion était toujours 
que Napoléon ne se rendrait pas même aux quatre con- 
ditions de l'Autriche*. Il a mieux fait; il ne veut seu- 
lement pas les écouter. Nous voilà au 25 de juillet et 
rien n'annonce le moindre empressement de sa part à 
entamer une négociation, ou seulement à en jouer la 
comédie. Quand je pense quel intérêt énorme il devrait 
attacher à cette négociation, ne fût-ce que sons le seul 
point de vue de détacher l'Autriche de la cause com- 
mune, et quand je vois que son ennemi le plus mortel 
ne saurait lui indiquer, pour cimenter le lien entre 
l'Autriche et les Alliés, une conduite plus convenable 
que celle qu'il tient depuis quelques semaines, je suis 
souvent tenté de croire que la tête de ce monstre est 
absolument dérangée, et que pour le punir et venger le 
monde d'une manière éclatante Dieu l'a précipité dans 
cet excès d'aveuglement et de démence. 

Quoi qu'il en soit, le congrès est fini: nous pouvons 
en composer l'histoire d'avance. Si même, par impos- 
sible, Napoléon devenait tout à coup aussi traitable, 
aussi pliant, aussi modéré qu'il a été jusqu'ici atroce et 
insolent, il n'aurait plus le temps de ramener les choses 
au point où elles étaient, il y a deux mois. Car notre 
parti est pris et prononcé. Si le 9 d'août les prélimi- 
naires de la paix ne sont pas signés, la guerre éclate 
le 10. — Or, je voudrais bien voir les tours de force 
par lesquels on parviendrait aujourd'hui à faire signer 
les préliminaires de paix le 9 d'août. 

Il ne reste plus qu'à bien combiner les opérations 



l.i ARCHIVES DU COMTE Cil DE NESSELRODE. 

militaires. Je suis heureux au delà de toute expression 
de voir le problème réduit à des termes aussi simples, 
et, après avoir bien travaillé depuis six mois, je m'ap- 
proche avec délices (un peu en tremblant, mais cepen- 
dant avec une grande confiance) du rôle de spectateur. 

Les tonnes me manquent pour exprimer l'admira- 
tion que m'a inspirée ce que votre auguste et incompa- 
rable Souverain a fait à Trachenberg pour plaider la 
cause de notre cabinet. Le rapport du comte Sladion 
m'a touché jusqu'aux larmes. Ame noble, délicate et 
généreuse! Il n'y aurait plus de justice dans le ciel, si 
de tels procédés ne trouvaient pas leur récompense sur 
la terre. 

Adieu, cher comte. Les affaires sont aujourd'hui 
dans une position si simple qu'il est inutile de se livrer 
à des dissertations; et votre temps est trop précieux 
pour en abuser par des phrases. Je me recommande à 
votre bon souvenir. 



M. d'Amtedt 
au comte Charles de Nesselrode. 

Prague, 24 juillet 1815. 

Veuillez, mon cher comte, présenter mes hommages 
à M. le Grand Maréchal, en lui remettant cette lettre 
que m'a confiée pour lui le prince Bariatinski, qui vous 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 125 

fait dire mille choses. La princesse est jolie comme un 
ange et paraît aussi douce que jolie. Mme d'Alopéus 
commence à voir du monde. C'est ma fois une bien 
belle femme. Quel singulier contraste entre ces deux 
sourcils arqués dessinés au pinceau et les deux brosses 
menaçantes, couleur de lynx, du plus jaloux des époux. 
Le ton de la femme est excellent et le petit volage s'en- 
nuie près d'elle. fortune, comme tu es une sotte 
coquine ! Voilà un gaillard qui a le plus joli étui du 
monde, qui est payé sept fois plus que moi, qui n'a 
aucune responsabilité sur la carcasse et qui n'est pas 
heureux, parce que la vanité le corrode. Adieu, cher 
comte, une migraine horrible m'empêche de conti- 
nuer. 



La comtesse Charles de Nesselrode 
à son mari. 

Carlsbad, 51 juillet 1813. 

On parle beaucoup ici d'une prolongation d'armis- 
tice jusqu'au 1 er août, ce qui ferait qu'avant le 6 le 
premier coup de fusil ne serait pas tiré. Je ne puis croire 
à cette prolongation qui viendrait bien mal à propos 
avec le départ de Napoléon pour la France. 



126 AUCIIIYES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 



Le prince de Metternich 
au comte Charles de Nesselrode. 

Prague, 3 août 1813. 

J'ai lardé de vous répondre, mon cher comte, jus- 
qu'au moment où je pourrais vous parler de l'objet qui 
me tient si fort à cœur; savoir l'entrevue entre nos 
deux Souverains. Je prie M. de Stadion de sonder sur 
cet objet les dispositions de S. M. l'Empereur Alexandre; 
mon point de vue, et il ne peut qu'être également le 
votre, se réunit sur le mode en même temps le plus 
amical et le plus utile. Si l'Empereur Alexandre suit son 
armée en Bohème, la chose se trouvera arrangée d'elle- 
même. Si, au contraire, il devait se diriger dans une 
autre direction, il me paraît que l'intervalle du 10 
au 16 devrait offrir toutes les facilités pour la rencontre 
des deux Empereurs. Mandez-moi, mon cher comte, ce 
que vous pensez à ce sujet et quelles sont les idées de 
votre auguste Maître, aux pieds duquel je vous prie de 
me mettre. Je me flatte que vous commencez à ne pas 
regretter d'avoir plaidé avec tant de constance la cause 
de ce pauvre ministre des affaires étrangères d'Autriche. 
11 vous prouve dans ce moment que s'il n'a jamais pu 
entrer dans son point de vue de compromettre de 
grandes questions par de faibles moyens, il ne reste pas 
en retard quand les moyens se trouvent prêts. Nul plus 
que moi, après cela, ne rend justice à tout ce qu'il a 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 127 

fallu et de grandes qualités et de confiance et d'abandon 
de la part de l'Empereur Alexandre pour ne pas déses- 
pérer quelquefois de moi et de ce qui n'est pas moi. 

Conservez-moi votre amitié, mon cher comte, et 
croyez à toute celle que je vous porte du fond de mon 
cœur. 



M. Frédéric de Gentz 
au comte Charles de Nesselrode, 

Vienne, o septembre 1813. 

J'ai deux raisons pour ne pas vous écrire, cher comte. 
Premièrement parce que rien ne se passe ; car les affaires 
du congrès vont si mal, par conséquent, les autres si 
bien, que nous ne faisons plus qu'attendre le jour de 
l'explosion. Secondement parce que depuis plusieurs 
jours je suis enfoncé jusqu'au cou dans un travail vrai- 
ment redoutable, qui est celui de notre manifeste. Je 
n'ai pas besoin de vous exposer quelles sont les difficul- 
tés de ce travail; j'espère que Dieu me donnera la force 
de les vaincre. En attendant, je vous prie de n'en parler 
à personne; car j'ai si terriblement peur que je voudrais 
me cacher pour tout le monde. 

Dans ma dernière lettre j'ai honteusement oublié de 
vous remercier du cadeau vraiment inappréciable que 
je dois à votre bonté angélique. Ce thé est d'une si 
grande perfection que je tremble de penser que vous 



m ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

vous en êtes peut-être privé vous-même pour me faire 
plaisir, car il n'y a que les Empereurs et ceux qui leur 
tiennent de près quî puissent avoir du thé pareil. 

L'idée, que par l'entrée d'une grande partie de l'ar- 
mée russe en Bohême, S. M. l'Empereur pourrait se 
trouver engagea y venir aussi, me transporte d'avance. 
Si cet espoir est trompé, la guerre une fois déclarée (et 
surtout le maudit manifeste achevé) je prends mon 
parti, et je m'en vais courir après lui ; car je veux abso- 
lument revoir l'Empereur. Son image me poursuit jour 
et nuit. 

Adieu, cher comte, dites-moi quelques mots de bien- 
veillance et comptez sur mon dévouement inviolable. 



La comtesse Charles de Nesselrode 
à son mari. 

Vienne, 5 septembre 1813. 

Je suis extrêmement curieuse de ce que produira la 
suite de vos victoires. Je crains fort que les gardes 
n'aient beaucoup soutFert, mais je suis bien aise qu'ils 
se soient ainsi illustrés. On parle d'eux avec vénération. 
Encore une victoire comme celle de Bliicher et je ne 
larderai pas à te rejoindre, mais c'est une chose diffi- 
cile à répéter. Tu sais, sans doute, que le comte Paar 1 

1. Paar (général, comte), aide de camp du maréchal de Schwart- 
zenberg. 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 129 

qui était porteur de toutes ces bonnes et belles nou- 
velles a fait ici, hier, le jour même de son arrivée, une 
entrée triomphale, semblable à celles qu'on faisait il y 
a quelques années et comme il n'y en avait pas eu 
depuis la prise de Mayence. Fais-toi expliquer par le 
comte Staclion en quoi consiste cette cérémonie. Tout 
ce que je puis te dire, c'est qu'elle me plaît beaucoup et 
qu'elle a quelque chose de chevaleresque. Je l'ai vue du 
balcon du comte de Bellegarde où la comtesse de Sta- 
ckelberg m'avait menée. La maison donne sur une place 
immense où se pressait un monde fou. D'immenses 
acclamations ont salué à son passage le comte Parr, et 
moi, cher ami, j'étais sous le coup de sensations si 
vives que j'en avais les larmes aux yeux. 

Du balcon, nous nous sommes rendus dans une salle 
où étaient réunis les trophées que le courrier a pré- 
sentés au ministre de la guerre et au duc de Wurtem- 
berg. J'ai appris, le soir, que le comte Max de Nessel- 
rode avait succombé à la blessure qu'il avait reçue à la 
tête. Cette nouvelle m'a fait beaucoup de peine, c'était 
un si bon garçon, si aimé de tous ceux qui le connais- 
saient, et zélé pour son service. Quel horrible malheur 
pour ses parents! Son frère qui est à Pétersbourg 
éprouvera un coup bien rude. 

11 y a ici une dame qui a fait une réponse Spartiate. 
Elle demandait des nouvelles de son frère et comme on 
lui apprenait qu'il avait été fait prisonnier, elle s'écria 
qu'elle aimerait mieux qu'il fût mort. Je ne suis pas 
de son avis. 

v. — 9 



130 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

Je compte, pour voler bientôt près de toi, sur nos 
braves el surBlùcher. Il y va d'un train à prendre Na- 
poléon lui-même. 



La comtesse Charles de Nesselrode 
à sa sœur la comtesse Hélène Gourief. 

Vienne, 7 septembre 1815 

J'imagine la joie que vous avez eue à recevoir une 
lettre de Nicolas, après les affaires auxquelles il a pris 
part et qui ont été des plus chaudes. J'ai été bien 
heureuse d'apprendre qu'il en était sorti sain et sauf 
et je compte encore sur la Providence pour le protéger 
dans l'avenir. Vous connaissez sans doute l'horrible 
malheur arrivé à Moreau et auquel il a probablement 
succombé. Je ne puis vous exprimer l'effet que cela a 
produit sur moi, d'autant que je l'avais vu peu de temps 
auparavant à Prague. On dit qu'il a fait montre, au 
moment de l'opération, d'un courage héroïque et 
qu'ensuite il s'est entretenu sur les affaires, sans parler 
le moins du monde de ses douleurs. Vous savez peut- 
être déjà que la pauvre princesse de Broglie a encore 
perdu un fils, je ne sais lequel, dans cette fâcheuse 
journée où Ostermann s'est distingué plus qu'Epami- 
nondas au passage des Thermopyles. C'est une journée 
que l'on ne saurait trop apprécier, en songeant surtout 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 131 

aux conséquences qu'elle aurait pu avoir, si l'affaire 
n'avait point tourné à notre avantage. Puisque je suis 
sur le chapitre des familles qui ont éprouvé des pertes, 
il faut que je vous dise quelle peine réelle j'ai éprouvée 
en apprenant la mort d'un major autrichien, frère du 
vieux Nesselrode, comme vous le nommez. Un excellent 
garçon, brave, honnête, que j'ai vu assez pour le regret- 
ter beaucoup. Il a été blessé, je crois, devant Dresde. 
Quelle impatience il avait de commencer celte guerre ! 
Quel affreux malheur pour ses parents! Je crains que 
son frère Guillaume n'apprenne sa mort par les gazet- 
tes ; mon avis serait que vous en préveniez François 
Nesselrode pour qu'il se chargeât de cette pénible com- 
mission. 

Mon cher époux me marque qu'Ostermann sera sauvé, 
j'en suis heureuse, car il occupera une grande page dans 
l'histoire; on lui rend ici toute la justice qui lui est 
due. 



La comtesse Charles de Nesselrode 
à son mari. 

Vienne, 8 septembre 1815. 



Cette lettre est une de celles qui te parviendront, le 
plus exactement puisque le grand lord Walpole veut 
bien s'en charger. Nommé ministre à Pétersbourg pen- 



133 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE ÏS'ESSELRODE. 

«laiit l'absence de Cathcart, il s'y rend en passant par 
les années. 11 est original et aimable dans son genre; 
j'ai dîné avec lui chez la princesse Bagration et aujour- 
d'hui chez Stackelberg où il y avait tons les vieux servi- 
teurs de la Monarchie autrichienne. 

Dans ta charmante petite lettre qui me cause une 
double satisfaction étant plus longue que celles que tu 
m'écris ordinairement, tu me chantes victoire sur vic- 
toire. Avouez, mes beaux Messieurs, que vous en aviez 
bien besoin. Ce que vous avez éprouvé devant Dresde 
n'esl pas ignoré, de moi du moins. Ce n'est point Sta- 
ckelberg qui m'en a instruite, car le eher homme n'est 
guère informé promptement, mais c'est deux petites 
bonnes gens que j'ai su faire parler; jeté dirai leur 
nom un jour. Vous étiez frais le 27 et les jours sui- 
vants! Sans ce brave Ostermann, mon bijou bien-aimé 
était prisonnier avec son Maître. Bagatelle, rien que 
cela !... Je t'assure que je ne puis vivre tranquille, con- 
naissant la manière dont votre Maître se plaît à s'aven- 
turer et le goût que tu as de voir les affaires. Quoique 
tu me fasses mention de beaucoup de prisonniers et de 
canons enlevés à l'ennemi, je ne serai pas rassurée tant 
que Dresde ne sera pas à nous. 

J'ai déjà ici tant de connaissances que je puis passer 
presque chaque jour de la semaine dans différentes 
maisons : chez le prince de Ligne dont toute la famille 
m'accable de prévenances, chez la princesse Bagration, 
chez Mme de Humboldt, chez la princesse maréchale 
Lubomirska. -..A 



ARCHIVES DU COMTE CIL DE NESSELR0DE. 133 

La comtesse Charles de Nesselrode 
à son mari. 

Vienne, 12 septembre 1815. 

Je te dirai que je commence à secouer le léger joug 
des 'dîners de Slackelberg, mais je le fais avec les pré- 
cautions et les égards que je lui dois véritablement pour 
toutes les attentions qu'il a pour moi et qu'on ne sau- 
rait pousser plus loin. Je vois beaucoup la princesse 
Berthe de Rohan; elle me témoigne beaucoup d'amitié, 
se plaît avec moi autant que je me plais avec elle, de 
sorte que nous nous arrangeons pour être une partie de 
la journée ensemble; nous nous donnons rendez-vous 
dans les maisons où nous pouvons nous rencontrer et 
passons souvent la soirée h l'hôtel de Ligne. Elle est 
malheureusement sur le point de partir et c'est avec 
peine que je verrai une si aimable personne s'éloigner. 

Pour répondre aux questions que tu me fais au sujet 
de Rasumovski, je te dirai que chaque fois que je le 
rencontre, il est impossible d'être plus prévenant, plus 
honnête, plus aimable qu'il ne l'est envers moi. Il m'a 
fait une visite sans me trouver et m'a invitée à un thé- 
dîner duquel je t'ai rendu compte, mais je suis per- 
suadée qu'il ferait encore plus de frais pour moi, s'il 
ne voyait la manière dont Stackelberg est avec moi ; je 
crois qu'il a la conviction que je ne puis bouger sans 
Mme Stackelberg. Quoi qu'en dise ce couple, en appa- 



134 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

rence, il est impossible d'avoir à leur égard une con- 
duite plus noble, plus franche; il faut le caractère om- 
brageux et malheureux de Stackelberg pour entrevoir, 
présumer et se forger toutes les imaginations qui lui 
passent par l'esprit. Ce fameux dîner d'hier, chez lui, 
s'esl bien passé, il a été servi à merveille; les Grandes 
Duchesses ont été fort aimables. Il a porté un toast à 
la santé de notre Empereur; elles en ont porté un 
autre à celle de l'Empereur d'Autriche et de son au- 
guste épouse. Le prince Trautmannsdorff a bu ensuite 
à la santé de nos Princesses. Tu vois qu'on sait vivre 
ici et que nous cimentons, autant qu'il est possible, les 
liens du traité. 

11 faut que je te raconte comment s'est passée la ma- 
tinée qui a précédé le grand dîner. Toutes les dames 
russes se sont rendues chez les Grandes Duchesses, pour 
les féliciter, avec des falbalas et des traînes à n'en plus 
finir. La Grande Duchesse Catherine qui m'avait fait 
venir la veille, chez elle, m'a annoncé que l'Impéra- 
trice d'Autriche voulait voir chez elle les Russes ras- 
semblées. Pendant le cercle, l'Impératrice est effecti- 
vement venue avec toute sa suite; la Grande Duchesse 
m'a présentée la première avec sa grâce ordinaire. 
L'Impératrice a été très aimable, s'est excusée de ne 
pas m'avoir vue plus tôt et m'a adressé quelques pe- 
tites choses flatteuses du même genre. La grosse com- 
tesse Scbouvalof lui a été ensuite présentée, puis 
Mme Soldan et une très jolie dame polonaise, une 
princesse .lnbl<mnvsl<a. 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE 155 

Maintenant je te dirai que l'Impératrice n'a pas eu 
le bonheur de me frapper sous aucun rapport, c'est 
très malheureux pour elle, mais c'est ainsi. Nos Grandes 
Duchesses ont plus de dignité dans leur petit doigt 
qu'elle dans toute sa personne. Je ne la trouve pas 
jolie, elle n'a rien de noble dans sa manière de s'ex- 
primer et ressemble, à mon humble avis, plus à une 
actrice qu'à une Souveraine. Voilà, diras-tu, une femme 
bien arrangée, mais est-ce ma faute, si je n'ai pu la 
voir autrement! On la dit très souffrante, surtoul depuis 
quelque temps, à cause du chagrin que lui donne la 
position de ses frères. Il y en a un qui est parti pour la 
Sardaigne, avec l'espoir de se mettre à la tête des 
troupes que ce pays veut fournir au service delà bonne 
cause; l'autre, que tu as vu à Prague, demande son 
congé. 

La comtesse Stackelberg a reçu aujourd'hui, pendant 
que j'étais chez elle, un billet de la grande Maîtresse de 
l'Impératrice, l'engageant à venir avec moi chez l'Im- 
pératrice, en toilette de ville, demain, à une heure de 
l'après-midi. Je vais être à même ainsi de la voir de 
plus près. Je t'ai mandé déjà que je m'étais mise avec les 
Grandes Duchesses sur un pied très commode, c'est-à- 
dire habituée à n'aller chez elles que lorsque j'étais 
invitée; cela réussit toujours de n'avoir pas l'air trop 
empressé. La Grande Duchesse Catherine de nouveau 
reprend ses tendresses pour moi; elle m'a beaucoup 
parlé de mon diplomate et m'a chargée pour Votre 
Excellence de mille choses aimables. Le Palatin fait des 



136 ARCHIVES DU COMTE (.11. DE NESSELRODE. 

frais de toilette el de galanterie; on parle beaucoup de 
ses assiduités auprès de Mlle Catherine; malgré ses 
grandes bontés pour moi, je trouverais, je le répète, 
un grand avantage à ce qu'il fût éloigné du pays. Ce qui 
taquine Stackelberg, c'est que Rasumovski va bien sou- 
vent chez elle, il est vrai qu'il lui fait une cour très assidue 
e1 marque entre elle el sa sœur une très grande diffé- 
rence, ce qui n'est que trop reçu et nullement bien. Pour 
te prouver que la Grande Duchesse Marie a, malgré son 
caractère angélique, la tenue nécessaire, je te citerai la 
réponse qu'elle a iaite au comte Rasumovski, qui, un 
malin, en entrant chez elle, appuya un peu trop sur ce 
qu'il avait attendu. M. le comte, lui dit-elle, je ne le 
savais pas; au reste, je ne vous fais pas d'excuse et ne 
dois pas vous en faire. Je ne sais comment Stackelberg 
ignore encore cette petite anecdote, toujours est-il qu'il 
ne l'apprendra pas de moi, car je me suis bien promis 
de ne lui parler de Rasumovski ni en blanc, ni en noir 
et de le calmer à ce sujet autant que cela dépendra de 
moi. 

On écrit de Pétersbourg que Marianne Antonowna va 
arriver ici. Yoilà qui nous dérangera fort, Stackelberg 
et moi, et qui contrarie entièrement le plan que j'avais 
toujours formé d'être éloignée d'elle autant que possible. 
Il faudra la voir, la fréquenter; elle est d'un caractère 
insupportable par son inégalité; un jour, elle vous 
adore, un autre, elle vous déteste; je ne me soucie, ni 
de l'un, ni de l'autre, mais enfin ne serait-ce qu'à titre 
de compatriote et à cause de ta position auprès de 



ARCHIVES DU COMTE CU. DE NESSELRODE. 137 

l'Empereur, je lui dois des égards. Je comple bien m'en 
tenir au strict nécessaire, mais encore est-ce trop pour 
l'effort auquel je devrai me contraindre. Quelle doulou- 
reuse impression feront la naissance du fils et ce départ 
sur notre angélique Impératrice! L'autre Mme Nari- 
schkin, femme du Directeur, arrive aussi avec la prin- 
cesse Souvarof. Tout ce bataclan me donnera l'idée, si le 
théâtre de la guerre s'éloigne de Prague, de te demander 
la permission de retourner dans cette ville calme et 
paisible. 

Je suis très bien avec la princesse B , jusqu'à un 

certain point, s'entend, car je ne veux d'elle aucune 
confidence et j'ai échappé jusqu'à présent à celle qu'elle 
est toujours prête à faire. Elle parle de sa liaison, pour 
ainsi dire, publiquement; je sais que chez les Grandes 
Duchesses elle avait toujours Metternich en bouche. Elle 
me choque parce que lorsque je parle de toi, elle me 
flanque son Metternich et ce sont des comparaisons de 
sentiments que je n'aime pas. Je ne puis me faire à une 
publicité de ce genre ; il lui échappe des choses uniques ; 
j'ai la bêtise de rougir en les entendant, mais il est cer- 
tain qu'une femme honnête ne saurait supporter de 
semblables propos. On ne se gêne pas pour se moquer 
d'elle dans toute la ville. Qui j'aime et trouve aimable, 
c'est la comtesse Aurore et comme je la plains, avec sa 
douceur et ses principes, d'être forcée de subir tout ce 
qu'elle voit et entend ! 

D'après les dernières lettres arrivées de Pétersbourg, 
nous voyons que la déclaration de l'Autriche a produit 



158 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELHODE. 

mie bien grande joie, .le voudrais bien savoir si on t'en 
accorde l'honneur. On n'est pas toujours juste dans 
notre chèie patrie. Slackelberg m'a dit que la triple 
coalition était signée. Je suis extrêmement curieuse de 
voir ce que te donnera l'Empereur. Ce n'est pas tant 
pour la chose en elle-même que pour le contentement 
de pouvoir dire qu'il a su récompenser quelqu'un à 
point, ce dont je doute excessivement. Ce serait, à mon 
avis, honorer l'ordre de Sainte-Anne que de le donner à 
l'issue d'un travail de si haute importance, mais avec 
lui, il faut toujours s'attendre à des choses extraordi- 
naires. 

On m'a conté une balourdise du prince de Metternich 
qui est parfaite et lui ressemble fort. Comme il se pré- 
sentait aujourd'hui chez les Grandes Duchesses et que 
la Grande Duchesse Marie, je ne sais par quel hasard, se 
trouvait dans le premier salon au moment où on l'a 
introduit, il a causé quelque temps à celle-ci en alle- 
mand, il lui a demandé si elle était de la basse Saxe, si 
elle était de la suite de la Grande Duchesse. Ce n'est 
qu'au bout d'une conversation assez longue où elle avait 
subi question sur question qu'elle a cru devoir se 
nommer à ce prince qui n'avait eu ni l'esprit, ni le flair 
de deviner qui elle était. Ne raconte pas cela à Stadion; 
sa femme veut absolument être la première à le lui 
mander. 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELUODE. 150 



Lettre interceptée du maréchal Berthier 
à Mme Joséphine de Visconti. 

Dresde, 14 septembre 1815. 

Si je juge de ta santée' des progrès de ton rétablisse- 
ment par la gaieté et par l'amabilité de tes lettres, je 
suis bien heureux; ton retour est attendu avec une joie, 
qui est au-dessus de ce que tu peux croire. Napoléon 
Alexandre ne parle que de titi, de sa belle comtesse! 
La princesse est malade de ton absence. En vérité, mon 
amie, je fais les choses avec une grande facilité. Si notre 
princesse est grosse comme les simpthôme l'annoncent, 
je puis assurer qu'il n'y a pas tant se vanter pour faire 
un enfant. Au reste, mon amie, je n'ai été que deux 
jours et demi en présence. Voyés le fruit de ma sagesse, 
et mes enfans sont si jolies parce que je pense alors à 
la plus belle. 

Nous sommes en pleine activité de la campagne; 
encore six semaines et il faudra du repos de part et 
d'autre. Ma santée est toujours bonne. Je t'embrasse, 
ma chère comtesse, et je t'aime de toute mon âme. 

Alexandre. 

1. Nous n'avons pas cru devoir, pour lui laisser tout son caractère, 
corriger les fautes nombreuses d'orlhographe que contient cette 
lettre. 



140 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELUODE. 

La comtesse Charles de Nesselrode 

à son mari. 

Vienne, 14 septembre 1813. 

Il faut que je te rende compte de ma présentation à 
l'Impératrice. Je suis allée chez elle avec la comtesse 
Stackelberg et nous y sommes restées près d'une heure 
et demie. Je te dirai qu'en ce qui concerne sa taille, sa 
tournure, sa figure, j'en reste à mon premier avis, mais 
elle m'a charmée par sa manière de causer, par la grâce 
et la délicatesse de ses propos et sans vouloir faire tort 
à la comtesse Stackelberg, c'est elle et moi qui avons fait 
tous les frais de la conversation qui a roulé sur beau- 
coup de sujets. Elle m'a parlé de toi, ce qui explique un 
peu pourquoi elle m'a tant captivée, de l'Empereur, de 
la campagne de 1812, des Grandes Duchesses et malgré 
la délicatesse, l'égalité d'éloges qu'elle a voulu donner 
à toutes les deux en parlant d'elles, sa préférence pour 
Marie est des plus visibles. 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELKODE. 141 

Le' comte Charles de Nesselrode 
à sa femme. 

Tœplitz, 15 septembre 1815. 

Nos affaires continuent à bien aller. Thielmann a 
pris 1 général, 37 officiers et 1450 hommes. L'affaire 
d'hier nous a aussi valu un millier de prisonniers. 
Insensiblement nous le travaillerons d'une telle façon 
qu'il sera obligé de se retirer de la Saxe sans bottes, ni 
souliers. 

\ 8 septembre. — C'est par le comte de Stadion que 
je vais essayer, ma bonne amie, de répondre avec 
détail à ta lettre du 8. J'ignore si je ne serai point 
interrompu. Je commencerai par le plus essentiel, c'est- 
à-dire par des notions plus exactes que celles que tu as 
recueillies à Vienne sur le passé, afin de te rassurer sur 
le futur. Tu sauras donc que jamais nous n'avons couru 
de si immenses dangers, que quand même Ostermann 
eût été complètement battu, il n'en serait résulté que 
la perte d'une centaine de canons et de beaucoup d'équi- 
pages; mais nos personnes qui étaient montées sur de 
bons chevaux et avaient depuis Dresde pris fortement 
les devants ne risquaient absolument rien. Au reste, je 
te dirai que le malheur de Moreau et les représentations 
des deux souverains alliés ont rendu l'Empereur plus 
prudent. Dans les dernières affaires et notamment celle 



U9 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

du 30, il s'est tenu tranquille sur le Schlossberg, tan- 
dis qu'on se battait à Culm, c'est-à-dire à trois lieues de 
là. Il en a été de même ces jours-ci. Nous faisons tous 
à cet égard ce que nous pouvons. Il est toujours excel- 
lent pour moi. Je sais qu'il est question du second Wla- 
dimir et c'est, figure-toi, le comte Arakteheief qui a 
pris l'initiative sur cette question en démontrant à Sa 
Majesté Impériale qu'il était impossible, après tant de 
traités conclus, de ne pas me donner un grand cordon. 
Tu fais très bien de me donner tant de détails sur 
Stackelberg et je te supplie de continuer, car je ne puis 
m'empccher de l'aimer malgré ses singularités. Il faut 
cependant convenir que celles-ci ne font que croître et 
embellir. Rien de plus biscornu que l'idée de vouloir 
rompre avec Rasumovski et tu lui as rendu un vrai ser- 
vice de l'en empêcher. C'eût été vraiment une brouil- 
lerie sans raison. Les véritables griefs ne sont pas à 
écarter, car comme tu dis fort bien, il serait impossible 
de faire que Rasumovski n'eût pas un bel hôtel et un 
grand état à Vienne. Mais à mes yeux, il me parait qu'à 
côté même d'un pareil millionnaire, un ambassadeur 
de Russie peut encore avoir à Vienne une fort belle et 
bonne attitude. Quant à son humeur, au sujet de la 
plaque en diamant, il a tout à fait tort, mais sur ce 
chapitre, on le tuerait, si on essayait de lui dessiller les 
yeux. J'approuve fort la marche que tu as adoptée vis- 
à-vis des grandes-duchesses. Engage Stackelberg à ne 
pas se tourmenter d'avance suivie compte des Narischkin 
dont l'arrivée paraît déjà le faire trembler. Maria 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 143 

Àlexivna n'est pas au fond aussi diable qu'elle a l'air de 
l'être. Stadion te racontera tout ce qui s'est passé. Je te 
prie de l'aimer un peu, car c'est vraiment le meilleur 
des hommes. Je lui ai lu l'article de ta lettre où tu le 
loues des prévenances de Mme de Stadion. Si tu entends, 
par-ci, par-là, parler de quelques bisbilles, ne te décou- 
rage pas, nous avons avec Metternich une volonté de 
fer pour le maintien de la bonne harmonie, et il faut 
convenir que l'Empereur nous soutient comme un 
ange. 

Je te confierai, ma bonne amie, que le mariage de ta 
princesse Amélie est de nouveau remis sur le tapis. J'ai 
prié Stadion de voir un peu ce qu'il y aurait a faire 
sous ce rapport, de t'en parler et de me faire dire par 
toi ce qu'il pourra apprendre là-dessus. Je ferai mon 
possible pour cette affaire, mais d'après ce que me dit 
Lebzeltern, je pense que ce sera très difficile. 



Le comte Charles de Nesselrode 
à sa femme. 



Rœttin, 19 octobre 1815. 



Je t'écris quelques mots, ma bonne amie, pour te 
rassurer complètement sur mon compte et sur celui de 
Nicolas. Je l'ai vu hier au soir sur le champ de bataille 
après la belle victoire que nous avons remportée. J'ai 



144 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

rejoint l'Empereur sur une colline, lorsque tout était 
fini. L'affaire a élé magnifique, la journée superbe, 
tout a concouru à nous faire obtenir une victoire com- 
plète. Napoléon s'est retiré avec ses gardes, nous le sui- 
vons de près et espérons encore de plus grands résul- 
tais. En attendant, dans les deux journées, nous avons 
[tris plus de cent canons et fait 6000 prisonniers. 
5000 Saxons avec 24 pièces de canon ont passé pendant 
l'affaire de notre côté. L'Empereur s'est couvert de 
gloire et a commandé dans le fait. Nous avons perdu 
quelques braves généraux. Tu regretteras sans doute ce 
pauvre Schévilz qu'un boulet de canon a emporté à la 
tête de sa brigade. Krétof, Lewacbof 2 , Raevski 1 et Doukin 
sont parmi les blessés, mais légèrement. Les Cosaques 
de la garde se sont couverts de gloire. Merveldt avait été 
fait prisonnier, mais été relâché sur parole. Pozzo est 
venu sur le champ de bataille chez l'Empereur, car tu 
sauras que tout le monde, le Prince Royal, Bliicher, 
Benningsen, ont pris part à l'affaire. 

1. Lewachof (Wasivilivitch), 1785-1848, générât, aide de camp, plus 
lard président du Conseil de l'Empire et du Comité des ministres, 
reçut en 1853 le titre de comte. 

2. Raevski (Nicolas, Nicolaïevitch), 1771-1829, colonel à l'âge de 
20 ans grâce à sa parenté avec Potemkin, commandait, en 1812, une 
division dans l'armée du prince Bagralion, prit part à toutes les 
grandes batailles de 1813. En 1814, à la bataille de Bar-sur-Aube, 
commanda l'année à la place de Wittèngenstein blessé. Nommé 
membre du conseil de l'Empire. 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 145 



Le comte Charles de Nesselrode 
à sa femme. 

Zeitz, 22 octobre 1813. 

Nous avons quitté Leipzig, ce matin, mais l'armée 
qui n'avait pas perdu un instant pour poursuivre 
l'ennemi doit déjà être à Weimar. Nous faisons grande 
diligence pour la rattraper. Mes équipages étant en 
avant, je voyage avec le bon Lebzellern qui m'a donné 
une place dans sa calèche. Nous sommes arrivés ici à 
huit heures du soir et nous repartons demain au point 
du jour. Un peu plus tranquille ici que dans le brou- 
haha de Leipzig, j'espère, chère amie, pouvoir causer 
un peu plus à mon aise avec toi. Tu peux penser com- 
bien tes dernières lettres m'ont vivement intéressé. Le 
moindre détail qui te concerne surtout dans l'état où tu 
te trouves à présent est saisi et fait impression sur mon 
cœur. Je bénis ce bon Stackelberg de m'avoir si exac- 
tement tenu au courant et de t'avoir si bien soignée. La 
proposition de la grande-duchesse excite toute ma 
reconnaissance; j'ai mille fois pensé à demander la 
permission d'aller te voir, mais le moment était tel 
qu'il était impossible de le hasarder. Cependant celte 
considération quelque puissante qu'elle soit ne m'aurait 
pas retenu, si j'avais su et pu me douter à quel point 
tu étais en danger. Ce n'est qu'avec ta convalescence 
que j'ai appris l'horrible malheur dont tu as été mena- 

v. — 10 



1 M ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

cée. Grâce à Dieu, te voilà sauvée, mais il me tarde de 
te savoir entièrement rétablie pour bannir toute inquié- 
tude, pour me livrer de nouveau au bonheur que 
j'éprouvais avant cette cruelle maladie. Tout nous pré- 
sage maintenant une fin prompte et heureuse. Alors tu 
peux être sûre que j'irai te chercher à Vienne, d'autant 
plus que je ne serai probablement pas le seul qui suivra 
cette route. Mais que ceci soit pour toi seule. Quel effet 
notre victoire ne doit-elle pas avoir produit à Vienne! 
Jamais rien ne s'est vu de pareil; quand un homme 
tel que Napoléon tombe, cela ne peut être que tout à 
fait. Hier encore, Bliïcher a forcé le passage de la 
Saale et a fait 5000 prisonniers. Tous les environs et 
les grandes routes de Leipzig étaient pleins de canons 
et de bagages; des colonnes immenses de prisonniers 
traversaient la ville à tout moment. L'Empereur a été 
angélique pour les généraux pris, particulièrement 
pour Lauriston. Je n'ai pu le voir qu'un instant, n'ayant 
pas eu le temps d'aller chez lui. Il était, au reste, fort 
embarrassé et aussi nul dans tout ce qu'il a dit que par 
le passé. C'est le général Koutousof qui est allé porter à 
Pétersbourg la nouvelle de la victoire avec tous les 
détails. Quelle belle commission ! Comme il sera reçu!!.. 
J'en suis enchanté pour lui, car c'est un bien digne 
garçon. 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 147 

Le comte Charles de Nesselrode 
à sa femme. 

Meiningen, 31 octobre 1815. 

Je t'ai écrit, hier, fort à la hâte, ma bonne amie, 
par un courrier autrichien, c'est aujourd'hui par un 
courrier que j'envoie à Constanlinople que je t'adresse 
ces quelques lignes. L'Empereur vient de quitter ce 
superbe château ; moi, j'y passe encore la soirée pour 
faire quelques expéditions de courrier et je le rejoins 
demain à deux postes d'ici. Nous avons fait bombance 
ici; j'ai été logé, non comme un prince, mais comme 
une princesse, car l'appartement que j'occupe au châ- 
teau est celui d'une des princesses, ce qui m'a fort embar- 
rassé. La duchesse est une bonne femme, de caractère 
comme d'esprit. Nous faisons une tournée des princes 
d'Allemagne et en passant, nous les entraînons dans 
notre alliance. Je te confierai aussi que le grand duc 
Constantin est allé faire une visite à Cobourg. Il s'est, à 
la lettre, extrêmement distingué dans les dernières 
affaires. 

Je ne puis assez te conjurer de te ménager pendant 
ta convalescence et dans aucun cas de ne bouger de 
Vienne, sans que tu sois complètement rétablie et que 
je t'en prévienne. J'ignore encore ce que nous ferons, 
lorsque nous serons sur le Rhin, mais ce qu'il y a de 
sûr, c'est que les opérations ne perdront pas de leur 



1 W ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

activité, quand môme des négociations s'ouvriraient. 
Pozzo est de nouveau avec nous. Il a reçu la Sainte- 
Anne de l re classe. Ansledt accompagne le roi de Saxe 
à Berlin. Nous allons établir notre quartier général à 
Francfort. 



Le comte Charles de Nesselrode 
à sa femme. 

Francfort, 15 novembre 1815. 

Je ne sais, ma bonne amie, si ma lettre te trouvera 
encore à Vienne, je t'écris à tout événement. Mais ne 
t'attends pas à une longue épître. Toute l'Allemagne 
m'est tombée sur les bras. Je n'ai, en vérité, pas une 
minute de repos. Voilà le roi de Bavière qui est arrivé. 
Celui de Wurtemberg ne tardera pas à suivre et les 
petits sont pires que la peste. Ce n'est au moins pas 
pour moi que ce cher Francfort deviendra une Capoue. 
Je suis menacé d'avoir tous les ordres de la Confédéra- 
tion. Stein vient de nous rejoindre. Demain, il y aura un 
grand bal, mais il est fort possible que notre séjour ici 
se prolonge moins que nous ne l'avions supposé. Les 
grandes villes ne valent rien pour un quartier général 
et je regrette notre solitude de Petersvvarden. Il y avait 
là plus de véritable bonheur et moins d'importuns. 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 149 

Tâche d'arriver et j'oublierai tous mes tracas, car j'au- 
rai tout ce qu'il me faut pour m'en consoler. 



Le même à la même. 

Carlsruhe, 16 décembre 1815. 

Tu as très bien fait de ne pas venir ici, je n'aurais pas 
su comment te placer et t'installer, car je suis à peine 
logé. Le quartier général est à Dourlach. L'Empereur 
n'a ici avec lui qu'Araktcheief, Tolstoi, Wolkonski et 
moi. Aujourd'hui, nous serons présentés à la Cour. J'ai 
trouvé ici le baron Krudener qui s'est sauvé de France 
où il était prisonnier de guerre. 



Le même à la même. 

Fribourg, 22 décembre 1813. 

J'ai quitté Carlsruhe avant l'Empereur et j'ai fait mon 
voyage avec rapidité. Fribourg est une très bonne petite 
ville ; j'y suis logé chez une femme qui prétend être ma 
cousine et s'appelle Mme de Ferrete. Je suis bien, mais 
je doute que nous restions longtemps ici. L'armée 
autrichienne a passé le Rhin à Raie et je pense que nous 



150 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE 

ne tarderons pas à nous rendre dans cette ville. En Hol- 
lande, les choses vont à merveille. Tout fait espérer 
qu'ici elles iront de même. 



La comtesse Charles de Nesselrode 
à sa sœur la comtesse Hélène Gourief. 

Francfort, 26 décembre 1815. 

J'ai reçu, hier, de Fribourg, ma chère Hélène, une 
lettre de Nesselrode qui m'a rendue bien heureuse et 
d'après laquelle il est à présumer qu'ils ne tarderont 
pas de se rendre à Baie. Vos amis, les Suisses, se con- 
duisent très bien, il me semble, et n'ont fait les diffi- 
ciles que pour se faire apprécier davantage. Les troupes 
autrichiennes ont passé le Rhin et on prétend que près 
de Besançon, dans les pays qu'elles traversent en 
France, elles reçoivent partout des habitants un excel- 
lent accueil; c'est un grand point d'acquis, si le même 
esprit règne dans toutes provinces. Je crois que vous 
avez de la peine à vous persuader que les armées restent 
en France; moi qui suis ici, j'ai de la peine à me le 
persuader, tant cela me paraît extraordinaire. 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 151 

Le comte Charles de Nesselrode 
à sa femme. 

Langres, 14/26 janvier 1814. 

Nous voilà dans le cœur de la France, ma bonne amie, 
à geler plus que nous le pourrions à Pétersbourg et à 
Twer. Il nous est survenu une reprise d'hiver qui rend 
notre gloire un peu froide. Elle est d'autant plus désa- 
gréable que nulle part on ne se garantit plus mal. Nous 
sommes dans nos chambres exactement placés entre le 
froid et la fumée. Mais tout cela se supporte quand on 
pense à l'avenir de bonheur et de tranquillité que les 
privations actuelles nous préparent. 

Le comte de Wittgenstein vient d'effectuer sa jonction 
avec la grande armée. Je ne peux guère te dire ce qui se 
fera; je suppose néanmoins que nous avancerons. Nous 
resterons ici, encore au moins demain. Alopéus sera 
gouverneur de la Lorraine. J'ai eu, ce matin, le plaisir 
de revoir La Harpe qui arrive en droiture de Paris. Le 
peuple ici, est bien apathique et bien misérable. Si on 
ne le tourmente pas, il nous laissera tranquilles. De 
plus, je t'annonce que la paix entre le Danemark et la 
Suède est signée, de sorte que Blome pourra reparaître 
à l'horizon diplomatique, à Pétersbourg, mais, à la 
vérité, sans Norvège. Je suis curieux de savoir si, à la 
suite de cela, il diminuera la hauteur de son panache. 
Nous mangeons ici des truffes à gogo, mais le vin est 



159 ARCHIVES DU COMTE CH. DE ÎSESSELRODE. 

encore mauvais. Ànstedl esl devenu Lrès comique; il 
passe sa vie à contrefaire les incroyables de la province 
et le patois franc-comtois. 

Nos avant-postes sont au delà de Bar-sur-Àube et 
Platoff marche dans la direction de Paris. C'est celle de 
ton cœur que je voudrais suivre. Adieu, chère amie, je 
t'embrasse bien tendrement. 



Le comte Charles de Nesselrode 
à sa femme. 

Bâle, 16 janvier 1814. 

L'Empereur part aujourd'hui pour Délie, Montbéliard 
Vesoul. Je suivrai demain. J'ignore jusqu'où nous avan- 
cerons. Il y a des gens qui voudraient pousser jusqu'à 
Paris, moi, je ne voudrais pousser que les négociations; 
je regarde la paix comme plus nécessaire que jamais et 
le moment comme venu où on pourrait l'obtenir bonne, 
sûre et glorieuse; aussi je considère toute opération, 
toute entreprise que l'on fait encore, comme éminem- 
ment périlleuse. Voilà ma profession de foi. Je l'ai 
présentée par écrit, mais elle n'a point eu le bonheur 
de plaire. Comme ce n'est pas là mon but et que je n'en 
ai d'autre que de faire mon devoir et d'être utile, cela 
m'est parfaitement égal. Une lettre que j'ai reçue hier 
de Kotchoubei me prouverait que dans tous les pays les 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELUODE. 153 

gens raisonnables sont d'accord, aussi serait-il désolant 
que la folie et l'exagération dussent l'emporter. Nous 
pourrions si bien finir à présent. Quant a moi, je ne 
sais comment je finirai, car je ne puis dire oui à toutes 
les idées biscornues qui germent dans certaines têtes 
et qui probablement arriveront à en déranger beau- 
coup, au reste, que cela ne t'afflige pas; je vais avec 
beaucoup de calme au-devant de tous les événements 
et j'ai assez de résignation et de philosophie pour les 
supporter. 



La comtesse Charles de Nesselrode 
à sa sœur la comtesse Hélène Gourief. 

Stuttgard, 10 janvier 1814. 

Il se présente, à ma vive satisfaction, une occasion 
pour le quartier général, j'en profiterai pour vous écrire 
bien à mon aise, ma chère Hélène et pour vous dire que 
je suis en possession de vos bonnes lettres jusqu'au 
18 décembre. J'en reçois toujours quelques-unes à la 
fois, parce que Nesselrode profite des courriers pour 
me les faire parvenir. Je vous dirai qu'il est très difficile, 
de ma part du moins, de mettre de la régularité dans 
notre correspondance; je pourrais bien vous écrire par 
la poste jusqu'au quartier général, mais on vit ici sous 
un régime de sévérité si grand et le secret des lettres y 



154 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

est si peu respecté que cela ôte toute envie d'écrire; on 
prétend même que le Roi s'amuse à lire en personne 
la correspondance. Vous avouerez que ce n'est point 
agréable. J'aime mieux profiter des occasions et je me 
flatte qu'il s'en présentera bien une par semaine. On 
apprend tons les jours quelque chose de nouveau, ayant 
rapport au despotisme de ce prince. L'histoire de ses 
chasses est tout ce qu'il y a de plus révoltant. Figurez- 
vous que chaque fois qu'il se donne ce plaisir, ce qui 
est assez fréquent, puisque c'est chaque semaine, il y a 
des milliers de paysans qui quittent leur domicile et qui 
restent ainsi absents de chez eux des jours entiers, 
durant [des semaines, rien que pour rabattre le gibier 
vers l'endroit où il chasse. Ils sont exposés à l'intem- 
périe de l'air, nuit et jour et n'ont rien à manger. Que 
voulez-vous qu'ils puissent emporter de chez eux? On 
ne leur paye rien, de sorte qu'ils sont assez souvent 
épuisés de misère. On parle après cela de pays libre, on 
ose prononcer le mot de liberté. Tous les petits en Alle- 
magne subissent plus ou moins et de différentes façons, 
un odieux despotisme. Comme je tiens dans ce pays à 
n'en souffrir d'aucune manière, je ne vous écrirai, ma 
chère Hélène, que par occasion sûre. 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 155 



Le comte Charles de Nesselrode 

à la comtesse Hélène Gourief. 

Vesoul, 20 janvier 1814. 

Jusqu'à présent, ma chère belle-sœur, tout marche à 
merveille. Le général Blùcher était avant-hier déjà à 
Nancy et nos avant-postes sont près de Chaumont. Pla- 
ton a occupé Neufchateau et Stcherbatof s'est dirigé sur 
Saint-Dizier. Nous sommes aussi à Dijon, et Lyon ne 
tardera pas à être occupé. Demandez à Kologrivo de vous 
trouver tontes ces ailles sur la carte. Là où nous 
sommes, le peuple parle déjà français, ce qui paraît 
fort drôle à nos soldats. Il est, au reste, très bien dis- 
posé pour nous et, ici, comme partout ailleurs, on nous 
reçoit à bras ouverts. 

Adieu, demain nous partons pour Langres. J'ignore 
encore où nous irons de là. Écrivez-moi encore de jolies 
petites lettres, vous ne sauriez croire combien elles me 
font plaisir. 



156 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELUODE. 

Le comte Charles de Nesselrode 
à sa femme. 

Langres, 50 janvier 1814. 

Los mouvements ont commencé de part et d'autre. 
Napoléon a quitté Paris et s'est mis à la tête de son 
armée. D'un moment à l'autre, nous devons nous 
attendre à une grande bataille: j'ai même lieu de croire 
qu'elle a commencé aujourd'hui sur quelques points. 
Nous avons toutes les chances pour nous. Si cependant 
le malheur voulait que nous fussions obligés de nous 
retirer, je voudrais que tu ne restasses point à Stuttgard. 
Je te prierais dans ce cas d'aller droit à Vienne, car on 
ne peut jamais calculer les conséquences d'un mouve- 
ment rétrograde. Comme je n'aurais alors peut-être pas 
d'occasion sûre pour t'écrire, je me bornerais à te faire 
savoir : « que Stackelberg a consenti aux arrangements 
que je lui ai proposés. » Si tu trouves cette phrase 
dans ma lettre, c'est un signe qu'il faudra plier bagage 
et le faire à temps pour ne pas tomber dans une bagarre 
et s'exposer à manquer de chevaux. Au reste, je pense 
que c'est la précaution inutile. Ne communique à per- 
sonne le contenu de cette lettre. Comme très probable- 
ment je resterai ici à Langres avec les diplomates autri- 
chiens et anglais, pendant que l'on se battra, tu dois 
être sans la moindre inquiétude. Adieu, je t'embrasse 
encore une fois le plus tendrement, possible. 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 157 

Les affaires vont bien. Bliicher s'est battu contre 
Napoléon en personne et lui a pris huit canons. Je reste 
encore ici, c'est-à-dire à plus de quatorze lieues du 
champ de bataille. 



Le comte Charles de Nesselrode 
à sa femme. 

Vandœuvres, 4 février 1814. 

La belle valeur que le prince royal de Wurtemberg a 
déployée à l'affaire de Brienne sera doublement utile. 
Elle donne lieu à l'expédition de ce courrier et me 
fournit, en conséquence, l'occasion de t'écrire. Cette 
victoire pourra devenir des plus importantes. La jour- 
née a été très brillante. Le vieux Saken s'est conduit 
comme un ange, ainsi que Wrede et Wassiltchikof. 
Demain nous continuerons notre mouvement en avant. 
Ici, je suis logé dans un magnifique château, comme je 
voudrais en avoir un, pour n'en plus jamais sortir. Il 
n'existe pas de meilleurs lits qu'en France. Le pays que 
nous traversons n'est ni beau, ni riche; on n'y voit que 
misère et la plus grande malpropreté. 

Si le ciel veut que nous arrivions à Paris pour y res- 
ter tranquilles quelque temps, je t'engagerai à venir 
m'y rejoindre. Je pense que cela ne te déplaira pas, mais 
je me garde bien de faire de ces plans d'avance; on dit 



158 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

que cela porte malheur. Si je n'avais pas écrit toute la 
journée, je t'écrirais encore les plus jolies choses du 
monde, mais je suis vraiment fatigué de corps et d'es- 
pril, au point que je me sens incapable de produire 
aujourd'hui la moindre idée. Il est près de deux heures 
du matin. Mais j'aurai toujours la force de t'embrasser 
bien tendrement. 

P. S. Pozzo, qui fait le militaire dans toute la force du 
terme, te présente ses hommages. 



La comtesse Charles de Nesselrode 
à sa sœur la comtesse Hélène Gourie/. 

Bâle, 5 février 1814. 

Je reçois par le courrier autrichien des détails sur la 
bataille du 31. On s'est emparé de plus de quatre-vingts 
pièces de canon et fait un grand nombre de prisonniers. 
On dit que l'armée ennemie est en pleine déroute et 
que les Français se sont battus comme des lions. Napo- 
léon a fait des efforts inconcevables. Les uns prétendent 
que Marie-Louise était au milieu des troupes à animer 
les soldats; ce qui est certain, c'est qu'elle a quitté 
Paris. On assure que le congrès a commencé le 3 à 
Châtillon. 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 159 

La comtesse Charles de Nesselrode 
à sa sœur la comtesse Hélène Gourief 

Bâle, G février 1814. 

On dit que le dépari de l'Impératrice Elisabeth de 
l'église de Kazan a donné lieu à une manifestation tou- 
chante. J'en suis charmée, car c'est la première fois que 
le public a pu témoigner à sa personne son attachement 
et elle a pu se convaincre qu'il n'était pas imaginaire. 
Ce que je ne puis me figurer, c'est le retour de l'Empe- 
reur dans son pays. Si le Ciel continue à veiller sur lui 
et à favoriser ses projets, jamais Souverain ne reparaîtra, 
au milieu de ses sujets, avec plus de gloire, une gloire 
solide, basée sur la religion et les intentions les plus 
pures qu'ait jamais pu avoir non seulement un Empe- 
reur, mais le plus vertueux des hommes. A la distance 
où vous êtes, vous devez souvent avoir de la peine à 
vous imaginer où sont nos armées ; j'éprouve moi-même 
cette difficulté, quoique j'aie suivi, pour ainsi dire de 
jour en jour, la marche des événements. J'espère que 
rimpéralrice figurera à côté de son époux dans toutes 
les Capitales où l'Empereur a promis de passer, après 
avoir jeté les bases qui doivent donner la tranquillité à 
l'Europe. Mais que de petits intérêts il restera à démêler ! 
Il fallait avant tout attaquer le colosse et il est bien 
ébranlé. Plus la fin de cette guerre est proche et plus 
j'éprouve d'impatience; c'est le sentiment qui résulte 



160 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

toujours d'une longue attente. Je crois que le cœur des 
Français, attachés a la bonne cause et aux Bourbons, doit 
battre terriblement. On m'assure, mais je n'en ai point 
la preuve positive, qu'on voudrait voir l'ancienne 
dynastie remonter sur le trône. Si cela pouvait s'accom- 
plir paisiblement, c'est-à-dire sans que nous eussions à 
livrer de nouveaux combats et sans qu'il y eût de guerre 
civile, la tranquillité européenne se trouverait certaine- 
ment établie sur des bases sérieuses et solides. Mais je 
ne crois guère, je l'avoue, malgré ce qu'on me dit, que 
les Français aient véritablement ce désir. 



La comtesse Charles de Nesselrode 
à son mari. 

Bâlc, 10 février 1814. 

On dit que le comte d'Artois est ici depuis quatre jours; 
on n'a découvert sa présence dans cette ville que depuis 
hier. Je voudrais savoir si ces Princes se dérangent d'eux- 
mêmes ou sur votre invitation. Dis-moi par un mot s'il 
est vrai que vous allez replacer les Bourbons et si la 
nation le veut généralement. De grâce, marque-moi cela 
et dis-moi si cela doit vous mener encore loin. 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 1G1 

La comtesse Charles de Nesselrode 
à sa sœur la comtesse Hélène Gourief. 

Bâle, 11 février 1814. 

Le comte d'Artois est ici; je voudrais bien le voir, on 
dit qu'il a une belle figure. Les propos qu'il tient prou- 
vent qu'il a beaucoup d'espoir; c'est lui qui prendra le 
titre de Monsieur si Louis XVIII monte sur le trône. On 
dit que celui-ci est si gros qu'il peut à peine bouger et 
qu'il attend pour se mettre en route que les chemins 
soient plus praticables. 



Le comte Charles de Nesselrode 
à sa femme. 

Chaumont, 28 février 1814. 

Si depuis Troyes, je ne t'ai pas écrit, c'est que cela 
m'a été vraiment impossible ; le jour, nous marchions 
et, la nuit, nous écrivions, conférions, discutions. Heu- 
reusement que ce surmenage n'a eu aucune influence 
sur ma santé et que je me porte le mieux du monde, 
ayant pris vingt-quatre heures de repos. En général, ce 
qui nous soutient tous, c'est que les jours se suivent, 
mais ne se ressemblent pas. Aussi depuis avant-hier les 

V. — n 



162 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

affaires ont repris une bonne tournure. Le mouvement 
rétrograde s'est arrêté sur l'Aube et, hier, le prince de 
Schwartzenberg a eu une affaire très brillante. Il a 
complètement battu les trois corps d'armée de Victor, 
d'Oudinot et deMacdonald qui s'étaient avancés, a repris 
Bar-sur-Aube et les poursuit encore. J'espère que cela 
contribuera à faire finir nos affaires, de même que les 
petits revers qu'on a essuyés auront prouvé que le mieux 
est l'ennemi du bien, vérité que les gens raisonnables 
ont, en vain, prcchée avant. Je me vante d'être beaucoup 
trop de ceux-ci pour prendre bien chaudement à cœur 
certains désagréments dont je t'ai parlé. Ils font momen- 
tanément une impression sur moi, mais elle n'est jamais 
assez profonde, ni assez durable pour pouvoir influer 
sur ma santé. Je suis même à présent bien fâché de 
l'avoir écrit dans un pareil moment et de t'avoir causé 
beaucoup plus de chagrin que je n'en ai, au fond, 
éprouvé, moi-même. Tu me donnes le très sage conseil 
de prendre ces choses philosophiquement et je te promets 
de ne point les envisager autrement pourvu que de ta 
part ce soit réciproque. Le père assis (grand maréchal, 
comte Tolstoï) me dit qu'il ne faut pas y faire attention; 
il est lui-même dans une plus mauvaise peau encore. 
Chez lui, chez Pierrot (Woolkonsky) et chez Alexis, fils 
d'André (Araktcheief) le dégoût est au plus haut point. 
Tous, et moi y compris, ne rêvons qu'aux moyens de 
nous tirer de là et j'espère avec l'aide de Dieu y par- 
venir quand tout sera fini, car jusque-là je me résigne 
à tous les genres de désagréments; ils seront toujours 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 163 

assez compensés par le peu de bien que j'aurai réussi à 
faire. 

Si le mouvement rétrograde devait continuer, ce ne 
serait pas à Fribourg que je voudrais te voir aller, mais 
à Carlsruhe, où les courriers passent également et où tu 
trouverais l'Impératrice et mille moyens de communi- 
quer et d'être toujours en sûreté. Wittgenstein dans 
l'affaire d'hier a été légèrement blessé et le prince 
Schwartzenberg aussi, mais ni l'unnirautren'ontquitté 
leur commandement. 

P. S. — Les résultats de l'affaire d'hier sont 1000 
prisonniers et 5 canons. 



La comtesse Charles de ISesselrode 
à sa sœur la comtesse Hélène Gourief. 

Bàle, 2 mars 1814. 

Chaque fois que j'entends parler de paix, je ne puis 
m'empècher de dire : Dieu veuille ! Tout le monde n'est 
point de mon avis, mais je remarque que les personnes 
qui s'inspirent de ce proverbe que vous connaissez : 
« Quand on prend du galon, on n'en saurait trop 
prendre », sont toujours au sein de leur famille et 
n'ont ni mari, ni frères absents; je remarque, en outre, 
qu'elles ne se donnent pas la peine d'approfondir ce 



164 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

qui se passe, qu'elles semblent ne pas s'apercevoir que 
les Français sont tous les humbles sujets de Napoléon, 
que deux ;* ns de guerres ruineuses ne les en ont point 
détachés et que môme à l'heure présente où le pays est 
envahi, la capitale menacée, leur confiance en lui n'est 
point ébranlée. L'armée française est très forte et se bat 
parfaitement. On peut en France ne pas aimer Napo- 
léon, mais on ne songe pas à le détrôner; tous ceux qui 
pensent et disent le contraire ont vraiment le désir de 
se faire illusion. Si les Français ne profitent pas de 
l'occasion actuelle pour rétablir les Bourbons, c'est la 
preuve qu'ils n'en ont nullement l'envie. C'est d'autant 
plus évident, que ce serait le moyen le plus sûr d'obtenir 
la paix et aux conditions les moins humiliantes. A dire 
le vrai, ils ne sont point dans le cas à ce qu'on leur en 
impose de telles, et celui qui règne a su trop bien s'at- 
tacher tous ceux qui sont en place pour être sérieuse- 
ment menacé. 

Les alliés vont recevoir d'importants renforts ; hier, 
devant mes fenêtres ont défilé dix mille hommes de 
Iroupes hessoises magnifiques et des régiments de cava- 
lerie hongroise de toute beauté. Au reste, tous les jours, 
il passe ici de nombreuses troupes qui, dans moins de 
quinze jours, auront rejoint les autres braves. 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 165 

La comtesse Charles de Nesselrode 
à son mari. 

Bàle, 3 mars 1814. 

Je suis impatiente de connaître les résultats de la 
journée du 26 et de savoir ce qu'a donné la marche de 
Blûcher, conjointement avec celle de Wintzingerode. Je 
n'ose porter mes idées vers la conclusion de tout ce 
qui se passe. Oh! comme je voudrais qu'il fût question 
de suspension d'armes et qu'on en arrivât à ne plus 
guerroyer qu'avec la plume! Les avis dans le monde 
entier sont extrêmement partagés, si je m'en rapporte 
à ce que j'entends dire dans le cercle très borné que je 
vois ici et assez rarement d'ailleurs. Les uns veulent 
les Bourbons, les autres n'importe qui, pourvu que ce 
ne soit pas Napoléon. Quant à moi, je suis de l'avis de 
ceux qui se contenteraient de bien rogner ce dernier 
et qui désirent que la guerre finisse. Je pense, puisque 
la nation supporte Napoléon, qu'une guerre d'opinion 
aurait des conséquences désastreuses. On accuse les 
Autrichiens de beaucoup de choses; ils ne sont aimés 
nulle part de personne. On dit que partout où ils le 
peuvent, ils s'appliquent à paralyser tout mouvement 
en faveur de l'ancienne dynastie, que dans la Franche- 
Comté, où tout le monde était porté pour les Bourbons, 
le gouverneur, qui est au service de l'Autriche, a 
expressément défendu de prononcer leur nom ; on cite 



[66 ARCHIVES DB COMTE CH. DE N'ESSELRODE. 

enfin nombre de faits du même genre qui ont augmenté 
la haine qu'on a généralement pour eux. On attribue 
même h ces Messieurs la sottise de Blûcher, en préten- 
dant qu'on aurait pu le secourir. Un homme qu'on 
ferait bien de remplacer, c'est Bubna. Sa conduite à 
Genève est absolument celle d'un Français, en son 
temps de prospérité, et il y joint l'indolence allemande. 
Outre qu'il aurait pu entrer à Lyon avant le renfort qui 
y est arrivé, s'il s'était un peu pressé, il tient des 
propos très ridicules, en ce qu'il a l'air d'aimer Napo- 
léon et de désirer la paix, afin de reprendre son poste 
auprès de lui. Il achète un tas de choses dans les maga- 
sins, et lorsqu'on lui présente les factures, il les envoie 
au Conseil. Enfin, dans cette ville, on se plaint haute- 
ment de lui, et tout ce que je te dis n'est que le quart 
de ce qu'on raconte. Aussi a-t-il perdu la confiance des 
habitants ; c'est d'autant plus dommage qu'ils étaient 
absolument disposés à l'aider de tous leurs moyens. 

J'ai causé, hier, avec une dame d'esprit du canton de 
Berne; elle m'a exprimé le désir que tu connais, du 
reste, je pense, et qu'ils ont de rentrer en possession 
du pays de Vaud et de l'Argovie. C'est un droit bien 
juste; il est fâcheux que votre Empereur, qui fait pro- 
fession de justice et travaille à remettre les choses sur 
l'ancien pied, se désintéresse en cette occasion. On ac- 
cuse, et non sans raison, La Harpe d'en être la cause. 
Tout ce que cette dame m'a dit de lui m'a bien étonnée. 

D'après une lettre du quartier général, on a l'air 
d'être plus accommodant, de songer de notre côté plus 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. KH 

sérieusement à la paix. Les gazettes m'ont appris le 
départ de Lebzeltern et de Capo d'Istria. Si le premier 
revient à son poste, dis-lui de passer par Baie; j'ai 
grandement besoin de voir quelqu'un qui puisse ré- 
pondre à toutes les questions que je me pose. Je vou- 
drais bien savoir pourquoi on a fait venir les jeunes 
Grands-Ducs; il faut espérer qu'ils n'arriveront plus h 
temps pour assister à des batailles. Alopéus fait venir 
sa femme à Nancy; cela prouve qu'il est sûr d'y siéger 
longtemps et tranquillement. 

Est-ce que Duka est homme à savoir traiter avec 
Napoléon? 



Le comte Charles de Nesselrode 
à sa femme. 

Chaumont, 3 mars 1814. 

Les armées sont sous les murs de Troyes, et Blûcher 
à Meaux, sous les murs de Paris. 

4 Mars. — Nous sommes de nouveau à Troyes. Witt- 
genstein a eu hier une brillante affaire. Il a pris 
2000 hommes, 9 canons et les bagages du général Gé- 
rard 1 , en forçant la position au pont de la Guillotière. 

1. Gérard (Etienne-Maurice, comte), maréchal de France, 1775- 
1852. Il s'enrôla en 1791, servit en Italie sous Bernadotte, dont il 



108 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 



La comtesse Charles de Nesselrode 
à son mari. 

Bâle, A mars 1814. 

J'ai vu cet après-midi une connaissance de Vienne, 
le comte de Damas. Il attend ici une réponse du comte 
d'Artois pour aller le rejoindre. Il se fait de grandes 
illusions et croit fermement que les Bourbons vont 
remonter sur le trône. Il se persuade que si vous entrez 
à Paris, l'astre impérial doit s'éclipser et la dynastie des 
Bonaparte disparaîtra à tout jamais. Je suis loin d'en 
être aussi convaincue que lui. Je l'ai écouté tranquille- 
ment sans souffler mot pour, ni contre, et me suis bien 
gardée de lui dire que je ne pensais pas qu'il fallût con- 



devint l'aide de camp; se signala à Austerlitz, où il fut blessé; à 
Wagram, où il contribua puissamment au gain de la victoire ; à Valou- 
tina, où il remplaça le général Gudin, tué, et à la Moscova. Général 
de division (1812), il contribua avec Davout à sauver l'arrière-garde 
surprise à Kovno, commanda une division à Lutzen et à Bautzen, se 
distingua pendant la campagne de France, à Montereau, Méry, etc. ; 
(ut placé, pendant la campagne de 1815, sous les ordres du général 
Grouchy, et insista vainement auprès de lui pour marcher sur Water- 
loo; eut, le même jour (18 juin), la poitrine traversée d'une balle à 
Wavres; rentra en France en 1817. Député en 1822 et 1827, il siégea 
dans l'opposition; devint ministre de la guerre en 1850, fut mis en 
1 831 à la tète de l'armée du Nord, repoussa les Hollandais de la Bel- 
gique, fut nommé maréchal, fit en 1832 le siège d'Anvers, devint 
grand chancelier de la légion d'honneur en 1835 et commandant 
supérieur delà garde nationale en 1838. 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 169 

tinuer la guerre pour les Bourbons el que cette entre- 
prise hasardeuse me paraissait devoir être nuisible aux 
puissances. Je pense que Modène tient absolument les 
mêmes discours que le comte de Bavière ; je crois l'en- 
tendre et le voir, avec sa prise de tabac, discutant et 
s'illusionnant sur la situation. 

Ne peux-tu pas, à peu près, bon ami, me dire quand 
cette guerre touchera à son terme, si vivement désiré 
par le monde entier et par moi tout particulièrement. 
Si Blùcher avait l'esprit de bien battre Napoléon, comme 
cela lui est déjà arrivé, peut-être serait-ce la victoire défi- 
nitive. J'éprouve, quanta moi, unetelleimpatience, qu'à 
certains moments de découragement, je ne puis m'ima- 
gïner que l'acharnement qu'on a les uns contre les 
autres soit de nature à cesser. 

6 Mars. — Je serai très aise de voir le petit cheva- 
lier Lebzellern; il me parlera de toi. Je prévois qu'il 
ne restera pas longtemps à Baie; il faudra qu'il retourne 
dans son Zurich où le Conseil va s'assembler. Le canton 
de Vaud, protégé par notre Empereur, ne se conduit 
pas admirablement, dit-on; j'espère que cela démon- 
trera que les Yaudois ne méritent point de former un 
canton à part. Je suis extrêmement pour que les Ber- 
nois reprennent leur ancien droit. On prétend même 
que ce petit coin de terre est si français, qu'ils ont 
promis, ces Vaudois, de faire une levée de vingt-cinq 
mille hommes. Le chef de la poste de Genève, que 
Bubna avait découvert être un espion à son passage 



170 ARCHIVES Dl' COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

dans le pays en question, el qu'il avait fait emprison- 
ner ainsi que son fils, on a voulu les délivrer. 

Sais-tu qui j'attends ici avec certain petit plaisir? 
C'est Wacquant; son aide de camp m'a dit qu'il allait 
retourner au quartier général. Jamais vacance n'aura 
fait plus de plaisir au plus gros des Rois. Quand on lui 
a annoncé ce départ, je suis sûre qu'il a dû tellement 
sauter de Joie, que tout son royaume en aura éprouvé 
une secousse. Cet organe diplomatique, militaire, que 
sais-je encore, produisait sur lui l'effet d'un bourdon- 
nement continuel. Il est difficile d'être plus taquin que 
ce Wacquant ne l'a été. Je t'en prie, si tu en as le loisir, 
quand il sera arrivé, mets-le sur ce chapitre et dis à 
Tolstoï d'en faire autant, c'est vraiment un spectacle. 



Le comte Charles de Nesselrode 
à sa femme. 

Chaumont, 7 mars 1814. 

Nos affaires marchent bien, grâce à Dieu. Nous nous 
sommes de nouveau avancés jusqu'à Sens et Nogent. Le 
prince Schwarzenberg est à Troyes, mais nous restons 
ici, nous, fort sagement avec les réserves. Que Dieu nous 
conserve longtemps cette sagesse! Cette bonne tournure 
que les affaires militaires ont prise influera, je l'espère, 
sur les négociations. Comme on veut maintenant sincè- 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 171 

rement la paix, je me flatte qu'elle aura lieu. Dans une 
dizaine de jours, cela va se décider et je ne manquerai 
pas de t'en prévenir, puisque je connais ta discrétion. 
Orlof me charge de beaucoup de compliments pour 
toi; il bavarde toujours beaucoup, Pozzo dit qu'il est 
bon et obligeant en Angleterre comme ailleurs, mais 
ridicule et sans tact comme à Pétersbourg. Lieven con- 
tinue à réussir autant que sa femme réussit peu. Lord 
Castlereagh m'en fait de grands éloges. Voilà comment 
va le monde. Quant a Tatichtchef, il est aigre et mécon- 
tent. J'espère que tu ne le seras pas de moi, car me 
voilà depuis quelques jours le plus prolixe des maris et 
je t'écrirai encore par Lebzeltern.En attendant, je t'em- 
brasse de cœur et d'âme. 



La comtesse Charles de Nesselrode 
à son mari. 

Bâle, 8 mars 1814. 

Tu me parles de bulletins que je puis distribuer aux 
Bàlois et aux Baloises, sans me les envoyer. A en juger 
par l'esprit qui règne généralement en Suisse, on fait 
fort bien de ne les instruire de rien, il faudrait même 
leur donner du sceptre sur le nez. Il n'y a point de 
milieu chez ces monlagnards; ou ils sont Français dans 
rame, ou enragés royalistes. Il faudrait donc pour plaire 



178 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

à ces derniers que la guerre durât, durât, jusqu'à ce 
qu'on ait chassé la dynastie du Buonaparte. Lebzeltern 
cl Capo d'Jsliia n'ont pas su assez en imposer; le voisi- 
nage de la France a fait beaucoup de tort à cette nation. 



Le comte Rammovski 
au comte Charles de Nesselrode. 

Châtillon-sur-Seine, 9 mars 1814. 

Je vous remercie bien, mon cher comte, de l'offre 
que vous me faites de me renvoyer Anstedt. J'ai bien 
compris qu'en le rappelant, vous vouliez le soustraire 
au danger auquel on l'avait cru exposé momentanément. 
Il n'en a point existé de véritable pour la ville de Châ- 
tillon, mais tous les environs, cela jusqu'aux portes 
mêmes, étaient dans une très grande fermentation dont 
il est résulté de nombreux excès et dont beaucoup des 
nôtres, les Autrichiens surtout, ont été les victimes. 
Cette fermentation s'est calmée, mais elle n'est point 
éteinte. Elle a été organisée de la part du gouvernement 
par toutes sortes de moyens. Nous ne lui en opposons 
aucun, ni de répression de la force militaire, ni de réac- 
tion sur les esprits qui en France plus qu'ailleurs ont 
le besoin et l'habitude de suivre l'impulsion qu'on veut 
leur donner. L'opinion du pays n'était pas précisément 
en notre faveur quand nous y sommes entrés, mais elle 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 173 

pouvait le devenir complètement par l'espoir que nous 
donnions de grands succès, d'une paix prochaine et d'un 
avenir plus tranquille et plus heureux. Cet espoir s'est 
évanoui, les charges se sont multipliées, des vexations, 
des mauvais traitements s'en sont suivis et le mécon- 
tentement a ramené à la cause du gouvernement des 
esprits qui s'en étaient séparés dans l'attente des avan- 
tages qu'ils se promettaient de notre part. Je reviens de 
cette digression, mon cher comte, à l'objet qui y a 
donné lieu. Mes forces morales et physiques ont suffi 
parfaitement jusqu'ici pour remplir l'emploi que l'Em- 
pereur a daigné me confier. Comme vous l'avez vu, je 
n'ai pas été dans le cas d'employer Ànstedt et je pré- 
sume que mon travail n'aura guère plus d'activité à 
l'avenir. Vous en jugerez cependant mieux que moi et 
je compte sur votre amitié pour me donner l'assistance 
convenable, si cela devient nécessaire. Je parlerai à 
Caulaincourt aujourd'hui et pourrai vous dire sa réponse 
avant de fermer ma lettre au sujet du pauvre Louis 
Saint-Priest dont la nouvelle m'a fait bien de la peine. 
Mais, de grâce, puisque vous le croyez et, avec raison, 
sans doute, exposé à un sort très funeste, pourquoi ne 
pas l'en garantir par des explications directes d'armée à 
armée? 

Je crains fort que mes démarches, ici, n'arrivent 
trop tard et que le pauvre infortuné n'ait subi sa bar- 
bare destinée dans le premier moment du ressentiment 
qu'il aura excité. 

En me donnant de bonnes nouvelles sur l'armée de 



174 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

Bianchi' et sur ses mouvements, vous ne m'avez pas 
répondu, touchant le général qui lui est opposé. On 
m'a donné quelques indications depuis dans le môme 
genre suc d'autres qui ne seraient pas moins impor- 
tantes. 

J'ai parlé à Caulaincourt au sujet du pauvre Saint- 
Priest; il m'a répondu avec beaucoup d'obligeance et 
m'a chargé de vous dire qu'il en ferait son affaire, en 
tant que cela dépendrait de lui. 11 m'a demandé dans 
quelles circonstances il avait été pris et à quel corps il 
appartenait. Votre lettre ne m'a fourni aucun détail à 
cet égard, mon cher comte. Je vous les demande au plus 
lot pour en faire usage. J'observe qu'il craignait que 
Saint-Priest ne fût tué, parce qu'on ne le nommait pas 
parmi les prisonniers dont on lui rendait compte et 
qu'on avait un soin particulier de l'informer des Russes, 
sachant l'intérêt qu'il y prenait et le grand nombre de 
personnes qu'il connaissait parmi eux. 

Mi lord Cathcart vient de me faire lecture d'une 
dépèche confidentielle de lord Liverpool à lord Castle- 
reagh sur la conversation du prince régent avec Lieven, 
dont ce dernier a rendu compte dans le temps et dont 
vous m'aviez chargé de faire part à lord Cathcart. Il m'a 
dit que cette pièce avait été portée à la connaissance de 
l'Empereur et que S. M. avait témoigné en être satisfaite. 

1. Bianchi (Vincent-Frédéric, baron de), duc de Casalanza, géné- 
ral autrichien, né en 1708, mort en 1855. 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 175 

Le comte Charles de Nesselrode 

à sa femme. 

Chaumont, 10 mars 1814. 

Voilà enfin nos négociateurs suisses qui vont partir 
afin d'aller remettre le calme dans ce beau, mais 
ennuyeux pays. Que le Bon Dieu les bénisse et qu'ils 
me délivrent de tous les Vaudois, Bernois, Bàiois, dont 
je suis excédé pour mes péchés! Je te prie de bien rece- 
voir Capo d'Istria, malgré qu'il soit chargé de plaider la 
cause des Vaudois. C'est un brave et galant homme qui 
a les formes et l'esprit le plus agréables. Sans lui, nous 
ne viendrions jamais à bout de ces malheureuses affaires 
et encore n'est-il pas tout à fait sûr de réussir. Mon 
pauvre Lebzeltern en est tout malade. Je te prie de 
causer avec lui à fond, il te dira beaucoup de choses 
que je n'ai pas le temps de t'écrire. Au reste, tu peux 
être assurée que je prends mon mal en patience et le 
plus philosophiquement possible. Je vois que rien ne 
peut changer, car le personnage est et sera toujours ce 
qu'il a été, tolérable dans le malheur, insupportable 
dans le bonheur. Comme en ce moment, nous nous 
trouvons dans un heureux entre-deux, cela va encore 
tant bien que mal, et je me flatte qu'avec l'assistance de 
quelques hommes sensés, nous mènerons encore la 
barque à bon port. Si Blùcher n'est pas battu, nous 
aurons la paix dans très peu de temps; dans le cas con- 



1 70 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE KESSELRODE. 

traire, la guerre traînera, mais comme les moyens dont 
nous disposons sont immenses, il n'y a alors aucune 
raison de ne pas tenir ferme. Pour rien au monde, je ne 
voudrais qu'on lit la paix après un revers. Voila, ma 
bonne amie, tout ce que je puis te dire pour guider tes 
opinions, mais c'est à la condition que tu brûleras cette 
lettre après l'avoir lue. Tu verras par celles de Péters- 
bourg, qu'ils sont dans les espaces imaginaires. C'est 
singulier, cette disposition des esprits chez nous; jamais 
le calme et la raison, toujours des vues exagérées. On 
est ou dans les airs ou sous terre. Tolstoï m'a dit aussi 
qu'il avait lavé la tête à sa femme. Les émigrés doivent 
la travailler d'une fière force. Pour ces malheureux, il 
n'y a plus d'espoir, je le crains fort; je ne vois aucun 
parti réel en leur faveur, et ce serait nous plonger dans 
une guerre civile sans fin que d'épouser la cause des 
Bourbons. 

11 Mars. — Je me lie tous les jours davantage 
avec le prince Pierre Wolonski. Une grande conformité 
dans notre situation et dans nos opinions forme la base 
de notre amitié. Il n'y a pas de doute que, par son esprit 
conciliant, il ne fasse le plus grand bien aux affaires 
et il mériterait qu'on fût moins injuste à son égard. 
Pozzo n'est pas mieux traité et cela est bien regrettable, 
car ses intentions sont toujours pures et l'on ne saurait 
se dissimuler qu'il nous ait rendu des services très 
essentiels, ne fût-ce que celui de nous avoir amené lord 
Castlereagh, que je regarde comme un homme des plus 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELIIODE. 177 

distingués pour le maniement des affaires, quoiqu'il ne 
soit nullement brillant. 

P. -S. Quant aux autres questions et à tous les pour- 
quoi que tu m'adresses, je ne puis pour le moment que 
t' offrir ce proverbe italien : « il Ubro del perché cadde 
in mare, et si perde ». 



Le comte Rasumovski 
au comte Charles de Nesselrode. 

Châtillon-sur-Seine, 12 mars 1814. 

Je conçois, mon cher comte, que vous devez avoir été 
exténué de fatigue, hier, et je vous sais gré d'avoir eu la 
bonté de dérober à votre sommeil la pecite lettre parti- 
culière que vous m'avez écrite. J'ai lu les relations tra- 
duites de l'anglais en allemand, des affaires de Bliicher. 
J'en suis assez content, en somme, mais j'avoue que je 
désirerais apprendre bientôt des succès plus prononcés 
de ce côté-là; ils influeront essentiellement sur le grand 
dénouement. 

On ne désapprouvera point, j'espère, le renvoi de 
notre conférence à demain matin. Il vous sera aisé d'en 
prévoir le résultat, mais vous ne nous faites pas aper- 
cevoir celui de notre démence ici. Les conférences 
rompues, que devrons-nous faite? En attendant que 

v. — 12 



178 ARCHIVES Dl' COMTE CH. DE NESSELRODE. 

vous me le disiez je fais graisser les roues de mes voi- 
lures, il me semble qu'il n'y a pas autre chose à faire, 



Le même au même. 



13 mars 1814. 



À l'instant, passé minuit, le comte de Stadion m'en- 
voie les nouvelles qu'il vient de recevoir. La prise de la 
ville de Reims, la destruction du corps de Marmont, la 
défaite d'Augereau. J'en suis transporté. J<* vous prie, 
mon très cher comte, de déposer mes félicitations aux 
pieds de S. M. l'Empereur. Voilà de bons matériaux 
pour les instructions que vous nous donnerez. Encore 
quelques arguments pareils et notre procès sera jugé en 
dernier ressort. 

Vous avez quitté Chaumont, d'après ce qu'a dit le 
courrier de Metternich, arrivé à 5 heures, et l'empe- 
reur François se rend aussi demain à Bar-sur-Aube, 
où mon expédition vous trouvera encore, je l'espère. 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE IVESSELRODE. 179 



Le comte Charles de Nesselrode 
à sa femme. 

Chaumont, 14 mars 1814. 

J'ai tant écrit, ma bonne amie, que je n'en puis plus. 
Je te dirai seulement en deux mots que maintenant je 
me flatte sérieusement que nous aurons la paix. Les 
succès de Blûcher auront mis Napoléon à la raison, et 
il ne paraît pas que de notre côté on veuille augmenter 
les prétentions. Ainsi tout sera pour le mieux dans le 
meilleur des mondes. 



Le comte Charles de Nesselrode 
à sa femme. 

Troyes, 17 mars 1814. 

Je veux profiter du courrier qu'expédie d'ici l'empe- 
reur d'Autriche pour t'écrire quelques mots. Nous 
sommes à Troyes depuis hier, mais je crois que nous 
n'y resterons pas. Nous irons probablement à Bar, ce 
qui ne doit pas t'inquiéter. N'espère plus la paix. C'est 
une affaire finie, et il faudra encore quelques mois de 
guerre pour venir à bout de ce Monsieur. Comme toute 
l'Europe est bien décidée et bien alliée contre lui, je ne 



180 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

doute pas que cela ne finisse bien. Du courage et de la 
persévérance et tout ira. 



Le même à la même. 

Bar-sur-Seine, 20 mars 1814. 

J'ai quitté Troyes hier, et je suis à Bar-sur-Seine avec 
l'empereur d'Autriche et les trois ministres avec lesquels 
nous travaillons jour et nuit. 



Réjouis-toi, ma bonne amie, nous venons de gagner 
une belle bataille. Avant-hier, le prince Schwartzenberg 
prit une position entre l'Aube et la Seine. Il laissa 
l'ennemi passer la première de ces rivières, mais l'at- 
taqua immédiatement au débouché. L'affaire a duré 
deux jours et ne s'est décidée qu'hier au soir. L'ennemi 
a été repoussé sur tous les points et se retire en toute 
hâte. Nous ne connaissons encore aucun détail, n'ayant 
reçu que deux lignes de Wolkonski; nous allons partir 
pour Brienne. 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 181 

La comtesse Charles de Nesselrode 
à son mari. 

Bàle, 22 mars 1814. 

Que dis-tu de ce beau temps? comment l'air que 
Ton respire n'adoucit-il point les cœurs et n'arrête-t-il 
point cette boucherie qui dure depuis si longtemps? 
Depuis que les beaux jours sont revenus, je sens que je 
suis meilleure. Rompez donc le congrès; je partage 
tout à fait l'avis de ceux qui disent que puisque Napo- 
léon ne veut pas consentira la paix, celte assemblée de 
diplomatie ne peut que paralyser l'action du pays dans 
ce qu'il aurait la velléité d'entreprendre, en lui faisant 
espérer que la paix sera signée d'un moment à l'autre. 
Voila le raisonnement qui se tient à Bâle ; est-ce celui 
de Votre Excellence? J'ai vu hier le général Colleredo ; 
il a une belle figure qui respire la bonté et la franchise, 
on est tout de suite prévenu en sa faveur et ceux qui le 
connaissent ont pour lui la plus grande estime. Radzi- 
will 1 ne s'est pas pour rien traîné à la suite du quartier 
général, il a su terminer une affaire avantageuse pour 
lui et à laquelle il n'a aucun droit. Cela va faire encore 
grogner mon père, caria Couronne a prêté des millions 

1. Radziwil (Dominique, prince), 1787-1815. Fit en qualité de co- 
lonel la campagne de Moscou dans l'armée française, s'y distingua 
par son courage et son dévouement et fut blessé mortellement au 
combat de Hanau. Il fut vivement regretté de Napoléon qui l'avait 
attaché à sa personne. 



189 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

au prince Dominique, qui n'ont jamais été rembour- 
sés. Aussi je crois que le prince sera quelque temps 
à Varsovie h attendre qu'on lève le séquestre de ces 
biens, je doute fort qu'on y apporte beaucoup de 
promptitude. Tous les Polonais dont on a confisqué les 
biens ne sont-ils pas autorisés à protester de même? 



La même au même. 



26 mars 1814. 



Je veux encore une lettre de toi, bon et parfait ami, 
le plus tôt possible; je veux savoir où tu es, avec les 
minisires ou avec notre Empereur. Les Pétersbourgeois 
ne pourront pas se vanter qu'on mette beaucoup d'em- 
pressement à les instruire, aucun courrier russe n'a 
encore passé et ce n'est que par Berlin qu'ils ont pu 
avoir des nouvelles de la bataille. Le bulletin que le 
prince de Metternich a envoyé, pour être imprimé ici, 
est très intéressant et prouve que cette affaire a dû être 
parfaitement menée. J'en suis très heureuse pour le 
prince Schwartzenbergque j'aime beaucoup. Je voudrais 
qu'après cette bataille l'accord pût se rétablir parmi les 
chefs et les grades inférieurs. Quel bien peut-on espé- 
rer, si la guerre dure, tant que les Russes et les Autri- 
chiens se regarderont d'un mauvais œil et pour ainsi 
dire avec une sorte de haine? 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 183 

Le bruit court que les Grands-Ducs reviennent, je ne 
saisis pas Ips motifs de ce retour, mais je prévois trop 
la mauvaise impression qu'il produira ici. Barclay, dans 
une lettre que sa femme vient de recevoir, juge l'affaire 
qui a lieu ici de peu d'importance, la considère comme 
une affaire d'avant-garde et en attribue tout Je succès 
à Raevski. Si ce n'est point une bataille comme je l'en- 
tendais d'après ta lettre et le bulletin, ce* journées de 
combat n'ont rien décidé et c'est encore et toujours à 
recommencer. 



Le comte Charles de Nesselrode 
à sa femme. 

Coulommiers, 28 mars 1814. 

J'essaierai par tous les moyens, ma bonne amie, de 
te donner de mes nouvelles. Cette lettre te parviendra 
par Liège et Francfort. Je continue à me porter aussi 
bien que possible, et, pour te le prouver, je te dirai que 
j'ai dormi cette nuit neuf heures de suite dans le 
meilleur des lits et que je viens de manger un chapon 
du Mans exquis, lequel chapon avait été expédié par 
Mme la maréchale Ney au prince de la Moskova, son 
mari, et a été intercepté par nos Cosaques avec des 
fioles de liqueurs. Nous sommes à quinze lieues de 
Paris, et demain, nous serons avec 200 000 hommes 



is; ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

devanl celle fameuse cité. Ainsi, j'espère que vous serez 
contents de nous, malgré que vous ayez été quelque 
temps privés de nos nouvelles. Elles ne vous en paraî- 
tront que meilleures. Dans la bataille de Fère Champe- 
noise, nous avons pris 100 canons, 7 généraux et 
10000 soldats ainsi qu'une immense quantité de mu- 
nitions et de bagages. Les Wolkonski se portent bien; 
nous ne nous sommes pas quittés dans ces marches. 
Adieu, chère Marie, je t'embrasse tendrement. 



Le comte Charles de Nesselrode 
à sa femme. 

Paris, 4 avril 1814. 

Je t'écris deux mots, ma bonne amie, pour le dire 
que je suis à Paris, que je me porte bien, que je suis 
surchargé d'affaires, que nous ferons ici des choses 
immenses, que le Sénat a prononcé la déchéance de 
Napoléon, que le rétablissement des Bourbons s'en- 
suivra immédiatement, que tout va à merveille, excepté 
que depuis des siècles, je suis sans nouvelles de toi. Il 
n'y a aucun moyen de communiquer avec Baie, sans 
quoi je t'aurais sûrement écrit. J'espère que ce cour- 
rier-ci passera et me rapportera quelques bonnes 
lettres de loi. Aussitôt que cela sera une chose possible, 
je ferai en^sorte que tu puisses venir me rejoindre. Tu 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 185 

dois concevoir avec quelle impatience, j'attends un si 
heureux moment. 



La comtesse Charles de Nesselrode 
à son mari. 

Bàle, 5 avril 1814. 

Songes-tu souvent à moi, bon et parfait ami, à tout 
ce que je dois éprouver de ne point recevoir régulière- 
ment de tes chères nouvelles? Des courriers arrivent 
bien de Dijon, mais ils ne sont eux-mêmes instruits 
de rien, les communications n'étant pas libres, même 
de ce côté, J'espère que vous faites d'aussi belles choses 
que nous. Nous attaquons Huningue vigoureusement 
depuis quelques jours et nous avons eu, cette nuit, des 
succès éclatants. Une tourelle s'est écroulée et nous 
avons pris encore une place importante; voilà comme 
cela va chez nous. On dit que je ne risque rien dans la 
maison que j'occupe, aussi y restè-je. Le bombarde- 
ment dure sans interruption jour et nuit, et cela ne fait 
sur moi aucun effet. 



186 ARCHIVES DU COMTE CM. DE NESSELRODE. 



Le comte Charles de Nesselrode 
à sa femme. 

Paris, 7 avril 1814. 

Je suis occupé avec le pauvre Pierre 1 à imaginer les 
moyens de vous faire arriver. Nous n'en voyons point 
encore la possibilité, car toutes les roules sont infes- 
tées et les postes désorganisés. Si les Grands-Ducs par- 
taient, il y aurait peut-être moyen de les suivre. Nous 
avons même songé a vous faire aller par le Brabant. 
M;iis nous n'avons encore rien pu décider; d'ici à de- 
main, j'espère que cela pourra s'arranger. Je te dirai 
fort à la hâte que je me porte aussi bien que possible, 
que tout est fini, que les Bourbons sont rétablis, que 
Napoléon a abdiqué, que son armée s'est rangée de notre 
côté et qu'il n'y aura plus d'effusion de sang. Sur quoi, 
je t'embrasse tendrement et te prie d'être assurée de 
mon attachement comme de ma fidélité, malgré Paris 
et ses séductions. L'Empereur se propose de te dire le 
contraire quand tu nous rejoindras. 

1. Wolkonski. 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 187 

La comtesse Charles de Nesselrode 
à sa sœur la comtesse Hélène Gourief. 

Bàle, 7 avril 1814. 

Je vous vois d'ici, ma chère Hélène, ouvrant de 
grands yeux, une grande bouche, à toutes les nouvelles 
qui vont se succéder, à celle surtout de la chute du ci- 
devant grand colosse. Que de miracles! Ce qui vient de 
se passer ne tient-il pas du surnaturel. Quel admirable 
rôle notre Empereur joue; à quelle hauteur il élève sa 
nation ! Quelle bonté de la Providence d'avoir assigné à 
notre Souverain ce rôle vraiment unique! Il n'y a pas 
de termes pour exprimer toutes les sensations que l'on 
éprouve. Je me livrerais encore plus à la joie, si j'avais 
des nouvelles fraîches de mon mari, mais je n'en ai 
point. J'ai cependant eu le plaisir très grand de voir 
son nom au bas du mémorable manifeste de l'Empereur 
qu'il a contresigné. 

Les illustres Princesses, qui ont la douce habitude 
de faire leurs volontés, partent demain pour Paris; si 
elles ne prennent pas de très grandes précautions, elles 
risquent fort d'être arrêtées par les paysans qui ne sont 
pas encore au fait des événements. Elles n'ignorent pas 
le péril auquel elles s'exposent et vont quand même. 

Je voulais envoyer à maman les bulletins rédigés en 
français, mais je n'ai pu les avoir qu'en allemand. Peu 
importe, c'est beau dans toutes les langues. 



ISS ARCHIVES 1)1 COMTE CH. DE NESSELRODE. 

/.(/ comtesse Charles de Nesselrode 
à son mari. 

Baie, 9 avril 1814. 

Permets-moi, cher et bon ami, de te parler avec fran- 
chise d'un homme qui a su t'inspirer la confiance et qui 
est loin de la mériter. Je le désignerai suffisamment en 
te disant que son nom 1 commence par la même lettre 
que mon nom de baptême. Tu ne peux t'imaginer ce 
qu'à cause de lui j'ai déjà souffert, principalement durant 
notre séjour à Chaumont. Je fuyais toutes les conversa- 
tions, parce que je lisais dans tous les yeux qu'on t'en 
voulait de ton intimité avec lui. On disait hautement 
qu'il dirigeait la politique et paralysait les mouvements 
du chef des armées. Son zèle n'a point été clair, tu ne 
peux le nier toi-même. 11 y a ici un général autrichien, 
Colloredo qui ne se gêne pas pour tenir sur son compte 
des propos fâcheux, basés sur la vérité. Il m'en a parlé 
avec haine et m'a dit que sa conduite l'avait entière- 
ment misa bas dans l'opinion de toute l'Autriche. Défie- 
toi de cet homme, de chaque parole qu'il prononce, de 
chaque ligne qu'il écrit. C'est un vilain rusé qui cher- 
chera à t'amadouer pour te jouer de très mauvais tours. 
Il ne peut qu'être jaloux de la prépondérance de notre 
Empereur et tout ce qui s'est passé l'a certainement 

I. Le prince de Metternich. 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE MSSELRODE. 189 

plus attrapé que réjoui. Tu es dans une passe superbe, 
ton poste est et restera envié; ta conduite est en tout, 
j'en conviens, admirable, mais je t'avertis très franche- 
ment que si tu ne te retires pas petit à petit de cet 
homme, tu t'en repentiras. De ton amitié, il se fera une 
arme qu'il saisira avec empressement pour s'en servir 
contre toi-même. Si tu veux connaître le jugement du 
public, rappelle- toi le proverbe : « Dis-moi qui lu 
hantes, je te dirai qui tu es. » La Providence a remis 
les choses sur un pied, qu'à cause de lui, on croyait 
impossible. Profite de ce moment pour bien scruter la 
conduite présente et passée du personnage et tu décou- 
vriras ce qu'il est véritablement sans son masque. Cela 
a été pour tout le monde un soulagement et une jouis- 
sance d'apprendre qu'il ne s'était pas trouvé à l'entrée 
de Paris, mais lorsqu'on a su qu'il se mettait en route, 
chacun a craint qu'il n'en résultat des événements qui 
témoigneraient de son vulgaire esprit. Reviens sur le 
compte de cet homme, je t'en prie à genoux et je te le 
répète que si tu ne m'écoutes pas, il viendra un temps 
où tu me diras que tu es aux regrets de ne l'avoir point 
fait. Si ton amitié t'aveugle, fais appel à ta raison pour 
te convaincre que tu dois ce sacrifice au poste que lu 
occupes et à ton pays, Tu sais que l'injustice est un 
défaut prépondérant dans le inonde et tout particulier, 
j'ose le dire, à notre nation et tu t'y abandonnerais 
pleinement, si tu continuais sur le môme pied tes rela- 
tions avec cet homme. Il m'est parvenu qu'au quartier 
général, il y a eu pendant un moment un murmure 



190 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

confus à ce sujet, et je suis persuadée qu'il en aura été 
dé même à Pétersbourg. Tu ne penses pas donner pu- 
bliquement tes raisons qui ne peuvent être que très 
justes, ni prouver que ton intimité avec ce personnage 
n'a pas nui aux affaires. A l'époque, à laquelle je 
reviens souvent dans cette lettre, les apparences étaient 
tout à fait contre. Tu as trop de pureté dans l'aine pour 
croire à une fausseté de conduite pareille, mais, moi, 
qui suis loin de te valoir, je n'en suis que trop convain- 
cue. Ce qui manque totalement à ma tranquillité, c'est 
de le voir bien éclairé sur ce louche personnage et 
quand je pense, bon et parfait ami, qu'il ternit ta répu- 
lation et éclipse presque tes qualités qui sont la réunion 
la plus rare qu'on puisse voir, cela me fait une im- 
mense peine. 



Le comte Charles de Nesselrode 
à sa femme. 

Paris, 13 avril 1814. 

Tu ne peux pas croire avec quelle impatience je t'at- 
tends, car je ne présume pas que nous restions ici plus 
d'un mois, peut-être n'y resterons-nous seulement que 
trois semaines. Ainsi dépèche-toi; descends droit à 
l'Elysée Bourbon où j'occupe l'appartement du roi de 
Rome. Je ne t'en dis pas davantage aujourd'hui, excédé 
que je suis de tracas et d'affaires. 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELUODE. 191 



La reine Hortense 
au comte Charles de Nesselrode. 

La Malmaison, 19 mai 1814. 

Monsieur le comte de Nesselrode, j'ai besoin de vous 
remercier de tout ce que vous faites pour moi; il m'est 
doux de vous devoir quelque chose, et quoique je sache 
que vous n'aimez pas les remerciements, je veux que 
vous receviez les miens avec plaisir, puisqu'ils me ren- 
dent heureuse. Croyez que le souvenir de vos soins, 
pour ce qui m'intéresse, me sera toujours nécessaire et 
que je serai toujours charmée de trouver l'occasion de 
vous renouveler l'assurance des sentiments que je vous 
ai voués. 



Le prince de Talleyrand 
à S. M. l'empereur Alexandre. 

Paris, 13 juin 1814. 

Je n'ai point vu Votre Majesté avant son départ et j'ose 
lui en faire un reproche dans la sincérité du plus ten- 
dre attachement. 

Sire, des relations importantes vous livrèrent, il y a 
longtemps, mes secrets sentiments, Votre estime en fut 



192 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

la suile; elle me consola pendant plusieurs années et 
m'aida à soutenir de pénibles épreuves. Je démêlais 
d'avance Yolrc destinée et je sentis que je pouvais, tout 
Français que j'étais, m'associer un jour à vos projets, 
parce qu'ils ne cessaient pas d'être magnanimes. Vous 
l'avez remplie tout entière cette belle destinée; si je 
vous ai suivi dans Votre noble carrière, ne me privez pas 
de ma récompense, je le demande au héros de mon 
imagination et j'ose ajouter de mon cœur. 

Vous avez sauvé la France. Votre entrée à Paris a 
signalé la fin du despotisme; quelles que soient vos 
muettes observations, si Vous y étiez appelé, ce que Vous 
avez fait, Vous le feriez encore, car Vous ne pourriez 
manquer à Votre gloire, quand même Vous croiriez 
avoir entrevu la Monarchie disposée à ressaisir un peu 
plus d'autorité que Vous ne le croiriez nécessaire et les 
Français négliger le soin de leur indépendance. Après 
tout, que sommes-nous encore, et qui peut se flatter à la 
suite d'une pareille tourmente de comprendre en peu de 
temps le caractère des Français? N'en doutez pas, Sire, 
le Roi que Vous nous avez reconquis, s'il veut nous 
donner des institutions utiles, sera obligé, en y mêlant 
quelques précautions, de chercher dans son heureuse 
mémoire ce que nous étions autrefois, pour bien juger 
de ce qui nous convient. Détournés par une sombre 
oppression de nos habitudes nationales, nous paraîtrons 
longtemps étrangers au gouvernement qu'on nous 
donnera. 

Les Français, en général, étaient et seront légers dans 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 193 

leurs impressions ; on les verra toujours prêts à les 
répandre, parce qu'un secret instinct les avertit qu'elles 
ne doivent être de longue durée. Cette mobilité les con- 
duira à déposer bientôt une confiance assez étendue dans 
les mains de leur Souverain et le nôtre n'en abusera 
pas. 

En France, le Roi a toujours été beaucoup plus que 
la patrie, il semble pour nous qu'elle se soit faite homme; 
nous n'avons point d'orgueil national, mais une vanité 
étendue, qui, bien réglée, produit un sentiment très 
fort de l'honneur individuel; nos opinions ou plutôt nos 
goûts ont souvent dirigé nos Rois. (Bonaparte eût répandu 
plus impunément le sang français, s'il n'eut voulu nous 
asservira ses sombres manières.) Les formes, les maniè- 
res de nos Souverains nous ont façonnés à notre tour, 
et de cette réaction mutuelle, vous verrez sortir de chez 
nous un mode de gouverner et d'obéir, qui, après tout, 
pourrait finir par mériter le nom de constitution. Le 
Roi a longtemps étudié notre histoire, il nous sait; il 
sait donner un caractère royal à tout ce qui émane de 
lui, et quand nous serons rentrés en nous-mêmes, nous 
reviendrons à cette habitude vraiment française, de nous 
approprier les actions et les qualités de notre Roi. D'ail- 
leurs, les principes libéraux marchent avec l'esprit du 
siècle, il faut qu'on y arrive, et si Votre Majesté veut se 
fier à ma parole, je lui promets que nous aurons de la 
Monarchie liée à la liberté, qu'Elle verra les hommes de 
mérite accueillis et placés en France et je garantis à 
Votre gloire le bonheur de notre pays. 

Y. — 15 



liU ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

Sue, je conviens que Vous avez vu à Paris beaucoup 
de mécontents, mais en écartant encore la promptitude 
de la dernière révolution et la surprise de tant de per- 
sonnes, toutes agitées en même temps, qu'est-ce que 
Paris, après tout? rien qu'une ville d'appointements. 
La cessation seule des appointementsa averti les Parisiens 
du despotisme de Bonaparte. Si Ton avait continué de 
payer les gens en place, c'est en vain que les provinces 
auraient gémi delà tyrannie. Les provinces, voilàla vraie 
France ; c'est là qu'on bénit réellement le retour de la 
maison de Bourbon et que l'on proclame Votre heureuse 
victoire. 

Votre Majesté me pardonnera les longueurs de cette 
lettre; elles étaient nécessaires pour répondre à la plus 
grande partie de Vos généreuses inquiétudes. Elles me 
tiendront lieu d'une explication, que j'aurais tant aimé 
à lui donner. Le général Pozzo que je vois tous les jours 
et que je ne peux trop vous remercier, Sire, de nous avoir 
laissé, nous regardera, nous avertira, car nous avons 
besoin quelquefois d'être avertis; je traiterai avec lui les 
intérêts de nation; et si, comme je l'espère, Votre 
Majesté honore la France de quelques moments de retour, 
il Vous dira et Vous verrez Vous-même que je ne Vous 
avais pas trompé. 

Une autre confidente, une seule, a reçu le secret de 
mon chagrin; je veux parler de la duchesse de Courlandc, 
que vous honorez de Vos bontés et qui entend si bien 
mes inquiétudes. Quand nous aurons le bonheur de 
Vous revoir, je lui laisserai le soin de Vousdirecombien 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELKODE, 195 

j'ai été peiné, et elle vous dira aussi que je ne méritais 
pas de l'être. 

Mais, Sire/que Votre âme généreuse daigne avoir quel- 
que peu de patience, vrai bon Français que je suis, 
permettez-moi de Vous demander en vieux langage fran- 
çais de nous laisser reprendre l'ancienne accoutumance 
de l'amour de nos rois ; ce n'est pas à Vous de refuser 
de comprendre l'influence de ce sentiment sur une 
grande nation. 

Veuillez agréer, Sire, avec Votre bonté ordinaire, etc. 



La comtesse Charles de Nesselrode 
à sa sœur la comtesse Hélène Gourief. 

Londres, 17 juin 1814-. 

Si je ne vous ai point écrit, ma chère Hélène, depuis 
que je suis ici, ne vous en prenez pas à moi, mais à une 
existence beaucoup plus allante qu'à Paris, notre séjour 
à Londres devant être encore plus court. Quelques grands 
et interminables dîners m'ont ôté le peu d'esprit qui 
me restait et je me sens la tète tout à fait vide. Si on 
veut jouir pleinement de ce pays, il faut se contenterde 
le parcourir, on ne rencontre nulle part d'aussi riantes 
contrées. Dès qu'il s'agit de fêtes, de plaisirs, il faut en 
rabattre, cette nation n'y entend absolument rien. Les 
réceptions sont une véritable cohue; on se bouscule pour 



196 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRÔDE. 

entrer el on afflue dans de petites pièces où s'entasse 
quatre fois plus demondequ'elles n'en peuvent contenir. 
La maîtresse de la maison s'inquiète fort peu de vous. 
C'est pour dire qu'on a une foule, qu'on donne ces assem- 
blées et notez que c'est au sortir d'un long dîner qu'on 
s'y rend. Maintenant que je sais en quoi consistent les 
plaisirs de Londres, pour rien au monde je ne voudrais 
être ici à demeure. Les Anglais montrent un grand 
enthousiasme pour les Souverains et particulièrement 
pour le Nôtre et pour tous ceux qui composent sa suite ; 
ils vous demandent à chaque instant la permission de 
vous serrer les mains et vous les secouent au pointqu/on 
finit par en souffrir. Platof etBlûcher sont au niveau des 
Potentats ; partout où ils vont on leur chante l'air 
national ; dans les rues on traîne leurs voitures et lors- 
qu'ils entrent au théâtre on les applaudit. 



La comtesse Charles de Nesselrode 
à son mari. 

Franzensbrunn, 19 août 1814 

Nous possédons depuis deux jours l'archiduc Charles, 
j'avoue qu'il m'a fait de la peine, il n'est plus, comme 
tu dois le savoir déjà, le favorisé et je suppose l'affaire 
manquée. Je n'en reviens pas, mais c'est ainsi. Il ne 
manquait plus en ce moment qu'une pareille histoire 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 197 

pour mettre le comble à la position dans laquelle nous 
sommes avec l'Autriche et pour donner plus de poids à 
tous les méchants bruits qu'on se plaît à répandre. 
L'arrivée de ce prince a produit sur la dame en ques- 
tion une sensation si désagréable qu'elle a eu dans une 
seule matinée deux évanouissements. Elle le traite tant 
bien que mal. Le pauvre homme est passionnément 
amoureux. Sais-tu à qui elle donne la préférence? Au 
prince royal de Wurtemberg. Le séjour de Londres a vu 
naître cette préférence et le voyage qu'ils onl fait 
ensemble de cette ville à Cologne a achevé ce vilain 
roman. Tu as appris, sans doute, qu'à peine arrivé à 
Stuttgard, il avait, sans beaucoup de façon, renvoyé sa 
femme. Reichberg, ministre de Bavière à Vienne, m'a 
conté que cela avait eu lieu un soir, que la Princesse 
était partie entre onze heures et minuit au grand éton- 
nement de tout le monde et qu'elle n'était pas descen- 
due de voiture avant la campagne de son père où elle 
n'avait trouvé qu'une vieille tante, tellement on s'atten- 
dait peu à la voir. Les feuilles publiques ne se sont nul- 
lement gênées pour dévoiler complètement les motifs 
de cette séparation ; j'avoue que c'est un des événements 
de ce bas monde qui m'ont le plus étonnée. Quelques 
personnes qui sont à même de causer avec l'Archiduc 
sont enchantées de son esprit, de sa manière de s'expri- 
mer, déjuger l'état des choses présentes. Parfois je me 
fais illusion et me laisse aller à l'espoir qu'il suffira de 
l'entendre pour rallumer les premiers feux. J'en doute 
pourtant, et puis il y a ici une duchesse de Wurtem- 



198 ARCHIVES TU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

bcrg, la femme du prince Louis, qui est dans la confi- 
dence et qui est tout cœur pour le petit neveu. Je ne 
connais qu'une personne qui triomphera de cette rup- 
ture, c'est la princesse Amélie. 

Nos braves militaires ne se font aucun scrupule d'hu- 
milier parleurs propos les gens du pays, il en résulte 
que l'inimitié va toujours grandissant et sera bientôt à 
son comble. 



Plus j'approche du mois de septembre qui doit nous 
réunir, plus mon impatience redouble. Si tu savais tous 
les bruits qu'on fait circuler et les mines allongées 
qu'on rencontre, surtout parmi les amateurs de repos. 
Quant à moi, je suis convaincue que tout ce qu'on dit 
ne repose sur rien. J'apprends que les quelques con- 
naissances, que j'ai faites ici, s'en vont la semaine pro- 
chaine. Il est écrit que je resterai chaque année avec des 
Juifs et des Polonais. Ces derniers, je les déteste, aussi 
ne veux-je être remarquée avec aucun d'eux. J'aban- 
donne tout doucement la princesse Lubomirska, surtout 
depuis l'arrivée de son mari, duquel on m'a appris des 
choses terribles. 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 190 

La comtesse Charles de Nesselrode 
à sa sœur la comtesse Hélène de Gourief. 

Vienne, 50 octobre 1814. 

Je viens de dîner vis-à-vis de moi-même; mon cher 
époux, après un dîner fin, ira admirera son aise la Bigot- 
tini 1 , fameuse danseuse de Paris, qui a enlevé ici tous 
les cœurs dans un ballet-pantomime, intitulé Nina ou 
la Folle par amour. Elle danse et mime, paraît-il, avec 
une telle perfection qu'elle saisit et arrache l'âme et les 
pleurs aux hommes les plus durs. Quant à ceux d'un 
caractère plus sensible, on les tire évanouis de leur loge. 
Mon bon Nesselrode ne veut pas me permettre d'assister 
a ce spectacle, il redoute l'impression qu'il pourrait 
produire sur moi. 



il/. d'Anstedt 

au comte Charles de Nesselrode. 

Châtillon, le 1814. 

Les visites sont faite? depuis hier. Koudriafski a été 
le héraut de l'étiquette. Aujourd'hui une conférence; 

1. Bigottini (Mlle), danseuse et mime de l'Opéra français, née à 
Paris vers 1784, morte en 1858, 



SOO ARCHIVES DB COMTE Cil. DE NESSELROIïE. 

ce soir, dîner chez Caulaincourt. Rasumowski est admi- 
rable dans la tournure qu'il a donnée à la première 
entrevue; il était dans la plénitude de son essence. Le 
duc, ministre, ambassadeur, écuyer, a été obligé d'ap- 
plaudir au récit que lui a fait notre vieux de l'impres- 
sion et de l'étonnement qu'il avait eus à la vue de 
25,000 hommes de garde et celle de l'artillerie. Et le 
refrain était toujours : « Mais vous avez vu tout cela, 
monsieur le Duc, et moi, qui depuis huit ans n'avais 
pas été en Russie, jugez de ma surprise. » 

A revoir, à Saint-Cloud. L'Empereur préférera sans 
doute ce séjour à Paris. Il y sera à portée de tout, et 
puis on manigancera dans le grand village. 

Vous devriez voir les héros du congrès de Prague, 
l'oreille basse, le ton patelin. Ce n'est plus cet Hector.... 
Pardon. Je vous ennuie. Je suis dans une petite man- 
sarde, voyant les événements par un vivisda, tandis que 
vous partagez le regard de l'aigle. 11 a prouvé qu'il pou- 
vait envisager le soleil. Tout à vous. 



Le même au même. 



Châtillon, le 1814. 



Or donc vous saurez que lorsque les Francs et les 
Gaulois, que commandait Clovis, allaient être entraînés 
dans leur fuite, un des officiers de Clovis lui cria : 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. k 201 

« Croyez au Dieu de votre femme et vous serez sauvé! » 
Glovis était un brave païen. Il eut confiance et fut 
sauvé, parce qu'il attendait les saintes ondes du bap- 
tême. Mais le Clovis moderne, baptisé, circoncis, 
réfractaire et impie, que feront pour lui les divinités 
de sa femme? Lisez quelque chronique comme je viens 
de le faire, par exemple des Gestes des Français, et vous 
verrez comme chaque chose s'appelle par son nom : 
une femme est une femme, un chat, un chat, etc. Je ne 
touche ni au présent, ni à l'avenir, je prie Dieu d'affer- 
mir nos saintes armes. Je me rappelle le théologien de 
Tristram Shandy 1 . Il était tantôt sur la croupe, tantôt 
sur le cou du cheval, jamais en selle. Dieu leur donne 
à tous une même assiette et nous arriverons grande- 
ment, bellement, noblement, courtoisement — à 
Vienne le manège et le théâtre seront réunis pour 
contenir dix mille spectateurs. — Je dis donc que 
nous aurons des spectacles. Voilà comment il faut 
conclure pour demeurer dans le sujet. Je tiendrai ici 
encore quelques jours, après cela, je déserte. Croyez- 
vous donc que Rasumovski ait besoin d'aide? Il ne voit 
pas Caulaincourt sans voir en même temps l'ombre du 
duc d'Enghien. 

Je suis mélancolique. — Pardon, monsieur le comte, 
je me voyais à ces temps d'épanchements où un génie 
oriental n'avait point encore jeté les brandons entre 
deux Lorsque Kant est embarrassé, il éjacule des 

\ . Ouvrage de Sterne. 



202 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

points. Les Allemands ont une grande ressource dans 
les signes de grammaire avec laquelle j'ai l'honneur 
d'être de votre Excellence le plus dévoué serviteur. 



La comtesse Charles de Nesselrode 
ù sa sœur la comtesse Hélène de Gourief. 

Vienne, 9 mars 1815. 

Vous ne pouvez vous faire une idée, chère Hélène, de 
tout ce que j'éprouve depuis l'invasion de Napoléon. Les 
progrès rapides que fait cet usurpateur ne peuvent que 
répandre l'effroi dans tous les pays et laisser entrevoir 
des suites plus fâcheuses les unes que les autres. Dès 
que j'ai appris que cet homme avait reparu sur le con- 
tinent, j'ai senti vivement toutes les conséquences qui 
en pouvaient résulter. Il m'a [suffi de parcourir le che- 
min qui mène à Paris pour connaître ce que c'était que 
cette nation et me convaincre que le sceptre de fer de 
Napoléon leur convenait mieux que celui d'un prince 
légitime qui depuis dix mois qu'il règne n'a eu qu'une 
seule pensée, celle du bonheur de son peuple. Quelle 
famille malheureuse ! Quelle profonde douleur ils doivent 
ressentir, en voyant leurs propres sujets préférer un 
étranger, un monstre à leur respectable dynastie ! Cela 
passe toute conception humaine et je trouve que de voir 
cet usurpateur à la veille de redevenir Empereur et de 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 203 

faire trembler l'Europe, cela humilie l'humanité au der- 
nier point. Nous avons tenu ce fléau, la Providence a fait 
des miracles pour nous le livrer, sans que nous ayons pro- 
filé de la grâce qu'elle nous accordait. La tête s'égare à 
toutes ces réflexions et le cœur se brise en pensant aux 
suites funestes qui nous menacent. Voilà tous les projets 
de voyage de nos compatriotes extrêmement compro- 
mis; il faudra voir de quel côté on pourra diriger ses 
pas. La Suisse, par sa position, est presque hors de 
l'atteinte de l'ennemi; en outre, elle s'est déclarée 
contre l'oppresseur avec beaucoup d'énergie. En géné- 
ral, toute l'Allemagne est de nouveau animée d'un très 
beau zèle et, au moment où je vous écris, on arme de 
toutes paris. Je vis dans la crainte de voir partir l'Em- 
pereur avec Nesselrode, quoique mon cher mari me 
promette de rester encore ici quinze jours après le 
départ du Maître, mais je n'ose l'espérer, tant les événe- 
ments se précipitent. Napoléon est peut-être déjà à 
Paris. 11 est entré le 11 à Lyon et a promis à ses troupes 
d'être le 21 devant la capitale. Des troupes l'auront 
encore rejoint, il pourra disposer de quinze à dix-huit 
mille hommes, mais on ne peut espérer de la part des 
troupes, ni de la garde nationale, aucune défense 
capable de le repousser. Figurez-vous ce que Monsieur 
a dû éprouver en arrivant à Lyon. Le lendemain, il a 
assisté à la revue, sans qu'on lui ait témoigné la moindre 
attention. Le silence qui y a régné n'a été interrompu 
que par quelques cris de « Vive Napoléon » . La garde 
nationale de cette ville s'est portée à la rencontre de 



204 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELUODE. 

ce dernier le jour de son entrée. Peut-on imaginer une 
conduite aussi horrible. Les officiers supérieurs sont des 
mieux disposés, mais ils ne peuvent compter sur la 
troupe. Si une guerre civile pouvait se déclarer, cela 
serait très heureux, il y aurait de l'espoir pour le Roi, et 
les alliés, ayant plus de prise dans le pays, auraient la 
perspective de terminer cette lutte plus vite. 



La même à la même. 

25 mars. 

Depuis que je vous ai écrit, l'Usurpateur n'a cessé 
d'avancer, il est entré, paraît-il, le 21, à Paris. Le Roi 
doit être parti, la veille, dans la nuit, pour Lille ; on 
ne sait s'il pourra se maintenir. Il faut donc se battre 
de nouveau. Je suis charmée que nos troupes ne soient 
pas les premières à entrer en ligne. Si l'on pouvait une 
seconde fois le renverser, et sans nous, ce serait très 
heureux. Je crois que les souverains ne tarderont pas à 
partir ; ceux qui ont des troupes se rendront à un endroit 
désigné; on ne sait pas encore où le nôtre ira. Par esta- 
fette, nous apprenons que Napoléon est entré à Paris, 
le 22; qu'il a nommé Davout, ministre de la guerre, 
Savary, ministre delà police; on ignore les autres nomi- 
nations. Mais il est à présumer qu'il est plus Empereur 
que jamais. Strasbourg a fait descendre le pavillon pour 
arborer le tricolore. Dans quel siècle, vivons-nous, bonne 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 205 

sœur ! Espérons que Dieu ne fera pas durer longtemps 
cette nouvelle lutte. Wellington part demain pour aller 
se mettre à la tête des troupes qui sont en Belgique; il 
sera renforcé par les troupes des différents petits 
princes et les troupes prussiennes qui sont déjà sur le 
Rhin. Fasse le Ciel qu'il y ait de l'accord, mais vous 
concevez qu'il est permis d'avoir quelque espoir, en 
voyant Wellington engagé dès le début. Pozzo part en 
même temps que lui; il rejoindra le Roi, s'il le peut. 
Dans le cas contraire, il restera à ce quartier général 
pour donner des nouvelles. 



La même à la même. 



7 avril. 



Un courrier espagnol qui a traversé tout le midi de 
la France est arrivé hier, porteur des nouvelles les plus 
satisfaisantes, par rapport à l'esprit qui y règne. Notre 
proclamation est placardée partout ; on ne porte que la 
cocarde blanche, il n'y a qu'un cri, celui d'abattre le 
tyran. Le 27, le duc d'Angoulême était à Nîmes, la 
duchesse à Bordeaux. Dieu veuille que cet esprit se sou- 
tienne et réussisse à paralyser les moyens du tyran ! 
L'Espagne arme; cinquante mille hommes se rendent à 
la frontière et seront suivis bientôt par cinquante mille 
autres. Si les mouvements sont bien combinés, il y a 



'200 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

dos chances d'abattre de nouveau l'odieux fléau qui a 
reparu pour le tourment de l'humanité. 



La comtesse Charles de Nesselrode 
à son mari. 

Vienne, 11 juin 1815. 

J'ai reçu la visite aujourd'hui de cette petite dame 
Polonaise qui prenait sa vie chez Mme Ney et qui, à Paris, 
a imploré pour une affaire la protection de l'Empereur. 
La guerre lui a fait quitter Paris, il y a un mois à peine ; 
elle m'a raconté beaucoup de choses, ainsi que l'amie qui 
est venue avec elle, une Saxonne, toute grêlée. Je ne 
puis dire que ces dames m'aient rapporté des choses 
bien marquantes, mais dans ce qu'elles m'ont dit j'ai 
vu la preuve absolue de la division d'opinions qui existe 
dans toutes les classes, qu'il n'y a point de rassemble- 
ments pour éviter les disputes; que Paris est d'un vide 
terrible et qu'on n'y voit plus rouler que très peu de 
voitures; que chacun, en quête de tranquillité, reste 
dans son coin ; que les militaires auraient préféré qu'il 
n'y eût pas de guerre, mais que leur adoration pour 
Napoléon n'a pas changé. Peut-être sais-tu déjà que 
Vandamme est gouverneur de Paris? Cette nomination 
a extrêmement effrayé les habitants. Il craint le rassem- 
blement qui devait avoir lieu en mai, parce que dans 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 207 

les provinces on s'est fortement prononcé contre la 
constitution ; il y a même eu à Paris desarrestations à ce 
sujet. Ce qu'il y a de drôle, c'est que les Dames qu'a 
nommées Napoléon pour être auprès de Marie-Louise font 
le service chez lui. Il donne des soupers dont elles font 
les honneurs et quand le peuple en criant : « Vive 
l'Impératrice » demande quand elle viendra, il fait signe 
avec les doigts que c'est dansquinze jours, trois semaines. 
Mes visiteuses prétendent que la maréchale Ney est 
très bien pensante, qu'elle a beaucoup souffert de la 
conduite de son mari et que le chagrin l'a beaucoup 
changée. Fouché est très aimé parce qu'il a sauvé beau- 
coup de personnes ; on obtient des passeports de lui 
sans la moindre difficulté. Tout ce qu'elles m'ont dit 
enfin prouve bien que la France est dans un état de 
démoralisation inimaginable. 



La comtesse Charles de Nesselrode 
à son mari. 

Vienne, 16 juin 1815. 

Je n'ai pas trouvé que le comte Markof ait le moins 
du monde baissé; il a toujours l'esprit très frais et ne 
laisse voir en ses propos aucune aigreur. Son opinion 
sur l'état des choses est celle de tout le monde. Il est 
extrêmement frappé du désordre qui règne en France, 



JUS ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

de l'esprit qui s'y manifeste dans toutes les classes, 
même dans l'armée. Ces troupes ne montrent aucuns 
ménagements pour leur propre pays; ils le dévastent et 
pillent les habitants. En fait de politique, il ne dit rien 
non plus d'outré. L'asile qu'on a donné à Napoléon 
l'étonné. Il m'a parlé de toi, mais sans me questionner 
sur ta position actuelle, ce dont je suis charmée. Je me 
suis aperçue à certaines petites choses qu'il m'a dites 
que le ci-devant 1 s'est donné les violons et a été loin 
d'avouer qu'il n'était que le simple signataire de la 
conception d'un autre. Us ont dîné hier, en tète à tête, 
et je sais qu'outre le rôle de grand seigneur le ci-devant 
a joué celui de Mazarin. Je n'ai rien dit, j'ai mieux aimé 
faire taire la vérité que m'exposer à ce que le comte 
Markof attribue à un autre sentiment tout ce que j'aurais 
pu lui dire à ce sujet. Tu m'approuveras sans doute. 
Dis de ma part au prince Pierre qu'il ne peut se remon- 
trer à Vienne qu'en y faisant au nom de l'Empereur de 
nouveaux présents. Tout le monde rejette la faute sur 
lui et s'accorde à dire que nos cadeaux sont des misères, 
fort au-dessous de tous ceuxqu'on avait faits jusqu'alors. 
Les valets de chambre, écuyers de service sont dans 
l'indignation et se plaignent à qui veut les entendre, 
disant tout haut que c'est une honte de voir les boîtes 
qu'ils ont reçues. On est persuadé que ces lésineries 
dont on rend responsable le chef de l'état-major vont 
à l'encontre des volontés de Sa Majesté, dont on connaît 

\. Ttasumovski. 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 209 

les nobles habitudes. Les Prussiens, paraît-il, se sont 
conduits plus magnifiquement. 



Le comte Pozzo di Borgo 
au comte Charles de Nesselrode. 

Bruxelles, 19 juin 1815. 

Arrivé ce matin à cinq heures, après en avoir passé 
trente à cheval ou dans l'insomnie, je n'ai trouvé aucun 
des miens, j'ai donc écrit comme je pouvais un rapport 
adressé au prince Wolkonski. La ba (aille a été la plus 
difficile à gagner de toutes celles que le duc de Welling- 
ton a gagnées jusqu'à présent; il m'a dit qu'elle avait 
dû être sauvée cinq fois. Quant à moi, je crois qu'il ne 
peut pas en perdre ; il faut le voir pour croire de quoi il 
est capable. Quelle tête il faut avoir pour conduire une 
armée si disparale et lui faire exécuter des choses aussi 
difficiles! Bonaparte, selon tout le monde, n'a fait 
aucune faute; c'est le génie supérieur qui lui était 
opposé qui n'a pas permis au sien de triompher dans 
cette terrible épreuve. Si le Duc s'était retiré, il n'aurait 
pu s'arrêter qu'à Anvers et le prince Blùcher aurait 
alors passé la Meuse. 

Je vais voir le Roi aujourd'hui et vous enverrai le 
feldjaeger au premier jour, mais il me faudra parler 
de nouveau au Duc avant de l'expédier. Votre servi leur 

v — 14 



210 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

a attrapé deux contusions, une au pied et l'autre au flanc, 
niais il ne s'en porte pas plus mal. Contentez- vous de 
ce (jne je vous mande et prenez-le pour un effort, car 
je suis rendu. 



Le comte Charles de Nesselrode 
à sa femme. 

Manheim, 20 juin 1815. 

Tout annonce déjà que notre séparation ne sera plus 
longue. Les conséquences de la victoire de Wellington 
paraissent décisives. Nous avons reçu hier au soir la 
nouvelle que Bonaparte avait abdiqué en faveur de son 
fils et que les Chambres avaient établi un gouvernement 
provisoire composé de Fouché, Carnot, Caulaincourt, 
Grenier 1 et Quinetle 2 . Cela ne nous arrêtera pourtant pas 
et nous allons en avant, comme si de rien n'était. C'est 



1. Grenier (Paul, comte), général et homme politique français, 
1708-1827. Entré au service en 1784, il prit une part glorieuse à la 
bataille de Fleurus ; général de division (1794); gouverneur de Man- 
toue (1807). Il fit toutes les campagnes de l'Empire comme lieutenant 
du prince Eugène, dont il ramena l'armée en France, lors de l'éva- 
cuation de l'Italie en 1814. Élu en 1815, membre de la Chambre des 
n-pi ésentanls, il y montra autant de talent que de patriotisme, en de- 
vint vice-président et fut désigné par ses collègues, après Waterloo, 
pour faire partie du gouvernement provisoire que présidait Fouché. 

2. Qiinetie (Nicolas-Marie, baron de Rocheinont), homme politique 
français, né à Soissons en 1762, mort à Bruxelles en 1821. 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 211 

le vrai moyen de finir promptement et surtout sûrement. 
Adieu, je te quitte pour aller dîner chez l'Empereur 
d'Autriche, où, à présent, on dinetrès bien. 



La comtesse Charles de Nesselrode 
à son mari 

Vienne, 26 juin 1815. 

Ta lettre d'aujourd'hui, du 9/21, cher, bon et parfait 
ami, me cause une joie difficile à exprimer. Je ne puis 
croire à un événement aussi heureux et suis d'une 
impatience extrême d'apprendre quelques détails et de 
savoir où s'est retiré Bonaparte, ce que disent l'armée 
et la nation. Quel homme que ce Wellington ! On ne peut 
que le vénérer. Que les Anglais ont de bonheur ! A l'heure 
qu'il est, vous êtes déjà instruits des suites de cette 
brillante affaire; j'espère que nous ne tarderons pas à 
les connaître aussi. Je lis et relis la lettre de ce bon 
Pozzo pour voir si je ne me fais pas illusion sur tout 
l'espoir que cette journée peut faire naître. Que le Ciel 
achève cette belle œuvre ! S'il pouvait ne plus y avoir 
de guerre; s'il y avait moyen de s'entendre! Que de 
braves gens ont péri dans ce combat ! C'est une idée 
pénible qui me poursuit. 



213 ARCHIVES DU COMTE CH. DE INESSELR0DE 

Le comte Charles de Nesselrode 
au comte de Stackelberg. 

Manheim, 26 juin 1815. 

Je ne saurais, mon cher comte, vous donner des 
nouvelles plus intéressantes que celles que vous trou- 
verez consignées dans la lettre ci-jointe du général Rapp. 
•Nous ne connaissons encore aucun détail et jusqu'à 
présent nous avons jugé prudent de ne prendre aucun 
autre parti que celui de redoubler de vigueur et de 
célérité dans nos opérations militaires. En conséquence 
nous allons demain à Spire, après-demain à Zabern et 
si le Ciel n'en ordonne pas autrement nous serons en 
cinq marches à Nancy. On dit que Blûcher et Wellington 
se sont donné rendez-vous au Palais-Royal pour le pre- 
mier juillet. Quelque fabuleux que ce soit, cela ne vous 
paraîtra plus impossible, quand vous saurez que Blûcher 
est déjà à dix lieues en avant de Maubeuge. Wellington 
est à peu près à la même hauteur et le Roi le suit de 
deux marches. Les succès des Veridées continuent et on 
assure que le général Travaux a été tué dans une des 
dernières affaires. 

L'armée de Bonaparte s'est entièrement dispersée dans 
les Ardennes et Blûcher écrit qu'il ne rencontre l'ennemi 
nulle part. Le bruit court même que Yandamme qui a 
été blessé à l'affaire du 18 a mis bas les armes avec 
tout son corps d'armée, mais cette nouvelle n'est pas 



ARCHIVES DU COMTE CIL DE NESSELRODE, 213 

officielle. Le maréchal Wrède a poussé jusqu'à Polign'y 
et le prince royal de Wurtemberg a occupé Wissembourg ; 
ainsi, de ce colé-ci comme de l'autre, tout va à merveille. 
Je vous prie de faire passer toules ces belles nouvelles à 
Constantinople et en Italie, et je recommande à vos soins 
obligeants les différentes lettres ci-incluses. 

P. S. Le butin dans l'affaire du 18 a été immense. 
Le nombre des canons pris se monte à 400. Dans les 
fourgons de Bonaparte, Blucher a trouvé beaucoup de 
diamants. Ils étaient défendus par le fameux bataillon 
de l'île d'Elbe, qui, à cette occasion, a élé taillé en pièces. 
Quant aux diamants, le maréchal les a envoyés au Roi 
en lepriantde les offrir a la Princesse Charlotte, comme 
un hommage de l'armée. 



Le comte Charles de Nesselrode 
à sa femme. 

Sarrebourg, 5 juillet 1815. 

Ce n'est que de Nancy, que je pourrai te répondre 
longuement. Nous marchons sans relâche pour gagner 
du terrain. Blucher et Wellington doivent être à Paris 
depuis hier. Le roi, je le regarde comme rétabli. 
Bonaparte est parti pour le Havre pour s'embarquer, 
mais nous espérons que les croisières anglaises ne le 



214 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

laisseront point passer. Nous avons lieu de croire que 
nous recevrons incessamment l'invitation de venir à 
Paris. 



Le comte Charles de Nesselrode 
à sa femme. 

Ligny, 8 juillet 1815. 

La reddition de Paris a eu lieu le 4. Le roi était a 
Senlis et s'approchait de la capitale. Tout peut donc 
être regardé comme presque terminé. Nous-mêmes, 
nous continuons à marcher avec la troupe et nous 
serons en six jours au bout de nos efforts et de notre 
voyage, car on ne saurait appeler autrement cette 
guerre. 

Le ci-devant jeune homme 1 est fort embarrassé de sa 
personne et de sa jeunesse, car il est complètement 
désœuvré. Il ne s'occupe que des moyens d'obtenir le 
titre de Sérénissime. 

i. Rasiimovski. 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSEUtODE. 215 



La reine Hortense 
à l'empereur Alexandre. 

15 juillet 1815. 

Sire, 

D'après votre lettre, je dois entrer dans des explica- 
tions qui ne me coûtent nullement, car j'ai encore 
besoin de votre estime ; croyez que tout ce que j'ai fait 
et éprouvé, je puis toujours le dire. Placée malheureu- 
sement au milieu de toutes les passions, habituée par 
ma position à connaître les intérêts de beaucoup de 
monde, je devais m'apercevoir des projets et des espé- 
rances de chacun. Fallait-il les dénoncer quand des 
malheureux venaient se plaindre à moi et quand ils ne 
me parlaient jamais que de leur espoir, car je suis 
encore fermement convaincue qu'il n'y a jamais eu 
aucun complot, que quand on a appris le débarque- 
ment de l'empereur Napoléon. 

J'ai vu des gens au désespoir de ce qu'ils appelaient 
leur honneur humilié sous un gouvernement qui ne 
voulait apprécier les hommes que par leurs ancêtres; 
je puis assurer que je cherchais toujours à les calmer, 
je leur disais : on est en paix, il faut au moins joui»' de 
ce que l'on a. Et, pour la première fois de ma vie, je me 
donnais pour exemple de bonheur, parce que c'était 
vrai et que le genre de vie que je menais était celui que 



216 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

j'avais toujours envié. Mon procès vint troubler ma 
tranquillité; le triste éclat qu'il lit occupa de moi; la 
jalousie que vos bontés et même celles du Roi m'avaient 
attirée me fit connaître des ennemis; j'en fus affligée, 
car je n'avais jamais rien fait pour en avoir. Je voyais 
peu de monde, des amis d'enfance dont la position res- 
semblait à la mienne. On nous fit passer pour une réu- 
nion de mécontents; pour éviter cela, j'ouvris davan- 
tage ma maison; je reçus quelques étrangers, comptant 
sur leur impartialité; je désirais beaucoup voir des 
personnes attachées à la cour ; je leur fis des avances, 
ils ne voulurent pas y répondre ; deux jeunes gens de 
ma société éprouvèrent de la peine de ce que la croix 
d'honneur venait d'être donnée à des hommes qu'ils 
jugeaient méprisables, cela les fil remarquer ; je leur 
représentai que cela me faisait du tort. Ils la reprirent, 
mais il n'y a sorte de propos qu'on ne tînt contre eux; 
la société par son exaltation a fait perdre bien des ser- 
viteurs au Roi; la haine était venue à un si grand point 
que tout le monde se disait : « Cela ne peut pas durer », 
et chacun faisait son avenir à sa façon: on venait sou- 
vent me prier d'écrire à mon frère, je répondais : il 
ne se môle de rien, ni moi non plus, mais je lui man- 
dais ces diverses choses. L'un voulait la Régence, 
l'autre, le duc d'Orléans, et l'autre, la République. Je 
liais quelquefois de voir tant de passions en jeu et je 
me croyais hors de tout propos, parce que ma tranquil- 
lité seule me convenait et que tout m'était égal. Je par- 
venais toujours à calmer ceux qui m'entouraient et je 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NJ3SSELRODE. 217 

les faisais convenir qu'un roi est bien à plaindre 
quand il a à contenter tant de gens qui ne savent ce 
qu'ils veulent. L'empereur Napoléon débarqua, ce fut 
un coup de foudre pour tout le monde, mais les fautes 
des Bourbons le ramenaient comme ses fautes à lui 
avaient amené ces derniers. On espérait qu'il était 
devenu sage, on croyait qu'il était soutenu par l'Au- 
triche, et tous les partis se réunirent à lui, il profita 
donc de milles conspirations qui n'étaient pas pour lui. 
Ces personnes sages, et que vous connaissez bien, crai- 
gnant encore son caractère, vinrent me trouver et me 
prier de vous écrire pour que puissiez l'empêcher d'ar- 
river et reprendre la couronne sans conditions, car 
connaissant les dispositions de la France, on jugeait 
bien qu'il réussirait, mais on ne croyait pas que cela 
serait si prompt; je répondis que je ne vous écrirais pas; 
on me pria d'en parler à M. Boutiaguin, je le fis, il me 
dit que je devais vous l'écrire moi-même, puisque j'en 
étais chargée ; je vous l'écrivis, voilà tout mon tort. Je 
n'en savais pas davantage et depuis j'appris que c'étaient 
les troupes du comte d'Erlon 1 qui voulaient venir sur 
Paris. On dit peut-être à l'empereur Napoléon que 
c'était pour le servir, je l'ignore, car on ne m'avait 
donné aucun détail et je ne désirais même rien savoir; 
comme un enfant j'écrivais à mon frère ce que je présu- 
mais et, comme on me le disait, je le lui répétais, je ne 
doutais pas de l'arrivée de l'empereur Napoléon, en 

1. Drouet d'Erlon (J. B. comte), maréchal de France, 1765-1844. 



218 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

connaissant le mécontentement général. Je ne suis 
nullement politique, je n'ai pas l'idée qu'on puisse 
ouvrir une lettre, je ne désirais que la paix. La guerre 
avec vous me semblait un malheur affreux, je ne m'étais 
pas trompée, mais si, répétant tout à mon frère, il a 
jugé que je m'occupais de politique, je pardonne à tout 
le monde de l'avoir cru, puisque mon trère a pu le 
penser. M. de La Bédoyère 1 passa un des premiers à 
l'Empereur, je n'en fus pas étonnée, d'après son opinion 
que je connaissais et que j'avais combattue bien souvent ; 
mais cela retomba sur moi et on fut tellement acharné 
contre moi que je fus forcée de me cacher. Seule ne 
voyant personne, chez une ancienne bonne de mon frère 
et qui peut le certifier, j'éprouvai ce que c'est que la 
calomnie. On me faisait courir, donner de l'argent, il y 
avait des conciliabules chez moi, je vendais mes dia- 
mants. Croyez-vous qu'une mère s'amuse à jouer la 
seule fortune de ses enfants, et tant d'extravagances 
me ressemble-l-il? Comment ceux qui me connaissent 
ont-ils pu le croire? Pour mes sentiments, je vais vous 
les dire franchement. Je venais de perdre mon procès, 
je pleurais de l'idée de me séparer de mon fils, je ne 



1. La Bédoykre (Ch. Huchet, comte de), né à Paris en 4780, avait 
servi avec distinction sous l'Empire et était colonel du 7 e de ligne en 
garnison à Grenoble, lorsque Napoléon revint de l'île d'Elbe en 1814. 
Il alla nu devant de lui à Vizille et fut le premier colonel qui se ran- 
gea sous ses drapeaux. L'empereur le nomma en récompense son 
aide de camp et bientôt après général de division et pair de France. 
Après le retour des Bourbons, il fut arrêté, jugé sommairement et 
fusillé le 10 août 1815. 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 219 

pouvais présumer les malheurs que ce retour amène- 
rait, je fus enchantée d'une chose qui me le ferait con- 
server, ensuite je pensais à la vie que j'allais mener, 
aux tourments que j'allais éprouver; mon mari allait 
revenir, on voudrait peut-être me raccommoder. J'étais 
sûre qu'on serait mal pour moi, pour mon frère, mais 
je n'avais rien fait pour ce retour et je me résignai à 
ma position. L'Empereur eut de la peine a me voir; 
c'est le duc de Yicence qui lui parla pour cela. Il me 
reçut froidement. Devais-je m'en aller, quand mes 
enfants étaient ses neveux, me fallait-il suivre les Bour- 
bons, dont tous les entourages venaient de me faire 
jouer un rôle aussi odieux, je vous le demande, qu'au- 
riez-vous fait à ma place? Mais voici le moment de mes 
inconséquences et je me le suis bien reproché, puisque 
cela a pu nuire à mon frère, tandis que je ne m'occu- 
pais qu'à le servir. 11 m'avait toujours dit qu'il ne ser- 
virait jamais l'empereur Napoléon. Depuis qu'il était 
malheureux, il ne s'en était jamais plaint, mais encore 
à Baden, il me répétait que si le sort le ramenait jamais 
en France, comme Mme de Krudener qui est un peu 
illuminée le soutenait, il ne le servirait plus. L'Empe- 
reur arriva au milieu d'un enthousiasme universel. Je 
croyais que toutes les puissances consentiraient a son 
rétablissement, en connaissant la vérité de ce qui se 
passait en France, je pensais que le sort de mon frère 
allait dépendre uniquement de l'empereur Napoléon; je 
croyais bien qu'il lui en voulait, je m'occupai de 
détourner les impressions fâcheuses qu'il pouvait avoir 



220 ARCHIVES DU COMTE cil. DE NESSELRODE. 

sur lui, en lui parlant de sou dévouement, j'ajoutai 
même qu'après le congrès, il devait, venir s'occuper de 
ses intérêts en France, j'étais bien sûre que mon frère 
l'avait servi près du roi de France, mais j'avançai cela 
sans le savoir ei je le répétai à mon frère, de peur qu'en 
arrivant à Paris, et voyant l'Empereur avant moi, il 
n'y eut quelque malentendu, car je croyais tout simple- 
ment que mon frère allait revenir ici, et à lui aussi, je 
cherchai à calmer son ressentiment et à lui répéter que 
l'Empereur était bien pour lui; je lui disais de vous 
parler pour la paix; je croyais que c'était une chose 
faite et j'avais été bien aise que la France lui eût cette 
obligation plutôt qu'à d'autres. L'Empereur eût été 
mieux pour lui puisqu'il paraissait la désirer. Enfin, je 
ne devinais pas vos sentiments, et mes désirs étaient 
conformes à ceux de tous les Français; c'était pour la 
paix et de vous la devoir. Dans des lettres à mon frère, 
il ne peut y avoir rien qui puisse prouver que j'ai fait 
revenir l'Empereur, car cela est faux. S'il m'a dit qu'il 
avait écrit à Eugène, de Lyon, pour vous parler; s'il 
m'a dit qu'il comptait toujours sur son bras, je lui ai 
mandé tout cela, comme on me le disait. J'ai écrit aussi 
une fois à l'impératrice Marie- Louise, c'était l'Empereur 
qui m'avait fait prier de le faire pour lui dire, je crois, 
qu'il désirait lavoir. Enfin, si j'ai vu en beau un ins- 
tant, c'est que je vous croyais pour nous. Y a-t-il tant 
de mal à s'être trompé? Mlle Cochelet me disait quand 
elle vous écrivait, mais elle ne m'a jamais montré ses 
lettres, je puis vous en assurer, ouvertes; la haine s'est 



ARCHIVES DU COMTE Ciï. DE NESSELRODE. 221 

exercée sur moi, et je n'ai pas trouvé un ami pour me 
défendre, mais j'ai gagné de l'expérience et un mot de 
l'empereur Napoléon me restera toujours, tant il est 
juste, parmi les reproches qu'il me fit; il me dit : 
« Quand une famille à laquelle on se trouve liée est 
malheureuse, on doit partager son malheur, quand on 
a partagé sa fortune. » Je lui répondis : « Refuse-t-on 
un avenir pour ses enfants, quand il vous est offert avec 
un véritable intérêt? — Il faut plutôt manger du pain 
noir, me dit-il, que de vivre inconvenablement. » Tout 
m'a bien prouvé qu'il avait raison, car le monde m'a 
fait payer bien cher de n'être pas malheureuse, si vous 
croyez que je le sois à présent, vous vous trompez. J'ai 
été révoltée de l'injustice du monde, j'ai bien souffert 
de celle qui me venait de ce que j'aimais, mais si vous 
saviez combien il est consolant de le dire, j'ai ma con- 
science pour moi, je ne me reproche rien et je vis tran- 
quille, loin de ce monde si méchant qui m'a tant 
calomniée ; je plains ceux qui sont forcés d'y vivre et 
surtout dans une position oii la vérité n'arrive jamais. 
J'ai encore à vous parler des derniers événements; 
l'Empereur revient malheureux, je me rappelai alors ce 
que je lui devais; il me désira à la Malmnison, j'y fus; 
c'est là où je vis ce que c'était que les hommes. Arri- 
vant en France, au milieu d'un enthousiasme, dont je 
n'ai pas vu d'exemple, il fut complètement abandonné 
dès qu'il fut malheureux; des généraux que je ne veux 
pas nommer venaient lui mettre le pistolet sur la gorge 
pour lui demander de l'argent ; il en avait à peine pour 



2i2 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

lui, il partit dans un dénûment dont je n'ose parler. Je 
lui offris en parlant mon plus beau rang- de chatons et 
je fus heureuse qu'il voulût bien l'accepter. Voilà tout 
ce que j'ai fait d'extraordinaire. Je n'eus que le temps 
de rentrer à Paris, car les troupes prussiennes l'entou- 
raient déjà. Plusieurs militaires vinrent s'informer de 
moi; on craignait le pillage, ils voulaient rn'être utiles. 
Si vous saviez comme ils vous désiraient; malgré nos 
malheurs, je leur savais gré de sentir comme moi. La 
cause de l'empereur Napoléon était finie; ils allaient 
jusqu'à vouloir vous proposer d'être leur chef ou de 
leur donner votre frère Nicolas ; ils voulaient aller au 
devant de vous; enfin, ils n'espéraient qu'en vous et 
j'avoue que je jouissais de voir les sentiments qu'on 
vous portait. L'armée se retirant, tous mes amis me 
dirent que la haine contre moi était si forte dans le 
parti triomphant, qu'ils avaient tant besoin pour leur 
amour-propre de chercher à prouver qu'il y avait eu un 
complot, qu'ils rejetaient tout sur moi et que j'avais à 
craindre pour ma vie, jus qu'à l'arrivée d'un homme 
que tout le monde regardait comme mon protecteur. Je 
n'avais rien à lui demander, puisque je ne voulais 
qu'aller m'établir dans un petit coin tranquille, mais 
mon cœur battait en pensant que j'allais peut-être le 
revoir. Je lis louer une petite maison sous un nom russe, 
j'y fus avec mes enfants. Seule, toute la journée, je pas- 
sais mon temps à lire et à leur donner des leçons. Per- 
sonne n'est venu m'y voir, lorsque j'appris encore qu'on 
me faisait courir, répandre de l'argent. C'était réellement 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 2'25 

trop fort, je revins chez moi pour qu'on m'y vît, mais 
on n'est à l'abri de rien quand un parti se donne le mol 
pour eomposer. Je ne suis pas sortie une seule fois et on 
me voit encore en calèche courir partout ; enfin, c'est le 
Ciel qui veut m'éprouver et je me suis résignée même à 
votre injustice, car c'est la seule chose que j'ai sentie 
vivement, mais je ne vous en veux pas, je conçois très 
bien que vous n'ayez pu voir une personne tellement 
accusée, que moi, aussi depuis que je sais tout cela, je 
n'y ai jamais compté; mais que, tout le monde me dise 
que c'est vous qui me voulez le plus de mal ; que je 
voie, malgré vos fortes préventions contre moi, que 
vous n'ayez pas eu besoin de vous en éclaircir, car un 
reproche m'eût encore été doux, mais tout m'a prouvé 
vos sentiments. Je n'avais donc plus besoin de me 
rappeler ceux qui m'avaient rendue heureuse, c'est 
pourquoi je vous ai renvoyé vos lettres. J'ignore si cette 
longue épître vous prouvera que vous vous êtes trompé, 
mais croyez que personne n'a jamais su que je vous 
écrivais hors cette lettre, que sur le refus de Boutia- 
guin, j'ai avoué vous avoir écrit aux personnes seule- 
ment qui m'avaient prié de le faire. Je ne me suis 
jamais mêlée du retour de l'Empereur; j'ai appris son 
débarquement comme tout le monde et je crois pouvoir 
affirmer que tous ceux que je connais n'étaient pas plus 
avancés que moi. Voilà l'exacte vérité et soyez assuré 
que je ne désavouerai jamais une chose que j'ai faite, 
même en la croyant mal. Je ne vous aurais pas trompé. 
Recevez un dernier adieu de moi ; je tâcherai de n'avoir 



224 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELUODE. 

plus besoin de votre amitié, puisque les sentiments ne 
se commandent pas, mais je me rappellerai toujours 
avec reconnaissance votre ancien intérêt pour moi et 
pour ma famille, et dans l'affreuse perte que j'ai 
éprouvée, je n'oublierai jamais que c'est à vos soins et 
à cette amitié que j'ai dû quelque consolation. 



Le marquis de Souza-Botelho 1 
au comte Charles de ?sesselrode. 

Paris, 17 juillet 1815. 

Je vous ai écrit à votre arrivée ici, mon cher comte, 
comme à un ancien ami, en vous priant de médire quand 
vous pourriez m 'accorder le plaisir de vous revoir et de 
vous embrasser. Plusieurs jours se sont écoulés et je 
n'ai pas reçu un seul mot de vous! Après ce silence, j'ai 
peine à m'adresser à l'ami que j'ai perdu sans aucune 
faute de ma part, mais je m'adresse à l'homme d'hon- 
neur qui ne refusera point de rendre un juste témoi- 
gnage à l'honnête homme qu'on a calomnié et qu'on 
persécute sans raison. 

Hier, j'ai reçu l'ordre de quitter la France par une 



1. Souza-Bothelo (Jos-Marie, baron de), littérateur portugais, né 
en 1758, mort en 1825. 11 alla comme plénipotentiaire en Suède 
(1791;, en Danemark (1795), en France (1802) et quitta les affaires 
en 1805 pour se livrer aux lettres. 



ARCHIVES DU COMTE CIL DE NESSELRODE. 225 

lettre signée du Prince de Talleyrand, sous la vague 
accusation que j'ai oublié que fêtais un étranger ici. 
Vous avez connu mes principes, vous avez vu ma con- 
duite pendant votre séjour à Paris, vous pouvez en 
rendre témoignage, et si vous prenez les informations 
parmi des hommes probes qui me connaissent, je suis 
sûr que vous apprendrez qu'on ne peut m'accuser, pas 
même d'une erreur ou d'une imprudence. 

Pendant le gouvernement de Bonaparte, et avant la 
restauration du roi, je n'ai jamais été aux Tuileries, ni 
cherché aucun des ministres impériaux. Renfermé dans 
mon intérieur, je n'allais presque dans aucune mai- 
son ; et celle que je fréquentais alors le plus était celle 
de M. de Talleyrand en disgrâce. Je ne fus point 
inquiété. 

Après la Restauration, je fus aux Tuileries, et j'ai vu 
un peu plus de monde, pour la plupart des étrangers, 
et tous dirent que j'étais étranger à toutes' les conver- 
sations, et m'occupais plus de faire une partie que de 
toute autre chose. 

Lorsque Bonaparte débarqua à Cannes, ma femme 
et moi, nous l'apprîmes par un étranger le jour où 
cette nouvelle fut publique. Surpris ici, j'ai cru qu'en 
me renfermant plus dans mon intérieur, je ne pouvais 
être blâmé de rester dans l'endroit où j'avais une partie 
de ma fortune. Ma femme et moi, nous n'avons pas mis 
le pied chez Bonaparte, je cessai même d'aller dans la 
société, à l'exception de deux maisons indépendantes, 
et ne tenant point au gouvernement ; en un mot, il est 



220 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

impossible d'avoir une conduite plus exempte de blâme 
el de tout soupçon. Je ne me suis mêlé d'aucune affaire, 
je n'ai pas môme été aux Chambres assemblées. Mon 
occupation depuis six mois est de soigner une édition 
du Camôens. C'est ce que je peux assurer, sur mon 
honneur, a la face du ciel et de la terre. Vous savez ma 
vivacité et ma droiture. 

J'ignore qui a pu me vouloir du mal et me calomnier, 
n'ayant jamais fait de mal à personne; je ne sais quelles 
sont les dénonciations qu'on a pu faire contre moi, 
parce que M. de Talleyrand me dit dans sa lettre, sinon 
que j'ai oublié que j'étais étranger, sans dire en quoi! 
Il est dur, tyrannique de faire un tel affronta un hon- 
nête homme, de lui ordonner de sortir d'un pays sur 
une aussi vague accusation. 

J'ose donc réclamer votre ancienne amitié pour m'ob- 
tenir de S. M. l'Empereur de Russie, de me protéger 
dans ce malheur non mérité; du moins pour que j'ob- 
tienne de savoir les torts dont on m'accuse et que je 
puisse y répondre. 

Je suis toujours, moi, votre fidèle ami, et, M. le 
comte, votre très humble serviteur. 



ARCHIVES DU COMTE CH\ DE NESSELRODE. '227 



Le comte Charles de Nesselrode 
à sa femme. 

Paris, 18 juillet 1815. 

Que diras-tu de la bonne capture que les Anglais 
viennent de faire? C'est une grande besogne de moins 
et le doigt de Dieu y est visible comme dans tout le 
reste. On a renvoyé de Paris Mme de Souza qui s'était 
fort mal conduite ; mais surtout la duchesse de Saint- 
Leu qui est partie hier avec Mlle Cochelet. Elles sont 
bien coupables d'avoir attiré tant de maux sur leur 
patrie. L'expulsion des Souza me fait de la peine pour 
lui qui est un bien galant homme. 



Le même à la même. 



25 juillet. 



Hier, nous avons eu un spectacle très très imposant. 
Wellington a montré son armée aux trois Souverains. 
C'étaient des troupes magnifiques, surtout l'infanterie. 
Dans la cavalerie, des chevaux d'une beauté incroyable, 
même ceux des simples soldats. Quel miracle de voir 
Wellington montrer son armée à trois Souverains dans 



228 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

la capitale d'un quatrième, d'où l'on vient de chasser 
un cinquième ! 



Le comte Charles de Nesselrode 
à sa femme. 

Paris, 26 août 1815. 

Ne va pas croire que ce délai présage un séjour 

indéterminé ou une répétition du congrès de Vienne. 
Gela n'est pas dans la situation des choses. D'ailleurs, 
la revue a lieu le 10 septembre. L'Empereur part 
immédiatement après et aucune considération ne 
l'arrêtera. Il s'est fermement prononcé là-dessus, et 
les armées ont déjà reçu ordre de marcher le lende- 
main de la revue, elles partent de Vertus et ne ren- 
trent plus dans leurs cantonnements. Si d'ici là, 
contre toute probabilité, les affaires n'étaient pas ter- 
minées, l'Empereur laisserait à ses plénipotentiaires 
le soin de les suivre, mais ne prolongerait pas son 
séjour. 



Le même à la même. 

50 août 1815. 
Lord Stuart n'est pas de retour encore, je suis donc 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 220 

dans l'impossibilité, ma bonne amie, de te mander 
quelque chose de positif relativement à mon départ. Tu 
peux croire combien cela me contrarie et combien je 
suis triste de l'idée que cela te causera du chagrin. Mais 
je te conjure de ne pas te laisser aller, nous sommes 
si heureux sous tous les rapports, cette guerre a fini si 
promptement et si miraculeusement que nous serions 
vraiment injustes de ne pas nous résigner et de ne pas 
supporter avec calme et patience ce contretemps. L'Em- 
pereur part le 10 septembre pour la manœuvre; il ira 
voir ensuite les armées autrichiennes à Dijon et à Lyon, 
puis de là retournera à Pétersbourg. Dans aucun cas je 
ne serai de ces voyages et je ferai l'impossible pour (e 
rejoindre au plus tôt. Gentz est très drôle par l'effet 
que Paris produit sur lui. 



]jO même à la même. 

2 septembre 1815. 

Lord Stuart est revenu de Londres avec une promp- 
titude sans exemple et ce qu'il a rapporté activera, j'es- 
père, nos affaires. Gentz, lui-même, qui, tu le sais, est 
toujours plus pessimiste que les autres, m'a dit aujour- 
d'hui qu'il croyait à une fin prompte et heureuse. 



230 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 



Le même à la même. 

9 septembre 1815. 

J'ai appris par les gazelles de Berlin ton arrivée dans 
celte ville. Tout le monde est aux manœuvres; nous 
sommes restés ici à travailler et nous avons grand espoir 
de finir avant le retour des Souverains. Cependant, je 
regrette de ne pas voir ces manœuvres. Ce sera sûre- 
ment un beau spectacle. Toutes les femmes s'y sont 
transportées, la Molly, Flore et même LadyCastlereagh. 
Ce doit être apparemment pour goûter les charmes du 
bivouac, car je ne me fais pas d'idée où on les placera 
toutes. Le pauvre Castlereagh est retenu au lit, à la 
suite d'un accident qui aurait pu être plus grave. Un 
cheval, en ruant, lui a écorché les deux cuisses. C'est 
en se promenant aux Champs-Elysées et en rêvant aux 
destinées du monde que ce malheur lui est arrivé. 



Le même à la même. 

20 septembre 1815. 

Tu apprendras sûremcnl avec plaisir les arrange- 
ments suivants qu'on vient de prendre. L'Empereur 
pari d'ici. Dimanche, 21, il va à Bruxelles, puis à Dijon 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 231 

et ensuite à Berlin. Rasumovski et Capo d'Istria restent 
ici comme plénipotentiaires pour tout terminer. Moi, 
je pars avec Sa Majesté, j'obtiendrai probablement la 
permission de me rendre droit de Bruxelles ou Dijon à 
Berlin. 

Nous laissons en France un corps de trente mille 
hommes commandé par Woronzof. 



Le même à la même. 

23 septembre 1815. 

Bien n'est changé dans mes projets. Cependant les 
changements de ministères feront qu'au lieu de partir 
demain, l'Empereur ne partira qu'après-demain, et moi 
deux jours après, d'abord pour Dijon et puis pour Berlin 
en droiture. J'espère que la nouvelle de mon départ te 
fera du bien. Sans toutes ces difficultés dans les affaires 
intérieures de la France, je serais déjà sur les grands 
chemins. Mais qui pouvait prévoir de pareilles compli- 
cations. C'est Bichelieu qui est à la tête du nouveau mi- 
nistère. Que Dieu lui prête force et bonheur! Clarke 1 est 

1. Clarke (H.-Jaeques-Guill), duc de Feltre, maréchal de France 
et ministre d'État, né en 1765, mort en 1818. Chef d'état-major de 
l'armée du Rhin (1793); suspendu à cette époque comme suspect, 
il devint en 1808 ministre de la guerre; fit échouer la descente des 
Anglais à Walcheren, ce qui lui valut le titre de duc de Feltre (1809). 
Rallié aux Bourbons, il redevint ministre de la guerre en 1815 et ins- 



233 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELUODE. 

ministre de la guerre, Vaublanc 1 , de l'intérieur, De- 
çà zes\ de la police. Pozzo a persisté dans son refus et 
il a eu raison; sa situation était trop délicate pour 
qu'il pût accepter. 



Le même à la même. 

27 septembre 1815. 

Ce changement de ministère a amené plusieurs diffi- 
cultés qui nous ont retenus encore ici. Enfin, à présent, 
tout marche et l'Empereur part irrévocablement demain 
matin. Je regarde même la négociation comme fort 
avancée et je ne doute pas qu'après notre départ, ces 
Messieurs n'aient bientôt fini. Trois conférences avec 
Richelieu lui ont fait beaucoup de bien. Richelieu se 
trouve là dans une belle galère. Cependant sa nomi- 
nation est très populaire, et il pourra se soutenir et 

titua les cours prévôtales. Nommé maréchal en 181 G, il se retira 
en 1817. 

1. Vaublanc (Vincent-Viénot, comte de), homme politique, né en 
1755, mort en 1845, fut député à l'Assemblée législative où il fit par- 
tie de la droite, fut inquiété sous la Terreur pour ses opinions roya- 
listes. Condamné à mort par contumace après le 15 Vendémiaire et 
à la déportation après le 18 Fructidor, rentra en France à la suite du 
18 Brumaire, devint préfet de la Moselle et fut fait comte de l'Em- 
pire. En 1814, il revint aux Bourbons; chargé en 1815 du ministère 
de l'Intérieur, il signa l'ordonnance qui dissolvait l'Institut et épura 
l'administration avec une telle rigueur qu'il fallut le remplacer dès 
1816. Député du Calvados en 1820, il appuya le ministère Villèle. 

2. Decazes (Élie, duc), homme d'État né en 1780, mort en 18G0. 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 253 

soutenir la machine si le mauvais génie qui plane sur 
la moitié de la famille ne s'en mêle pas. Monsieur, 
Madame et tous les leurs sont tout à fait incorrigibles, 
et le Roi est, à leur égard, d'une faiblesse qui ne res- 
semble à rien. Voilà le triste tableau de ce pays-ci, que 
je trace de chez moi, car je ne vais absolument nulle 
part, pour n'avoir pas de discussions désagréables et 
surtout dégoûtantes. 

L'Empereur a pris aujourd'hui congé du Roi et part 
demain. Pour le coup, c'est très sérieusement qu'il s'en 
va. Et moi, je ne tarderai pas à le suivre. 



M. Frédéric de Gentz 
au comte Charles de Nesselrode. 

Paris, l 2'2 novembre 1815. 

J'ai reçu avec infiniment de plaisir, cher comte, vos 
deux petites lettres et les brochures qui les accom- 
pagnaient. Il n'y a rien qui soit aussi agréable à mes 
sentiments, mes besoins et mes vœux, que la perspec- 
tive d'une correspondance suivie avec vous. Je vous 
aurais demandé cet avantage, si vous n'aviez pas eu la 
bonté de me l'offrir. Il n'existe pas beaucoup d'hommes 
auxquels je sois aussi sincèrement et profondément 
attaché qu'à vous, et qui m'aient fourni de meilleures 
raisons pour l'être. Ainsi, entrons en matière. 



231 ARCHIVES DÎJ COMTE CH. DE NESSELHODE. 

Nos grandes affaires sont terminées. Les résultats 
ne sont pas aussi satisfaisants qu'un juge sévère et par- 
faitement compétent aurait pu les exiger; mais ils sont, 
à tout prendre, beaucoup moins mauvais, que je les 
avais pressentis. La partie la plus attaquable — non pas 
sous le rapport des formes et des garanties qu'on a 
adoptées, mais sous le rapport de la possibilité ou pro- 
babilité de son exécution — est sans contredit, comme 
vous l'avez observé aussi, l'arrangement pécuniaire. 
Vous serez effrayé, lorsque vous verrez les deux conven- 
tions pour les articles non exécutés du traité de Paris, 
où Humboldl, d'un côté, et Castlereagh, de l'autre, ont 
épuisé tout ce que l'on pouvait imaginer de conditions 
dures, de précautions et de chicanes, pour extorquer à 
ce malheureux gouvernement jusqu'à la dernière répa- 
ration du dernier grief que Bonaparte avait fourni à 
l'Europe. La totalité des engagements pécuniaires est 
d'autant plus cruelle pour la France, que les chiffres 
qui figurent dans les traités n'expriment pas même les 
charges réelles. Car M. de Richelieu vient de nous 
prouver, que la nourriture seule de l'armée d'occupa- 
tion, calculée dans les protocoles à 100 millions, mon- 
tera à 170, de sorle qu'au lieu de 270 millions qui 
devaient être le mécanisme delà contribution annuelle, 
la France aurait à payer pour le moins 340 millions par 
an, sans compter les payements successifs des liquida- 
tions adjugées sous les deux conventions séparées. 

Quant à nos rapports avec l'intérieur de la France, 
je n'ai jamais cessé de prêcher, et je persiste à croire, 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELUODE. 255 

que nous aurions dû prendre quelque mesure très effi- 
cace, quelque mesure strictement obligatoire pour le 
gouvernement français, afin de le forcer à accepter une 
ligne de conduite très différente de celle sur laquelle il 
se place. Il me paraît certain, indubitable, que si le Roi 
continue à écouler le parti enragé qui Ta dirigé jus- 
qu'ici, si le ministère ne trouve pas le moyen de com- 
primer l'esprit réactionnaire, atroce et sanguinaire, 
dont la minorité active des deux Chambres est possédée, 
et que la majorité ne combat que bien faiblement, il en 
résultera, ou bien une nouvelle catastrophe, ou bien si 
la force étrangère (comme je le crois) en impose assez 
pour la prévenir, un état de choses tellement affligeant, 
tellement monstrueux, que les Cours alliées auront 
bientôt à rougir de prêter leurs forces pour son main- 
tien. 

Si mes vœux n'ont pas été entièrement remplis à ce 
sujet, ils l'ont été du moins en partie. Vous verrez les 
deux notes à M. de Richelieu, celle qui accompagne la 
communication du traité d'alliance entre les quatre 
Cours, et celle qui se rapporte aux pleins pouvoirs 
donnés à lord Wellington. Ces deux pièces sont absolu- 
ment mon ouvrage; j'en ai proposé l'idée; je les ai rédi- 
gées. Le traité d'alliance offrant au gouvernement fran- 
çais des points d'appui et des garanties d'existence, 
dont les puissances alliées font seules les frais, il était 
bien juste, qu'on expliquât à ce gouvernement ce que 
l'on attend de Lui, pour que la tranquillité publique ne 
soit pas troublée de nouveau en pure perle. Le moment, 



236 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

où j'ai engagé lord Castlereagh à signer ces notes, était 
pour moi le plus heureux de la négociation. Je sais 
déjà, à ne pas pouvoir m'y tromper, qu'elles feront un 
moral et excellent effet sur la partie saine et raisonna- 
ble du public, et je crois avoir en même temps rendu 
un service réel à nos ministres, en leur suggérant la 
seule mesure qui portera un caractère désintéressé, tan- 
dis que tout le reste de ce que nous avons fait ici ne 
regarde que nos vils intérêts privés. Je me flatte surtout 
que l'Empereur, votre Maître, approuvera beaucoup 
cette mesure. 

Voici maintenant mon opinion sur l'avenir. Tant que 
l'alliance entre les quatre Cours subsistera, il n'y aura 
en Europe ni guerre, ni révolution. Nous jouirons d'une 
longue et profonde paix. La France, tout en mordant le 
frein, sera obligée d'en jouir avec nous, au moins de 
ne pas nous troubler par de nouvelles entreprises. Car, 
quel serait l'homme assez insensé aujourd'hui pour 
provoquer une autre fois l'Europe contre la France? Le 
Roi se soutiendra, non par son propre poids, moins 
encore par l'attachement du peuple, mais parce que 
l'attentat, qui serait assez fort pour ébranler son trône, 
amènerait immédiatement la ruine finale du pays, et ne 
trouverait, par conséquent, que très peu de partisans. 
Mais l'état actuel de la France n'en est pas moins un 
état contre nature, en opposition directe avec les prin- 
cipes, les sentiments, les vœux des dix-neuf vingtièmes 
de la nation, en opposition directe avec les lois éter- 
nelles du mouvement social. Tant que durera cet état 



[ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 237 

de choses, le trône, soutenu par la force étrangère et la 
crainte d'une catastrophe mortelle, ne sortira pas des 
orages, des agitations intérieures, des embarras et des 
dangers de tous les jours, créés par le mécontentement 
général. Ce sera la même chose après trois ans, après 
cinq ans, tant enfin que les causes du désordre ne seront 
pas radicalement détruites. Ceux qui, en 1814, ont cru 
pouvoir rétablir l'ancien régime pur et simple ont fait 
à la France autant de mal que Robespierre et Bona- 
parte. Mais la nature des choses est plus puissante que 
les hommes. La Révolution française doit parcourir son 
cercle entier, comme celle de l'Angleterre au xvn c siècle. 
La période révolutionnaire a été aussi longue mais beau- 
coup plus affreuse et beaucoup plus radicale que celle 
de 1655 à 1660. La restauration absolue ne se conso- 
lidera pas plus que celle que l'on avait tentée en Angle- 
terre. Un dénouement analogue à celui de 1688 est le 
seul qui puisse raisonnablement et complètement ter- 
miner la révolution de nos jours. Le pouvoir absolu, 
une fois totalement renversé, ne se relèvera jamais. Les 
anciens Bourbons ne peuvent et ne doivent plus régner. 
Quant à l'Europe, dont la tranquillité, je le répète 
avec plaisir, ne saurait être troublée pendant un grand 
nombre d'années, elle ne peut avoir avec la France 
qu'un seul démêlé fâcheux. C'est celui qui s'élèvera tôt 
ou tard par l'impossibilité de payer les sommes énormes 
qu'on a imposées à ce pays. Ce démêlé ne peut tourner 
que contre la France ; il amènera de nouvelles mesures 
de rigueur qui l'écraseront. Mais les auteurs et les fau- 



238 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELKODE. 

tours du système qui conduira à cette crise n'en sont 
pas moins coupables. 

11 faut dire encore quelques mots sur la partie techni- 
que ou diplomatique des dernières négociations. Je crois 
que c'est là notre côté brillant. Comparées à celles de 
1814 et au congrès de Vienne, les conférences de 1815 
ont certainement mérité des éloges. Nous avons beau- 
coup travaillé, et bien travaillé. Nous avons signé plus 
de cent protocoles elsept traitésl Pas un objet n'est resté 
en arrière, pas une question ouverte; en nous sépa- 
rant, nous emportons la satisfaction d'avoir rempli 
notre tache tout entière. Je crois que sous ce rapport- 
là, l'Europe, quelle que soit son opinion sur le fond de 
notre travail, nous rendra justice. 

Permettez qu'avant de finir, j'ajoute aussi quelques 
lignes sur ce qui me regarde. J'ai lieu de croire qu'on 
a été très content de moi. Lord Castlereagh nourrissait 
même l'idée de me récompenser d'une manière magni- 
fique. Lorsqu'il en fut question, il y a quelques semaines, 
j'en parlai en pleine confiance au comte Gapo d'Istria. 
Mon objet était surtout d'empêcher le prince Metternich 
de se mêler de cette question, sachant qu'il ne pouvait 
me faire aucun bien et qu'il gâterait tout en y touchant. 
Le comte Capo d'Istria me dit alors, que comme il sa- 
vait que je désirais, de la part de l'Empereur, une déco- 
ration, il ne pouvait pas me répondre, que les deux 
choses seraient proposables à la fois. Sur cela je lui ré- 
pondis avec la même franchise, que j'étais loin de former 
une prétention aussi indiscrète, mais que n'étant pas 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 259 

assez riche pour renoncer sans folie à une gratification 
pécuniaire pour un cordon, je le suppliais de regarder 
comme non avenu tout ce qui avait jamais été dit sur la 
décoration. Je crus devoir ajouter, qu'ayant rendu à la 
Russie bien moins de services dans cette dernière affaire, 
qu'aux trois autres Cours, je n'avais jamais aspiré à une 
récompense plus forte que celle qu'on m'avait accordée 
à Vienne, et qu'en lui parlant de cet objet, ce n'était 
point son intervention directe en Russie, mais son in- 
tervention indirecte près de l'Angleterre et surtout de 
la Prusse que j'avais en vue. Il n'en a plus été question 
entre nous. Mais tout à coup on a rédigé avant-hier, 
M. de Metternich tenant la plume, un de ces maudits 
protocoles que j'aurais tant désiré éviter, au moins 
pour moi. Je n'ai pas su et ne veux pas savoir ce qu'on 
y a arrêté. Il me suffit de savoir que lord Castlereagh 
ne se croit pas lié par ce protocole ; il m'a témoigné sa 
satisfaction dans des termes que je n'oublierai jamais. 
L'affaire de l'ordre n'a rien de commun avec tout 
ceci. Je n'y persiste cependant pas et je ne vous tour- 
menterai jamais à cet égard. Je connais vos dispositions 
envers moi et cela me suffit. Je m'en retourne à Vienne, 
enchanté de la perspective d'y passer un hiver bien 
calme, bien libre et bien doux. J'ai extrêmement souf- 
fert de la goutte pendant mon séjour à Paris, et j'en 
souffre encore. Il est même étonnant que, malade comme 
je l'étais, j'aie pu faire face au travail le plus fort, le 
plus assidu, qui me soit jamais tombé en partage. 
Écrivez-moi de temps en temps, cher comte; je vous 



240 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE, 

répondrai très scrupuleusement, très régulièrement et 
avec un plaisir infini. Dieu vous donne tout le bonheur 
que vous mérites; et à revoir — à la première réunion 
périodique. 

P.-S. L'Empereur ne m'a jamais donné la moindre 
marque de satisfaction et de reconnaissance pour tout 
ce que j'ai fait pendant le congrès et à Paris; et quoi- 
qu'il ait été averti, que je désirerais beaucoup d'avoir 
le rang et le titre de conseiller d'État, et qu'il serait de 
toute justice de me l'accorder, il a jugé à propos de 
faire la sourde oreille à cette insinuation. Je connais 
cependant un moyen infaillible d'obtenir ce que je 
désire; ce serait que Votre Empereur, toujours juste, et 
éminemment généreux et gracieux, m'accordât le pre- 
mier grade de Tordre de Sainte-Anne; je sais que sur 
cette base j'arriverais à mon but. Je ne veux point vous 
obséder, ni vous tourmenter; et si la chose a de trop 
grandes difficultés, soyez sûr que je n'y insisterai pas. 
Mais si vous trouviez un moment favorable pour la mettre 
en avant, veuillez la saisir. Il faudrait cependant qu'il 
fût ajouté exprès : « que c'est une grâce extraordinaire 
qu'on m'accorde pour les services rendus à la cause 
générale de l'Europe dans les négociations de 1814 
et 1815 ». 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 241 

M r Frédéric de Gentz 
au comte Charles de Nesselrode. 

Vienne, 28 décembre 1815. 

Quoique je n'aie pas gran<T chose à vous dire, cher 
comte, il m'est cependant impossible de laisser partir le 
comte de Gapo distria, sans me rappeler à votre sou- 
venir. 

Je suis ici depuis le 20; jamais contraste plus frap- 
pant, que celui entre mon séjour de Paris, et l'existence 
dans laquelle je suis rentré à Vienne, n'a pu être ima- 
giné. Je vous ai déjà mandé que la dernière époque sur- 
tout que j'ai passée à Paris a été pour moi remplie 
d'intérêt, et je puis bien dire de jouissances dans le sens 
le plus noble de ce mot. Ici, tout me présente l'image 
d'une morne solitude. Ce n'est pas que je m'en plaigne; 
il aurait dépendu de moi, de m'associer au voyage 
d'Italie; mais après lant d'agitations, je sentais un besoin 
extrême de repos et de recueillement; et quand même 
je serais obligé à Vienne de passer tout l'hiver, tout fin 
seul chez moi, je ne regretterais jamais d'avoir pris 
cette résolution. J'ai trouvé d'ailleurs un très bon loge- 
ment (dans la maison où Anstedt demeura l'hiver der- 
nier) et j'ai la perspective agréable de recevoir succes- 
sivement une quantité de jolies choses dont j'ai fait 
l'acquisition à Paris. J'ose vous citer cette circonstance, 
parce que vous êtes un homme assez supérieur pour 

v. — 10 



242 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

ne pas être insensible à ces petits adoucissements de 
la vie. 

Je suis toujours très content de l'état des affaires 
publiques; je m'en étonne quelquefois; et pourtant c'est 
le fait; et il est certain, que tôt ou tard on nous rendra 
amplement justice sur le caractère et les résultats de 
nos derniers travaux. En France, les choses vont remar- 
quablement bien depuis notre départ; la loi d'amnistie, 
effet heureux de nos dernières mesures, a consolidé la 
partie saine du ministère et prouvé que dans les 
Chambres mêmes le parti de la modération commence à 
prendre le dessus. Vous serez également content des 
mesures préalables adoptées, le 13, par rapport aux 
inscriptions servant de garanties aux différents engage- 
ments pécuniaires. J'espère qu'elles feront un peu 
rougir ceux de nos amis qui, ne cessant de traiter le 
gouvernement français comme une bande de voleurs, 
prétendaient toujours qu'aucune précaution n'était suf- 
fisante contre sa perfidie, et voulaient à toute force lui 
enlever le dépôt de ses propres inscriptions pour le 
mettre en sûreté à Francfort. 

L'Empereur et Metternich sont dans un état d'ivresse. 
Les flatteries et l'enthousiasme, vrai ou factice, des Ita- 
liens, leur ont complètement tourné la tête. Metternich 
écrit à une personne de sa famille : « qu'enfin il a 
trouvé un pays où on ne confond pas, comme ailleurs, 
ceux qui ont perdu les provinces de la Monarchie avec 
ceux qui les ont reconquises ». Si nous étions à la veille 
de quelque nouvelle guerre, ou de quelque nouveau 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 243 

congres, ce langage me ferait trembler; maintenant je 
ne veux pas lui envier son innocent triomphe. 

Pendant que l'Italie s'épuise en adulations et en bas- 
sesses, les habitants de Vienne et de tous les pays héré- 
ditaires allemands sont livrés au mécontentement et à la 
désolation. Le cours du change, allant toujours de mal 
en pis, en dépit de toutes nos victoires et de toutes nos 
contributions tirées, et la cherté excessive de tous les 
besoins de la vie, ont produit ici une désolation des 
esprits, telle que je ne me rappelle pas l'avoir rencon- 
trée dans les époques les plus désastreuses. On est sur- 
tout exaspéré par l'apathie, au moins apparente, du 
gouvernement, qui n'annonce, même pas pour l'avenir, 
quelque mesure capable de remédier à de si grands 
maux. 



Le comte Pozzo di Borzo 
à la comtesse Charles de Nesselrode. 

Mme la comtesse Molly Zichy vient de m'envoyer un 
exprès pour m'informer qu'elle passe la matinée en 
retraite; ce qui signifie, en langage de dévote, qu'elle 
fait la liste de ses péchés, qu'ensuite elle va se donner 
un dîner maigre, chose injuste parce que l'estomac ne 
doit pas faire pénitence pour les tendresses du cœur; 
enfin qu'à cinq heures elle ira à l'église arranger ses 
comptes, et rétablir son crédit pour l'avenir. Il résulte 



244 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

de tout cela qu'elle me croit trop dangereux dans un 
moment où le diable se sert de tout pour donner des 
distractions. 

Je n'ose pas vous en dire davantage, votre générosité, 
Madame, devinera le reste et m'épargnera l'humilia- 
li(tn de vous dire d'avance ce que je compte hasarder. 



Lettre adressée à Eugène Beaukarnais 
et attribuée à la reine Hortense. 

Je t'ai écrit par un courrier et voilà l'idée qui me 
vient qu'on l'aura peut-être arrêté; dans les temps de 
troubles, les diplomates ne s'en font pas faute, et moi, 
qui ne le suis guère, je n'écris pas en conséquence, car 
je me rappelle t'avoir mandé que j'avais dit à l'Empe- 
reur que tu devais venir bientôt à Paris pour lui être 
utile, et comme cela on pourrait y voir des choses qui 
ne sont pas, puisque c'était simplement pour prier le 
roi de France de lui payer ses trois millions, ainsi tu 
pourras f expliquer ensuite, quand je te parle de l'en- 
thousiasme, je ne saurais trop en dire. Si on voulait 
nous faire la guerre, cela deviendrait tellement national 
que cela serait comme l'Espagne, car jamais les Bour- 
bons ne pourront revenir. Ils ont trop mal pris la 
France; ils n'ont que les salons pour eux; mais tout 
cela ne se bat pas. Au reste, voilà l'Empereur qui nous 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELftOBE. 245 

donne la liberté de la presse, viendra ensuite une 
Constitution, et on assure qu'il veut la paix avec tout le 
monde; il n'y a (pie le relourde sa famille qui fait un 
mauvais eflet, mais pourvu qu'il ne leur donne pas 
grande confiance, c'est assez simple qu'ayant partagé 
son malheur, ils partagent son bonheur. Tu ne médiras 
pas que je ne sais pas juger, quand je t'ai dit, ne 
sachant son débarqucmcnî, qu'il reviendrait sans 
obstacle, c'est que je connaissais l'opinion et c'esl une 
grande chose pour réussir. Adieu, donne-nous donc de 
tes nouvelles. On fait courir ici le bruit que tu es 
contre nous, je ne puis le croire, ton intérêt est avec 
nous et si tu pouvais avoir Parme et Plaisance, ce serait 
bien beau. Nous n'avons plus ici de grands dignitaires; 
mais malgré ta principauté, si on te faisait connétable, 
ce serait là mon désir pour toi et ce serait la perfection. 
Adieu, je t'embrasse, je regrette déjà ma tranquillité. 
Cela me convenait mieux et, à présent, je suis tour- 
mentée par tout le monde; les pétitions et les amis 
pleuvent et je ne fais pas grand cas de ceux-ci. Mais 
comme il y a bien des gens auxquels on peut rendre 
service, me voilà dans une activité qui me tue. Cepen- 
dant il faut aussi que je pense à mes affaires. Adieu. 



246 MUiHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 



M. Frédéric de Gentz 
<ni comte Charles de Nesselrode. 

Vienne, 8 février 1816. 

Votre lettre du 26 janvier, monsieur le comte, me 
confirme dans les bonnes intentions que je nourrissais 
toujours par rapport à notre correspondance. Quel que 
soit le calme ou même la nullité de l'époque où on se 
trouve, il ne faut jamais laisser tomber le fil; on le 
reprend alors avec plus de succès, lorsque les événe- 
ments deviennent plus intéressants. D'ailleurs, comme 
nos rapports sont tels que vous ne dédaignez même pas 
de prendre part à mes affaires personnelles, et que de 
mon côté tout ce qui tient a votre bonheur et à votre 
satisfaction est pour moi un objet de grand intérêt, 
nous avons toujours une raison suffisante de nous 
écrire, celle de constater le souvenir réciproque. 

11 est vrai, et malgré mon horreur profonde pour la 
guerre, je ne saurais en disconvenir, la paix générale 
est un état insipide et ennuyeux, quand on a passé la 
plus grande partie de sa vie dans les catastrophes et les 
orages. Je ne saurais vous dire avec quelle impatience, 
j'attends l'ouverture du Parlement, espérant que Là il y 
aura au moins quelque mouvement, quelques débats 
curieux, quelques escarmouches sanglantes. En atten- 
dant, les lii<le< négociations avec la Bavière sont le seul 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 247 

objel politique, sur lequel on puisse s'arrêter quelques 
instants. 

On croit ici cette négociation terminée, parce que la 
cour de Munich a reconnu ce qu'on appelle le principe 
des restitutions, et parce que le Prince Royal est allé à 
Milan. Mais la Bavière n'a jamais formellement contesté 
le principe des restitutions; ce sont les équivalents qui 
ont formé de tout temps le fond du procès. On me dit 
(car je ne suis que très médiocrement instruit sur cette 
affaire) que le nouveau plan dont le Prince Royal doit 
faire les honneurs à Milan, a pour objet de jeter le 
Grand-Duc de Bade sur la rive gauche du Rhin ; on 
m'assure que les ministres de Russie et d'Angleterre 
approuvent cet arrangement. Si cela est vrai, et si le 
Grand-Duc de Bade se soumet tranquillement à cette 
disposition, je n'ai rien à dire, et je ne vois pas pourquoi 
l'Autriche s'y opposerait. Mais si, comme on pourrait 
bien s'y attendre, après ce que nous avons vu au Congrès 
dans la discussion d'un projet moins étendu, le Grand- 
Duc de Bade crie au meurtre et à la violence, je ne 
conçois pas trop comment ceux de nos amis qui nous 
accusent de maltraiter la Bavière, en manquant vis- 
à-vis d'elle aux engagements les plus positifs, nous 
absoudront du reproche de fouler aux pieds le Grand- 
Duc de Bade, en le choisissant pour victime dans 
une complication à laquelle il n'a jamais' eu aucune 
part. Mon désir n'est cependant pas, que l'on repousse 
un moyen quelconque, propre à terminer ces odieuses 
discussions. 



248 ARCHIVES DU COMTE CM. DE NESSELRODE, 

Le comte S lad ion est à Milan pour soumettre à l'Em- 
pereur un plan pour le rétablissement de notre système 
monétaire. Les bases de ce pian sont tout à fait d'accord 
avec mes principes. On établira d'abord une caisse 
d'escompte, où le papier-monnaie (sans distinction 
d'époque de création, ce qui est 1res important et très 
loyal) sera échangé, à un cours fort supérieur à celui de 
la place, contre (\v* billets ayant la valeur du numéraire 
effectif, puisqu'ils pourront être échangés au pair à une 
autre caisse. Celte opération à laquelle sera consacrée 
une somme considérable d'argent comptant, absorbera 
entre 150 et 200 millions de papier, et fera monter, par 
conséquent, en proportion celui qui reste. Mais, en 
même temps, on exigera le paiement d'une grande 
partie des contributions dans ces mêmes billets, qui 
auront la valeur du numéraire effectif. La caisse 
d'escompte n'est qu'un établissement provisoire pour 
arrive]- à celui d'une banque nationale, conçue dans un 
très bon sens, et qui sera chargée, aussitôt qu'elle 
entrera en fonction, de toute la direction des affaires 
pécuniaires. Le comte Stadion est décidé à employer 
même des étrangers pour mettre en train cette grande 
mesure. 

Il est certain, que si l'Empereur approuve le tout, 
nous en sentirons les effets bienfaisants dans trois ou 
quatre mois d'ici ; je ne crois pas qu'avant le 1 er juin on 
puisse entrer en matière, et pour la banque il faudra 
peut-être bien plus de temps. Au reste, je vous prie de 
regarder ceci comme une communication très confiden- 



ARCHIVES 1)1! COMTE Cil. DE NESSELRODE. 249 

tielle; car le plan n'est encore connu (jnc de quatre on 
cinq personnes toulau plus. 

Je regrette beaucoup, cher comte, que vous ne 
m'ayez pas dit un mot clans votre dernière lettre de la 
publication faite à Pétersbourg du traité entre les (rois 
souverains. Je suis persuadé, que les motifs les plus 
nobles et les plus élevés ont porté l'Empereur à cette 
publication; et je crois aussi qu'elle produira partout 
un effet heureux et augmentera la confiance dans la 
solidité de la paix générale. Mais comme on ne s'atten- 
dait pas chez nous à voir imprimée cette pièce, nous en 
avons été un peu frappés et embarrassés; et dans 
l'absence du Prince Metternich, Hudelist n'a pas voulu 
prendre le parti de la faire réimprimer dans nos 
gazettes. 11 me paraît presque qu'on a eu aussi à Berlin 
quelques scrupules à cet égard. Et quant à Londres, je 
prévois (|ue le ministère aura quelques rudes chocs à 
essuyer. J'espère pourtant que l'esprit et le sentiment 
de ce traité auront raison des difficultés qu'on voudrait 
créer. 



Le même au même. 

Vienne, 1 er juin 181C. 

Je saisis la première occasion convenable, cher 
comte — elles sont rares, bien rares aujourd'hui — 
pour vous remercier de tout mon cœur de votre très 



250 ARCHIVES l»l COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

aimable el charmante lettre du w 20 avril, de la pari que 
vous avez eue à la réalisation des cadeaux qui l'accoin- 
pagnaieut et qui m'ont fait grand bien, enfin du thé 
excerlentissime dont vous m'avez gratifié. Celui-ci est 
au-dessus de tous les éloges et d'une perfection que je 
ne connaissais pas encore. Je 'n'en prends qu'une fois 
par semaine pour mon déjeuner; et lorsque ce jour 
arrive, je m'en réjouis déjà la veille et pendant la nuit. 
Je l'ai fait goûter deux ou trois fois à des amis par 
excellence, qui l'ont admiré avec moi. Wallmoden, 
entre autres, qui est toujours très sensible à votre sou- 
venir (et qui vient de partir pour Francfort et Carlsbad, 
à cause de ses affaires, mais qui doit être de retour ici 
le 1 er juillet) en a conçu une jalousie extrême, parce 
qu'il prétend que vous lui en avez promis aussi. Je lui 
ai dit pour le consoler, qu'après son retour il aurait 
régulièrement du mien une fois parjemaine, car je ne 
puis pas aller plus loin. 

En compensation de tant de belles 'et bonnes choses, 
je vous envoie ci-joint un petit exposé de notre nouveau 
système, non pas de finances, mais de circulation. Je 
suis très fâché de ne pas avoir pu vous le transmettre 
plus tôt, et plus encore, quand je pense que cette lettre 
ne vous parviendra probablement que lorsque vous 
aurez déjà connaissance de cette mesure. Car les patentes 
paraîtront le 4, et le porteur de ma lettre voyagera si 
lentement que je ne crois guère qu'il les devance. Je 
ferai cependant avec Oit l'arrangement que mon paquet 
-<>il l'émis à la poste aussitôt qu'il aura franchi la fron- 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELKODE. 251 

tière. Ayant donc été dans le secret de cette mesure, je 
ne pouvais pas le confier aux voies ordinaires. Au reste, 
quand môme mon précis ne vous parviendrait qu'après 
coup et perdrait le mérite de la nouveauté, il conservera 
toujours un certain degré d'intérêt parce qu'il embrasse 
l'ensemble et même les antécédents de l'opération, 
parce qu'il contient plusieurs données dont on ne fera 
point part au public, enfin parce que j'y ai ajouté quel- 
ques réflexions qui pourront en faire naître de meil- 
leures. 

Vous connaissez ma prédilection pour le papier- 
monnaie; elle se fonde sur des principes qui ne chan- 
geront jamais; et quoique le siècle ne soit pas mur pour 
un instrument aussi élevé et aussi délicat, je me pro- 
pose, avant de mourir, d'en établir au moins la théorie 
pour la postérité, en dépit de tous les Ganilh 1 de l'uni- 
vers. Cela étant, vous concevez qu'il m'a fallu des motifs 
bien puissants pour donner mon suffrage à un système 
basé sur l'abolition entière du papier-monnaie en 
Autriche. Mais, initié depuis six mois dans les idées et 
les projets du comte Stadion, et ayant examiné la 
matière sous tous ses rapports, j'ai reconnu, que chez 

1. Ganilh (Charles), économiste et homme politique français, né 
en 1758, mort en 1 856. Un des sept membres du comité des élec- 
teurs de Paris, en 1780. Membre du Tribunat après le 18 brumaire. 
Fut exilé avec Chénier et Benjamin Constant, en 1802, pour son 
opposition au gouvernement consulaire. Député de la minorité libé- 
rale de 1815 à 1825. Comme économiste, Ganilh fut surtout un vul- 
garisateur. 11 veut que la science économique, dédaignant les vaines 
spéculations, s'appuie exclusivement sir l'observation des faits géné- 
raux, c'est-à-dire sur la statistique. 



252 ARCHIVES DU COMTE CU. DE NESSELRODE. 

nous il était indispensable de trancher la question et 
de renoncer an papier sans réserve. 

En panant de ce principe, je ne crois pas qu'il était 
possible d'imaginer une opération pins juste pour les 
possesseurs de billets, mieux calculée pour mettre la 
circulation sur un pied solide, et en même temps plus 
utile au commerce et au crédit du pays, que celle qui a 
élé choisie. Sans l'intermédiaire d'une banque, nous 
n'aurions jamais pu atteindre le but; l'établissement 
de cette banque est un grand bien par lui-même et peut 
devenir la sourcedes améliorations les plus importantes. 
Vous qui connaissez notre terrain, vous jugerez si c'était 
une petite entreprise que d'engager l'Empereur à con- 
sentir à toutes ces nouveautés, à sanctionner une insti- 
I ut ion, réunissant tant de pouvoir à tant d'indépendance, 
à rendre cette institution le point centrai de la circula- 
tion, à lui abandonner même en toute propriété des 
millions de numéraire, dont on ne se sépare jamais 
sans quelques regrets. 

La force des choses et la fermeté du comte Stadion 
ont triomphé de tout. Il y a peut-être un peu de partia- 
lité dans mon jugement, car on finit toujours par 
s'attacher à une chose dont on s'est longtemps occupé. 
Mais il me semble que ces mesures doivent nous faire 
honneur au yeux des étrangers, et rehausser sensible- 
ment la considération et le crédit de l'Autriche. 

Précisément, pendant l'époque où je méditais jour et 
nuit ces objets, le hasard a fait tomber entre mes mains 
le Cours d'économie politique de M. Sporch, qui a paru 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODË. 253 

à Pélersbourg l'année dernière. L'auteur, quoique très 
estimable par ses connaissances, n'est pas cependant un 
homme de génie; il est adversaire décidé et obstiné du 
papier-monnaie. Mais le sixième volume de cet ouvrage 
contient des données précieuses, sur l'industrie, le 
commerce, et sur tout le système monétaire de la Russie. 
J'ai vu à mon grand élonnement par un des tableaux 
qu'il fournit, que le papier-monnaie n'a pas été 
augmenté chez vous depuis 1810 et que sa totalité n'a 
jamais dépassé 577 millions de roubles. Ce fait, tout 
nouveau pour moi, et très inattendu, vu les dépenses 
énormes des dernières années, est relaté dans des termes 
si positifs, que je ne puis pas douter de son authenticité. 
Le même problème doit être différemment envisagé et 
traité dans différents pays; je ne sais pas, si, placé en 
Russie, je voterais jamais pour l'abolition entière du 
papier, et M. Sporch lui-même, avec toute son anti- 
pathie, ne paraît désirer que la réduction delà quantité 
des billets. Mais si jamais on jugeait nécessaire de s'en 
défaire absolument, l'exemple de l'Autriche vous prou- 
verait au moins que l'opération n'est pas d'une difficulté 
excessive. Je suis même (en lé de croire, que lorsque 
l'émission d'un papier-monnaie a, une fois, considéra- 
blement dépassé les limites des besoins réels de la 
circulation, il est motus difficile de l'anéantir tout à 
fait que de le ramener à sa juste mesure. Je parle ici 
de la difficulté de l'exécution, car en fait de principes, 
je préférerais toujours la dernière de ces opérations, là 
où elle est possible; chez nous, elle ne l'était pas. 



254 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

Il ne vous échappera certainement pas, qu'en 
adoptant son nouveau système l'Autriche manifeste 
d'une manière très prononcée sa confiance dans la 
durée de la paix. J'espère bien que dans dix ans d'ici, 
peut-être dans six, si toutes les branches de l'admi- 
nistration se mettent à l'émission de ce système, le 
crédit du gouvernement doit se rétablir au point de lui 
rouvrir la ressource des emprunts volontaires; mais 
si nous étions surpris par une guerre dans les deux ou 
trois premières années, la renonciation illimitée au 
papier-monnaie pourrait, sans doute, nous jeter dans 
de grands embarras. Sous ce point de vue, il y a 
quelque chose de hardi et, on pourrait dire, de hasardé, 
dans cette mesure, mais je crois tellement à la stabilité 
de la paix générale, que ce danger ne m'effraie pas 
beaucoup. 

Je désire extrêmement d'apprendre ce que des 
hommes éclairés chez vous penseront de cette grande 
révolution financière et surtout quelle en est votre 
opinion, et je vous prie de me le communiquer le 
plus tôt possible. 

Le Prince Metternich est de retour depuis quatre 
jours. Son œil droit souffre encore, mais je ne crois 
nullement que ce soit un mal incurable. Sa santé, 
pour le reste, est excellente, et son humeur parfaite. Il 
ira prendre les eaux deBaden dans quinze jours. Quant 
à moi, je ne bougerai pas de Weinhaus où je vois 
croître avec un plaisir inexprimable des fleurs et des 
arbres que j'ai fait planter. Je vous prie de présenter 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 255 

mes respectueux et bien tendres hommages à Madame 
de Nesselrode. 



Le même au même. 

Vienne, 16 octobre 181(1. 

Pour mon malheur, cher comte, je n'apprends qu'au- 
jourd'hui, en dînant chez le Prince Esterhazy, par le 
comte de Stackelberg, qu'une excellente occasion va 
partir cette nuit. Hélas! je n'ai plus le temps d'en pro- 
fiter et à peine celui de vous exprimer mes sensibles 
regrets. Je vous destinais depuis longtemps une longue 
lettre; vos deux dernières remplies de choses amicales 
et aimables, les conversations infiniment intéressantes, 
que j'ai eues avec le comte Kotchoubei, l'état de nos 
finances, tout m'animait à vous écrire. Mais j'étais 
écrasé de travail depuis mon retour des eaux de 
Gastein; les contrariétés fatales que le système du 
comte Stadion avait éprouvées, dès le moment de son 
entrée dans le monde, et la position critique où il se 
trouva, m'imposaient le devoir de l'assister de toutes 
mes forces. Plus tard, notre ami Metternich ayant été 
chargé par l'Empereur d'un rôle important dans cette 
affaire, et s'y appliquant avec un zèle, avec une ardeur 
qui vous étonneraient au plus haut degré, me choisit 
encore pour son second; et comme, par un bonheur 
presque miraculeux, les eaux de Gastein m'ont régénéré 



256 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELKODE. 

el rajeuni à un point inconcevable, j'ai pu consacrer à 
la besogne des moyens, comme je ne m'en étais pas 
senti dépuis douze ans. J'ai pu rendre des services 
essentiels. 11 faut dire que nous étions menacés d'un 
coup épouvantable. Le parti nombreux, qui avait voté 
depuis longtemps pour les mesures violentes, c'est-à- 
dire pour l'extinction subile du papier-monnaie par un 
coup de rasoir, profitant de l'embarras du moment, tra- 
vaillait à forée pour faire adopter ce système, qui aurait 
ruiné la monarchie de fond en comble. Nous avons eu 
à soutenir une lutte bien sévère; et il n'y a pas plus de 
deux jours que nous avons enfin remporté la victoire la 
plus complète et la plus glorieuse. Sans Metternich et 
moi (car j'ose bien me compter pour quelque chose 
dans ceci), Stadion succombait indubitablement. 

Je vous ferai, au premier moment de relâche et de 
repos, un récit fidèle de tout ce qui s'est passé à ce 
sujet. Je sais d'avance qu'il vous intéressera beaucoup. 
Jamais ces questions n'ont été approfondies, creusées, 
sifted lo ihe bottom, comme dans cette occasion. C'est 
à présent seulement que je crois posséder à fond la 
théorie du papier-monnaie. Docendo discimus; ce sont 
les grandes crises qui dévoilent à un esprit bien or- 
ganisé les véritables secrets de l'art. Permettez que je 
vous dise un mot sur ce qui vous regarde. Défiez-vous 
de ceux qui, dans la position où la Russie se trouve à 
cet égard (et que je n'ai bien connue, qu'après mes 
entretiens avec M. de Kotchoubei), vous conseillent des 
opérations tant soit peu hasardeuses. Je ne crois pas 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 257 

que vous puissiez être mieux que vous Fêles. Celle 
thèse sera aussi développée dans son lemps, je ne fais 
aujourd'hui que signaler les bases de mes observations 
futures. 



Le même au même. 

Vienne, 15 novembre 1816. 

J'entrerai en matière sans préface, cher comte. Je 
vous dois encore l'explication des causes, qui ont fait 
crouler le système du 1 er juin. Je m'en acquitterai 
aussi succinctement, mais aussi clairement que possible 
et j'ajouterai ensuite quelques données sur l'état actuel 
de nos affaires pécuniaires. 

Le système du comte Stadion reposait sur les sup- 
positions suivantes : 

1° Que sur 650 millions de papier-monnaie (dont 
600 seulement sont en circulation, le reste dans les 
caisses publiques) 100 seraient éteints par la vente de 
50 000 actions de la banque, a 2000 florins en papier 
et 200 en numéraire, la pièce, l'Etat se chargeant de 
donner pour ce capital de 100 millions des obliga- 
tions portant 2 1/2 pour 100 d'intérêt en numéraire. 

2° Que le reste serait racheté, partie (2/7) en billets 
de banque (bank-notes), partie (5/7) en obligations 
d'État, portant 1 pour 100 d'intérêt, ce qui exigeait 

v. — 17 



258 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

environ 142 millions en billets de banque, et 557 mil- 
lions en obligations; 

5° Qu'une somme de 50 à 60 millions effectifs (dont 
nous disposerons dans l'espace d'un an) serait suffi- 
sante pour maintenir en circulation les 142 millions 
de billets de banque; et que la banque (quoique tou- 
jours couverte par l'administration et n'agissant en ceci 
que pour le compte du gouvernement) nous aiderait à 
réaliser cette dernière opération. 

La vente des actions de la banque a manqué. Au 
lieu de 50 000 actions, on a débité jusqu'ici un peu 
au delà de 5000. Premier mécompte. C'était en grande 
partie la faute du gouvernement; mais cette faute 
n'aurait pas été décisive. 

Un fonds en numéraire de 50 à 60 millions pour 
1 12 millions de billets de banque (à émettre successi- 
vement) eût été très considérable et plus que suffisant 
pour une banque de circulation établie de longue date. 
Ni la banque d'Angleterre, ni aucun autre établisse- 
ment de ce genre, n'a jamais eu un fonds de cette force 
à proportion de son papier circulant. Mais entreprendre 
cette opération dans un pays, où tout crédit public est 
mort, avec un peuple ignorant, et en face d'une armée 
d'agioteurs, c'était trop hasarder. Cependant si au lieu 
de deux tiers, comme on l'avait supposé, seulement la 
moitié, seulement un tiers des billets émis avaient pu 
rester en circulation, il y aurait encore eu des res- 
sources. L'extinction du papier aurait été un peu plus 
lente et nous aurait coûté 20 bu 50 millions de plus; 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 259 

mais elle restait encore exécutable. Malheureusement 
les premières manipulations tombèrent entre des 
mains tellement mal habiles, que, dans moins de huit 
jours, confiance, crédit, principe, marche régulière, 
ressources, tout fut détruit. Pas un des billets émis ne 
se soutenait dans la circulation ; à mesure qu'on les 
émettait, ils retournaient à la caisse pour être con- 
vertis en argent. Vous en pressentez déjà les consé- 
quences. 

On avait jugé à propos de charger des opérations 
provisoires une des plus sottes commissions qui ont 
jamais existé, sauf à i émettre le tout à la véritable 
banque aussitôt qu'elle serait constituée. Cette faute 
était la plus grave de toutes. On n'aurait jamais dû 
commencer, avant d'avoir établi la banque, ne fût-ce 
qu'avec 5000 actions, auxquelles le gouvernement 
n'avait qu'à ajouter 8 ou 10 000, sous d'autres noms. 
Alors l'émission des billets pour le compte du gouver- 
nement se serait amalgamée et confondue dans l'opi- 
nion avec celle des billets, que la banque aurait fait 
circuler pour ses propres affaires; et, quoique la chose 
fût toujours difficile, il y avait des chances de succès. 
Mais commencer, sans avoir établi la banque (et elle ne 
l'est pas encore aujourd'hui), était une bévue impar- 
donnable. Je l'avais prêché à Stadion, jour et nuit; 
mais il voulait aller en avant, il se berçait d'illusions; 
c'était un peu l'histoire de ces alliés, qu'il crut avoir 
en 1809. 11 n'y avait pas moyen de le retenir. 

Après avoir pendant deux mois racheté pour environ 



"260 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

40 millions de papier-monnaie qui exigeaient (à 2/7) 
environ I 1 millions de billets de banque, lesquels nous 
coûtaient environ 11 millions effectifs (car chaque 
billet a été exactement payé), on s'aperçut, au milieu 
des alarmes et du découragement, qu'il était impos- 
sible de procéder dans cette voie, attendu que les pre- 
miers 100 millions de papier, éteints de cette manière, 
nous auraient enlevé déjà près de 50 millions en nu- 
méraire, et que, d'ailleurs, il était complètement absurde 
d'émettre des billets dont aucun ne restait en circula- 
tion. Autant eût valu donner les 2/7 tout simplement 
en argent comptant, si nous avions été assez riches, 
pour y consacrer 140 millions. Après s'être débattu 
pendant quelque temps dans les incertitudes, dans les 
récriminations, dans toutes les horreurs d'un état in- 
termédiaire, également cruel et honteux, un événe- 
ment subalterne est venu nous tirer d'affaire. Le con- 
cours aux caisses de la banque avait augmenté à un 
point scandaleux; il fallait déjà des régiments pour 
tenir tête à ces désordres; on en a pris acte pour sus- 
pendre l'opération ; et de ce moment, comme vous pou- 
vez bien vous l'imaginer, on s'est gardé de la re- 
prendre. 

Dans ces entrefaites, le crédit personnel de Stadion 
ayant prodigieusement baissé, tous les esprits faux, 
tous les hommes à idées tranchantes, tous nos misé- 
rables faiseurs de projets sont sortis de leurs cavernes 
et ont pressé, conjuré l'Empereur de mettre un terme 
à tous ces systèmes temporisants et de couper le mal 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. '261 

par la racine. L'Empereur commençait à plier. Si la 
peur ne l'avait retenu, l'arrêt de mort de toute la 
masse de papier-monnaie eût été prononcé avant la fin 
de septembre. 

C'est alors que Metternich a paru sur la scène. Ayant 
consacré depuis quelques mois plusieurs heures par 
jour (qu'en dites-vous?) à s'occuper avec moi de ques- 
tions de finance, et ayant fait des progrès vraiment 
étonnants dans cette branche, il a offert ses services à 
l'Empereur. L'Empereur les a acceptés avec empres- 
sement. Il a été nommé président d'une commission 
ou conférence particulière, où les principes à adopter 
dans cette crise ont été discutés pendant quelques se- 
maines entre lui, Stadion, Zichy, Baldacci 1 , grand par- 
tisan des mesures radicales, et trois conseillers aussi 
dévoués que lui aux doctrines les plus funestes, mais 
plus perfides encore et plus dangereux. Malgré la neu- 
tralité de Zichy, Metternich et Stadion ont remporté la 
victoire ; et l'Empereur a enfin décidé que le système 
de Y extinction graduelle du papier serait invariable- 
ment suivi. Quoique je n'aie pas paru à ces confé- 
rences, je puis dire avec vérité que tout ce qu'on y a 
fait de bon a été mon ouvrage; ce que j'ai travaillé 
depuis quatre ou cinq mois est inconcevable. Mais je 



1. Baldacci (le baron Antoine), diplomate autrichien, né en 1767, 
mort vers 1830. Ministre de l'empereur François II, il prit part à la 
guerre de 1809, et fut attaché aux armées de la coalition en 1815, 
1814 et 1815. 11 se fit remarquer par sa haine contre la France et 
Napoléon. 



269 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

n'aurais rien produit et tous mes efforts auraient été 
complètement inutiles, sans l'activité, le zèle, le cou- 
rage et la fermeté que Metternich (Stadion était presque 
nul) a déployés dans cette grande occasion. 

Pour réaliser ce système d'extinction graduelle, nous 
avons commencé par une mesure que vous aurez vu 
annoncer dans les papiers publics. C'est un arrose- 
ment des obligations portant intérêt en forme d'em- 
prunt. Le porteur d'une obligation, dont l'intérêt est 
aujourd'hui 2 1/2 pour 100 en papier, en ajoutant à 
cette obligation 100 florins en papier, reçoit une nou- 
velle obligation de 100 florins portant 5 pourlOO en 
numéraire. L'opération est très avantageuse pour le 
public, et, par conséquent, assez chère pour l'Etat; 
mais il n'y avait pas d'autre chose pour le moment. 
Nous pensons, et nous sommes presque sûrs de retirer 
au delà de 150 millions de papier par cette mesure. 
Elle sera suivie de quelques autres d'un genre ana- 
logue, jusqu'à ce que la masse soit réduite à 200 mil- 
lions; le tout nous coûtera 9 à 10 millions d'intérêts, 
qui (avec un bon fonds d'amortissement) ne sont pas le 
bout du monde. 

Arrivés à ces 200 millions, nous nous arrêterons et 
nous verrons quel sera alors le parti le plus sage à 
prendre. 

Voilà la marche projetée; et, si nous pouvons la 
suivre jusqu'à la fin, nous serons encore sortis avec 
tissez de bonheur n'es embarras cruels dans lesquels 
nous étions tombés, et même de la totalité du grand 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 263 

problème. Mais Dieu sait quelles nouvelles fa nies, 
quelles nouvelles intrigues et quels nouveaux boule- 
versements nous attendent encore dans une aussi 
longue route! 

Melternich est aujourd'hui au pinacle de la faveur. 
Il Ta méritée; s'il avait jamais été aussi laborieux, 
aussi vigoureux, aussi zélé, pendant les époques de nos 
grandes négociations des années dernières, beaucoup 
de choses auraient pris une tournure différente. 

Notre situation politique est aussi belle que pos- 
sible. Nous sommes bien, et même au dernier mieux, 
avec toutes les puissances ; et vous sentez bien que les 
dispositions extrêmement favorables que votre Empe- 
reur nous a témoignées depuis quelque temps n'ont 
pas peu ajouté à notre satisfaction et à notre bonheur. 
Tchernichef se louera certainement beaucoup de l'ac- 
cueil qui lui a été fait ici. Il est vrai qu'il s'est conduit 
avec une mesure, une prudence, un savoir-faire et une 
aménité qui ne laissent rien à désirer. 

La seule chose qui m'inquiète quelquefois est cette 
maudite Diète de Francfort. Je ne sais pas si vous avez 
reçu ce chef-d'œuvre de barbarie, par lequel notre 
ministre a débuté à la première séance publique, lin 
sot, un animal, un mécréant, nommé Spiegel, qu'on a 
placé, Dieu sait pourquoi, à la chancellerie d'État, et 
qui y fait mon désespoir, est l'auteur de cette compo- 
sition fabuleuse. Je devrais m'en réjouir, puisque tout 
ce qui peut donner des ridicules à cette confédération 
que je déteste du fond de mon cœur doit être dans mes 



264 ARCHIVES I>U COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

vœux cl mes calculs ; mais l'idée que l'Autriche, et 
notamment Metternich, qui a le tort immense de m'a- 
voir caché celte infâme pièce, se sont prostitués 'devant 
l'Europe à un tel point, me fait pourtant de la peine. 
Croyez-moi, au reste, mon cher comte, celte diète nous 
donnera encore du fil à retordre ; pas six mois ne se 
passeront, que la conspiration des petits fera la loi aux 
grands, et nous nous repentirons amèrement d'avoir 
donné dans cette vilaine farce. 

Quant aux jouissances et aux amusements, il n'y en 
a plus pour moi, excepté dans mon petit jardin de 
Weinhaus, où je vais trois ou quatre fois par semaine, 
quelque temps qu'il fasse. J'ai absolument renoncé aux 
sociétés du soir; et à l'exception de quelque fête extra- 
ordinaire, je ne sors plus après-dîner. La moitié de la 
semaine je dîne chez Metternich, pour causer avec lui. 

P. -S. Vous pourriez bien, par quelque occasion sûre, 
me dire un mot de vos finances, et surtout de votre 
papier-monnaie. Je suis désolé de ne pas avoir pu pro- 
fiter davantage des entretiens si intéressants du comte 
Kolchoubei; les affaires du moment m'occupaient trop 
pendant son séjour. Cependant j'en ai assez appris de 
lui, pour être un peu au fait de votre véritable situa- 
tion et pour avoir pu rectifier les tableaux de M. Sporch. 
Je vous donne à peu près la même somme de papier 
que nous avons. Dieu vous la conserve longtemps ! C'est 
une folie sans nom et sans bornes de vouloir tuer le 
papier, lorsqu'il a une fois pris le dessus dans la cir- 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 265 

culation. Et, si je n'avais pas affaire ici à un public in- 
corrigible el à un gouvernement faible, jamaisje n'au- 
rais prêté ma main et ma tête à aucun autre système 
qu'à celui de conserver le papier, avec les modifications 
que j'avais imaginées. Je vous ferai part un jour de 
mon plan de réforme du système monétaire. J'en sais 
aujourd'hui bien plus qu'en 1811. Si vous avez pu 
m'écouter alors, je crois presque que vous m'admi- 
reriez à présent. 

A propos, vous m'avez envoyé deux feuilles (la der- 
nière du 1 er juillet) du journal de la guerre, avec des 
annotations de Jacob qui ne sont pas mal faites. S'il 
devait paraître une suite de cet article, je vous prierais 
instamment de m'en faire part. 



Le même au même. 

Vienne, 29 janvier 1817. 

Votre excellente lettre du 22 décembre, monsieur le 
comte, m'a fait un plaisir d'autant plus notable, que je 
l'ai reçue dans une époque de chagrin et de dégoût, 
seuls sentiments que notre situation actuelle puisse 
inspirer à un homme pensant. Votre bienveillance, votre 
amitié sont une ressource précieuse pour moi ; j'ai le 
besoin de me transporter toujours aussi loin que possible 
de la scène misérable sur laquelle je me trouve placé, 



366 IRCHIVES l»l' COMTE Cil. M NESSELRODE. 

et je suis bien aise de savoir que, quoique nulle part 

sur des roses, ceux que j'aime sont cependant plus con- 
tents partout qu'ils ne le seraient ici. 

Les bornes de mon temps, et un état d'irritation et 
de malaise, que je me suis attiré ces derniers jours par 
des désagréments dont je dirai un mot ci-après, ne me 
permettent que de vous offrir aujourd'hui des réflexions 
liées et substantielles. Mais je me flatte de pouvoir vous 
satisfaire dans peu. ,1e vous communiquerai non seule- 
ment mes observations sur l'état de vos finances (autant 
que je puis en juger d'après les faibles données que je 
possède et l'exposé rapide, mais très instructif, que me 
fournit votre dernière lettre), mais je vous présenterai 
aussi un petit mémoire raisonné sur les causes — 
patentes et secrètes — qui ont entravé ou détruit l'effet 
de nos opérations depuis le 1 er juin. 

Quanta ce qui regarde la Russie, je puis vous annoncer 
d'avance que, parfaitement d'accord avec votre marche, 
je n'aurai que des éloges et des encouragements à vous 
adresser. Mon plan, à moi, trouvera naturellement sa 
place dans l'exposition de nos mesures financières ; il 
n'est pas inapplicable à votre situation, et ressemble 
assez à celui que je proposais déjà en 1811, pour l'an- 
cien papier-monnaie. 

Notre système d'aujourd'hui n'est pas mauvais en 
lui-même ; nous travaillons régulièrement à la diminu- 
tion successive du papier, et en théorie il paraît impos- 
sible que la valeur du papier n'éprouve pas bientôt 
une amélioration sensible. Cependant le cours du 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 267 

change va de mal en pis et défie toutes nos opérations ; 
et quoique je nous croie dans une bonne et juste direc- 
lion, je crains excessivement que nous ne périssions un 
jour nu beau milieu do noire carrière. C'est que l'exé- 
cution est entre des mains trop débiles; que nous ne 
savons jamais tirer parti de nos avantages, que rien ne 
se fait à propos, et que non seulement nous ne rega- 
gnons pas l'opinion, mais que nous nous conduisons de 
manière à l'aliéner complètement et irrévocablement. 
L'incapacité du comte Sladion se manifeste de jour en 
jour d'une manière plus affligeante ; son caractère s'ai- 
grit en même temps, et une ridicule et ignoble jalousie 
contre le seul homme qui le soutient, et qui pourrait 
lui être éminemment utile, accélère sa perte inévitable. 
L'histoire d'une malheureuse patente, qui a paru la 
semaine dernière, a effacé en moi le dernier rayon d'es- 
pérance. Il s'agissait d'une mesure grande, efficace, 
d'un fonds d'amortissement embrassant la totalité de la 
de! te portant intérêt. L'Empereur avait assigné à ce 
fonds une dotation superbe ; il aurait éteint et il étein- 
dra, en effet (si toutefois le système actuel ne s'écroule 
pas de fond en comble, d'ici à quelques mois), toute la 
dette constituée en 20 et 25 ans. C'était là une occasion 
magnifique pour remonter tous les esprits, et faire 
renaître le crédit public. Le prince Metternich et moi 
étions décidés à la mettre à profit, en expliquant dans 
un préambule toute la situation des opérations de 
finance depuis 8 mois, et en éclairant le public sur la 
véritable situation des choses. Hien n'était en même 



268 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE, 

tempsmieux calculé pour la satisfaction personnelle du 
ministre des finances. Mais après de vaincs discussions 
de quatre semaines, Stadion a tout repoussé avec un 
aveuglement inouï. Après nous avoir soufflé, je dirais 
presque escamoté, le préambule par des manœuvres 
même peu honorables, il a su éluder encore les correc- 
tions évidemment nécessaires, que nous lui avions pro- 
posées dans la rédaction de la patente; et cette pièce a 
fait son entrée dans le monde dans la forme la plus 
inintelligible, la plus barbare, la plus honteuse qu'on 
eût pu imaginer. Aussi a-t-elle absolument manqué 
son effet ; le public s'en moque comme de tout ce qui 
l'a précédée, et le cours du change s'est encore détérioré 
depuis qu'elle a paru. Il en sera de même de la ban- 
que, si tant est qu'il parvienne à l'établir. Ajoutez a 
tant d'adversités que notre administration générale est 
tellement pénible dans toutes ses branches, qu'elle nous 
menace si fort d'une stagnation totale dans le mécanisme 
même du travail, que le plus grand ministre et le meil- 
leur système de finances imaginables ne se soutien- 
draient qu'avec peine au milieu d'un désordre aussi 
inconcevable. Voilà quelques traits épars d'un tableau 
qui fait frémir; mais je vous jure devant Dieu qu'il 
n'y a aucune exagération dans ce que je viens de vous 
dire. 

Vous me demandez comment j'ai trouvé le comte 
Panin ; et jedois donc vous répondre, avec ma franchise 
habituelle, que j'en ai peu joui et que j'en ai été médio- 
crement content. A côté de grandes et belles qualités 



ARCHIVES DU COMTE CIL DE NESSELRODE. 209 

que j'admirais en lui autrefois et auxquelles je rends 
eneore justice malgré cet excès d'austérité et de rigueur, 
qui lui ôle une partie de leur ancien mérite, je lui iii 
connu de tout temps deux défauts essentiels: une obsti- 
nation inflexible et une défiance extrême de tout le 
monde. Ces deux défauts, augmentés par l'âge, par la 
solitude, par une séquestration absolue de tout ce qui 
s'est passé depuis dix ans, par un amour-propre profon- 
dément blessé, ont fini par le rendre tout à fait inso- 
ciable. Plus taciturne que jamais, il ne parle que pour 
dénoncer sévèrement le tort, à ses yeux impardonnable, 
d'avoir modifié un principe ou d'avoir tempéré une 
affection dans le cours de vingt années de changements 
et de bouleversements sans exemple ; et lorsqu'il écoute, 
c'est avec un air de solennité soupçonneuse, propre 
à déconcerter la conscience la plus intrépide. 11 n'a pas 
vu beaucoup de personnes ici ; mais toutes celles qu'il 
a vues ont fait à peu près les mêmes observations. Il ne 
semblait être à son aise que dans la maison de Rasu- 
movski, la plus insipide, depuis le mariage, que vous 
puissiez imaginer. Dans les premières semaines, il me 
battait assez froid, alléguant quelquefois que j'étais 
changé aussi. A la fin, je l'ai désarmé par ma conduite 
toujours égale, franche et respectueuse. Mais Metternicli 
l'a négligé beaucoup, et je crois qu'il m'en veut un peu. 
Enfin il est allé à Paris, et je lui souhaite toutes sortes 
de bonheurs et je ne cesserai jamais de le respecter, 
sans avoir un grand besoin de le revoir. 

Le comte Stackelberg vient d'envoyer chez moi. Par- 



270 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

don, si je finis à la haie, en me recommandant à votre 
cher et précieux souvenir. 

P. S. Dans le supplément ci-joint de YÂllgemein 
Zeitung, vous trouverez un article qui est de moi et 
dans lequel je crois avoir bien développé les dangers du 
système de la consolidation forcée du papier-monnaie. 



Le duc de Richelieu 

au comte Charles de Nesselrode. 

Paris, 2 octobre 1817. 

Au moment même où je fermais mon paquet pour 
Je donner au courrier qui part pour Moscou, je reçois, 
mon cher comte, votre aimable lettre du 50 août. Je 
vous remercie mille fois de ce que vous avez bien voulu 
faire pour mon protégé, M. Laband; vous avez rendu 
parfaitement heureuse une des plus honnêtes créatures 
que je connaisse. Il ne s'agit plus que de fixer le sort 
de Langeron 1 , qui, d'honneur, mérite d'être traité avec 
un peu plus de faveur, je dirai même de justice. Quel 
plaisir l'Empereur peut il trouver à mettre un homme 
dans l'impossibilité absolue de remplir la place qu'il 
lui confie? S'il n'en est pas content, il est bien plus 

1. Langeron (Andrault, comte de), général français au service de 
ia Russie, né à Parii en 1763, mort a Saint-Pëtersbô'urg en 1831. 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 271 

simple de lui dire de s'en aller. Mais s'il le garde à son 
service, il faut qu'il puisse vivre décemment, et Lange- 
ron ne le peut pas. S. M., en me disant de lui annoncer 
le choix qu'elle faisait de lui pour me remplacer, m'a- 
vait assuré qu'elle pourvoirait à son existence et c'est 
ce qui le décida à accepter, sachant bien que, n'ayant 
pas du tout de fortune, il ne pourrait pas exister à Odessa 
avec ses seuls appointements. Enfin j'espère que le 
voyage que l'Empereur fera dans ces contrées fixera le 
sort de mon successeur. Mais permettez-moi de vous 
dire que le mois de mars n'est pas le moment pour 
voir le pays à son avantage. C'est peut-être le plus 
mauvais mois de l'année sur les bords delà mer Noire; 
on y enfonce dans la boue, la végétation commence à 
peine à poindre, et la navigation craint les fureurs de 
l'équinoxe. La seconde moitié d'avril serait l'époque la 
meilleure pour commencer cette tournée. J'ai tant envie 
que l'Empereur prenne le goût du pays que je ne 
voudrais pas que, pour la première fois, il le vît trop 
à son désavantage. À force de vous parler de la nouvelle 
Russie, j'oubliais presque de vous parler de la France. 
Nous sommes cependant dans le moment le plus inté- 
ressant ; j'ai chargé nos ministres auprès des quatre 
cours alliées de présenter un mémoire sur notre situa- 
tion, par rapport aux réclamations des particuliers. Il 
faut absolument que cette affaire soit terminée dans la 
prochaine session des Chambres et que les cours veuil- 
lent bien fixer aux ministres une base positive, d'après 
laquelle ils pourront traiter avec moi. Jamais sans cela 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

nous n'arriverons à aucun résultat; les commissaires 
liquidateurs ne laisseraient jamais les ministres arriver 
à aucune conclusion. 11 faut donc fixer un maximum de 
vc qu'on doit encore nous demander, sauf à faire en- 
suite d'un commun accord la pari de chacun, en écar- 
tant certaines catégories, et évitant de favoriser les 
sujets d'une puissance aux dépens de ceux d'une autre. 
11 a fallu examiner notre position, voir ce que nous 
pouvons encore payer, sans tuer notre crédit, seule 
ressource pour acquitter la contribution de guerre et 
subvenir à l'entretien de l'armée d'occupation. 11 a 
fallu aussi voir ce qu'on pouvait proposer aux Cham- 
bres sans courir risque de les voir prendre feu et en 
appeler au désespoir. Vous sentez bien, mon cher 
comte, que leur annoncer qu'il faudrait payer un mil- 
liard, quand on s'attendait, au moment du traité, à ne 
payer que 70 millions, serait s'exposer aux plus hor- 
ribles catastrophes. En combinant donc ce qu'il est 
possible de faire adopter à la nation, nous avons cru 
que 200 millions, soit 10 millions de rente, étaient 
tout ce que nous pouvions ajouter aux sommes déjà 
payées. Je vous assure que la résignation avec laquelle 
j'espère que cette proposition sera admise n'esta es- 
pérer que si l'on rattache à ce sacrifice l'espoir de la 
libération complète de la Fiance et l'évacuation du ter- 
ritoire au bout des trois ans. C'est là le talisman qui 
fera passer cette pilule qu'il faut faire avaler à cette 
pauvre nation, sans la jeter dans un découragement 
complet. C'est donc à consentir à ce que toutes les 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE MSSELRODE. 273 

prétentions soient réduites à 200 millions que nous 
demandons que les quatre ministres soient autorisés. 
J'espère que tout le monde y consentira sans peine, 
hors la Prusse qui aura de la peine à s'y résoudre. Mais 
à la réflexion et si vous voulez nous appuyer, j'espère 
qu'elle sentira qu'il vaut mieux prendre un parti que 
de risquer de perdre le tout ; or, c'est à quoi l'on s'ex- 
poserait si l'on voulait pousser les choses à l'extrême. 
Je vous demande donc d'écouter M. de Noailles 1 avec 
bienveillance sur tout ce qu'il vous dira à ce sujet. 
Nous avons besoin de ne pas donner d'armes contre 
nous, nos ennemis sont alertes, et les inquiétudes que 
nous ont données les élections de Paris nous ont prouvé 
que l'esprit révolutionnaire est loin d'être éteint, mais 
c'est un coup de lumière qui ne sera pas perdu pour 
nous, et peut-être les royalistes exagérés verront-ils 
enfin que l'union avec nous contre l'ennemi commun 
est leur seul et unique moyen de salut. Fiat. 

Rappelez-moi, je vous prie, au souvenir de Madame 
la comtesse, et croyez, mon cher comte, au sincère et 
inviolable attachement que je vous ai voué pour la vie. 

1. Noailles (Louis-Joseph-Alexis, comte de), homme politique 
français, né en 1785, mort en 1835. 



18 



274 ARCHIVES PI* COMTE CM. DK NESSELRODE. 

La comtesse Charles de Nesselrode 
à son mari. 

Saint-Pétersbourg, 11 octobre 1817. 

Le duc Serra-Capriola * me fait beaucoup de peine. 
Tu sais que sa Cour lui a assigné des sommes ici; il en 
a parlé à papa qui est 1res décidé à annuler ces 
comptes. La conversation est tombée l'autre jour sur ce 
sujet et il s'est emporté pour un raisonnement que j'ai 
fait à l'avantage du duc. On voit que cela tourmente ce 
bon vieillard; il ne demande pas d'argent tout de suite, 
mais au moins l'assurance qu'il sera payé ou bien ses 
enfanls. Aide ce brave homme. Je ne puis l'exprimer 
la peine que m'a causée la nouvelle promotion de gé- 
néraux. Comment se fait-il que le Maître n'ait pas 
nommé général Lubomirski, ne fût-ce qu'en mémoire 
du bon Tolstoy. Ne pourrais-tu pas en parler à Pierre 
Tolsloy qui jouit, dit-on, d'une très haute faveur et 
serait à même de réparer cet oubli? On prétend que 
l'Empereur en veut à Lubomirski parce que celui-ci 

1. Serra-Capriola (Antoine-Maresca-Donnorso, duc de), diplomate 
italien, né a iNaples en 1750, mort à Saint-Pétersbourg en 1822. En 
1782, il fut envoyé en qualité de ministre à Saint-Pétersbourg et y 
épousa en secondes noces la tille du prince Wiazeinski, ministre de 
la justice et des finances de Russie. Fut un des agents diplomatiques 
de la réaction monarchique et cléricale en Europe, soutint au con- 
grès de Vienne les prétendus droits des Bourbons de Naples et obtint 
du souverain imposé aux Napolitains par la Sainte-Alliance une 
pension et des honneurs. 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELUODE. 275 

lui a demandé à Varsovie de porter le même uniforme 
que les aide de camp polonais. Je trouve cette de- 
mande très naturelle. De grâce, fais tout ce que tu 
pourras. On finira par perdre un officier de mérite. 
Pour changer de sujet, je te dirai que Saint-Péters- 
bourg est menacé de la famine ou tout au moins de 
l'extrême renchérissement des farines. On craint que 
toutes les barques de l'intérieur ne puissent arriver et 
ne soient surprises par la gelée ; on en compte au moins 
400. On suppose qu'il y a là-dessous quelques coqui- 
neries. Golovkin est furieux, parce que trente-trois de 
ces bâtiments lui appartiennent personnellement et 
qu'il yen a dix-neuf qu'il fait venir chaque année pour 
le compte des établissements de l' Impératrice-mère. 
Tu ne peux t'imaginer dans quel état de colère il est; 
il s'en prend à l'univers entier. C'est terrible d'aimer 
l'argent par-dessus tout. Grâce au ciel, ce ne sera 
jamais ton défaut ni le mien. 



M. Frédéric de Genlz 
au comte Charles de Nesselrode. 



Vienne, li octobre 1817. 



En revenant des eaux deGastein, le 15 septembre, j'ai 
reçu, monsieur le comte, des mains du comte Stackel- 
berg votre lettre du 25 août. Les eaux ne m'avaient pas 



276 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

fait celle fois-ci autant de bien que l'année dernière; et, 
plusieurs semaines après mon retour, j'ai langui dans 
un étal do malaise et d'hypocondrie, qui m'a dégoûté 
do tout; mémo des choses auxquelles pour l'ordinaire 
je m'intéresse le plus. Yoilà ce qui m'a empêché de 
vous écrire plus tôt; car d'ailleurs on a eu soin de me 
laisser beaucoup de temps et de liberté; et tout ce que 
j'avais imaginé, l'hiver dernier, pour me rendre utile 
à ce gouvernement insouciant et incurable, a misérable- 
ment échoué. 

Depuis une huitaine de jours, j'ai repris mes forces 
et mon assiette; et quoique Vienne ait perdu pour moi 
jusqu'à ses derniers charmes (changement dont vous 
ne me blâmeriez pas, si je voulais vous mettre au fait 
de tout ce qui l'a opéré), je sens que j'ai encore assez 
de ressources en moi-même, pour remplir mon temps 
et donner de l'intérêt à mon existence. J'attache un prix 
extrême à votre amitié et il me sera toujours très doux 
de m'entretenir avec vous. Je m'en vais donc vous dire 
en peu de mots, voyant que cet objet vous intéresse par- 
ticulièrement, mon opinion sur votre nouveau plan de 
finances, quoique je ne puisse le juger que sur des 
données très imparfaites. Car lorsqu'on ne connaît une 
mesure de ce genre que par les règlements qui 
l'annoncent au public, sans être au fait ni de l'état des 
choses qui en a fait naître l'idée, ni des moyens dispo- 
nibles pour son exécution, ni surtout de l'ensemble des 
raisonnements et des motifs qui ont guidé le législateur, 
il est bien difficile de prononcer. 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NiïSSELKODE. ïïl 

Yoici d'abord les dispositions de ces règlements qui 
m'ont le plus frappé par leur sagesse : 

1° Celle qui consigne entre les mains d'une commis- 
sion spéciale une somme de 50 millions, exclusivement 
destinée au payement des intérêts et à l'amortissement 
des dettes de l'État, en défendant l'emploi de cette 
somme à toute autre dépense. 

2° Les facilités et les encouragements donnés aux 
anciens créanciers, pour convertir leurs créances en 
effets de la dette perpétuelle, sans toutefois les con- 
traindre à cette opération. 

3° Les privilèges accordés aux capitaux placés dans 
les fonds publics. 

4° L'établissement du Grand-Livre, considéré en lui- 
même, que je regarde comme une institution indispen- 
sable pour la perfection du système que vous avez 
adopté. Je dis considéré en lui-même, parce que je ne 
suis pas absolument satisfait des dispositions qui con- 
cernent le transfert des capitaux inscrits sur ce Grand- 
Livre. En France, au moins, ces transferts se font avec 
beaucoup plus de simplicité et de facilité. Ignorant 
cependant les raisons particulières qui peuvent avoir 
déterminé le gouvernement de Russie à exiger des 
formes plus rigoureuses, je dois suspendre mon juge- 
ment sur cette partie. 

5° Les principes énoncés sur la diminution du 
papier-monnaie, et par lesquels le gouvernement s'est 
mis dans la position avantageuse de ne jamais agir 
forcément, ni contre ses propres intérêts, ni contre 



278 AKCIUVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

ceux du publie, et de rester en tout temps juge et 
maître de ses mesures. 

Les objections qui me restent par rapport a quelques 
parties essentielles du nouveau système sont plutôt des 
doutes, qu'une connaissance plus exacte du fond des 
choses ferait probablement disparaître, mais que je 
vous soumets, en attendant, tels qu'ils ont frappé mon 
esprit. 

Si j'ai bien compris le règlement, il sera assigné 
deux sommes, chacune de 50 millions par an, sur les 
revenus du Domaine de la Couronne, l'une destinée 
au payement des intérêts et à l'amortissement de la 
Dette consolidée, l'autre à la diminution du papier- 
monnaie. 

Je vois dans cette disposition un sacrifice énorme. Je 
ne connais pas le montant des intérêts et des rembour- 
sements que vous aviez à fournir dans Y ancien ordre des 
choses ; je vois bien qu'une somme considérable aurait 
été, dans toute hypothèse, à la charge de l'État pour ces 
deux objets, et que cette somme, quelle qu'elle soit, ne 
peut pas être regardée comme un surcroît de dépenses 
provenant du nouvel arrangement. Mais en supposant 
même que cet article vous eût coûté jusqu'à présent 
30 millions par an (supposition qui me paraît beaucoup 
trop forte) et que, par conséquent, les 50 millions con- 
sacrés à l'intérêt et à l'amortissement de la Dette, dans 
le nouveau système, ne fussent que l'équivalent de ce 
que les mêmes articles exigeaient dans l'ancien, il n'en 
esl pas moins sûr que les 'autres 50 millions, ajoutés 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 279 

par Y extinction des assignats sont une charge toutà fait 
nouvelle. 

J'ai une très grande idée des ressources de la Russie, 
et je ne doute pas que les Domaines de la Couronne 
puissent rendre sous une bonne administration bien au 
delà de ce que Ton en a tiré jusqu'ici. Cependant un 
surplus de 50 (et peut-être de 40) millions par an, 
sans augmentation d'impôt, et sans de grandes réduc- 
tions dans d'autres branches — et il n'est question m 
de l'une ni des autres — me paraît une chose si extra- 
ordinaire que j'ai quelque peine à la concevoir. 

Mais sans m'arrêter à cette première question, que 
vos financiers auront, sans doute, mûrement examinée, 
je demande pourquoi, ayant adopté le système très 
sage de travailler à l'extinction du 'papier-monnaie par 
des emprunts successifs, pourquoi consacrer encore au 
même objet une somme annuelle très forte, qui, de 
quelque fonds que vous le preniez, doit peser sensible- 
ment sur le trésor, et par laquelle vous vous exposez à 
un déficit embarrassant dans les recettes et dépenses 
courantes? En ouvrant un premier emprunt de 
100 millions en papier ou de 25 en numéraire, qu'il 
ne sera pas bien difficile de remplir avec les conditions 
favorables que vous offrez et avec l'accroissement de 
votre crédit public, effet infaillible du nouveau système, 
vous enlevez de la circulation 10 millions de papier de 
plus que vous n'en éteindriez dans trois ans par l'emploi 
annuel des 30 millions; et cette opération de l'emprunt 
ne vous coûte que 6 millions d'intérêts dont, moyennant 



280 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

l'amortissement à raison de 2 pour 100, vous seriez 
délivrés en moins de 20 ans. Deux emprunts successifs 
de la même force, qui ne vous coûteraient que 12 mil- 
lions d'intérêts produiraient un résultat que vous 
n'obtiendriez qu'en sept ans par vos extinctions 
annuelles. 

En lisant l'article 72 du règlement et l'article 7 de 
l'ukase du 10 mai, je serais, à la vérité, tenté de croire 
(car les termes ne sont pas assez clairs) que l'intention 
n'est pas d'employer la somme annuelle des 30 millions 
à l'extinction directe des assignats, mais d'y puiser seu- 
lement le fonds des intérêts et de l'amortissement des 
emprunts destinés à cette extinction. Mais si tel était le 
sens de l'opération, il eût été inutile d'assigner dès à 
présent une somme aussi forte que 30 millions pour 
un objet, qui, même après trois emprunts de 100 mil- 
lions remplis, n'en exigerait pas encore 20. 

L'article 72 a indiqué, outre les 30 millions annuels 
pris sur les revenus des domaines, trois autres moyens 
subsidiaires pour la diminution du papier. J'avoue que 
ces moyens me paraissent assez problématiques. Je ne 
comprends pas comment, après un aussi grand effort 
que l'emploi de 60 millions par an aux deux branches 
de la dette publique, vous pourriez compter encore sur 
un autre excédent de revenus; et je comprends moins 
encore, comment vous pourriez vendre des domaines, 
dont l'exploitation progressive doit fournir le fonds 
principal de toutes vos opérations de crédit. Quoi qu'il 
en soit de ces moyens additionnels, je leur opposerai 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELHODE. l 281 

toujours la même objection, que j'ai articulée plus haut 
contre le moyen principal. 

N'aurait-il pas été plus simple, plus sûr et plus 
avantageux de procéder de la manière suivante : 

1° Ouvrir des emprunts successifs à 6 pour 100, 
dont le produit aurait été entièrement destiné a la 
diminution graduelle du papier-monnaie; 

2° Amalgamer ces emprunts avec la totalité de la 
dette fondée, et les traiter comme toute autre partie de 
cette dette; 

3° Ne créer d'abord qu'un seul fonds annuel de 
50 millions, en déclarant, que ce fonds sera augmenté 
à proportion de l'augmentation de la dette par les nou- 
veaux emprunts? 

Je le répète. Ces doutes et ces observations ne tiennent 
peut-être qu'aux idées imparfaites ou même erronées 
que je me suis formées de l'ensemble de votre plan; et 
si je ne connaissais pas votre indulgence, je n'oserais 
jamais vous en faire part. Les principes généraux que 
vous avez établis sont excellents; et si ce système est 
exécuté avec persévérance et sagesse, je suis sûr que vos 
finances s'élèveront dans très peu d'années à une pros- 
périté brillante. 

Permettez maintenant que je vous parle un peu de 
nos opérations financières. Ce que je vous en dirai a un 
si grand rapport à votre position et à votre marche, et 
vous pouvez en tirer un si bon parti que vous ne me 
saurez certainement pas mauvais gré de ce petit supplé- 
ment. 



289 ARCHIVES DU COMTE (.11. DE NESSELRODE. 

.Nous nous trouvons de nouveau dans une crise très 
singulière. Depuis un an, 160 millions de papier-mon- 
naie avaient été brûlés; et l'arrosement des obligations 
qui ne peut se faire qu'avec du papier, continuant 
toujours, il était à prévoir, que nous irions jusqu'à 
200 millions, celle année, et que l'effet d'une aussi 
forte diminution deviendrait bientôt sensible. A dater 
du 1 er mai dernier, on a payé en argent comptant la 
moitié de tous les salaires civils et militaires, y compris 
les pensions, en calculant cette moitié sur le pied où 
tout se trouvait en 1805 et avant les différentes augmen- 
tations temporaires que la dégradation du papier avait 
rendues indispensables. Cette mesure a secondé la 
marche naturelle des choses, non seulement en augmen- 
tant la masse du numéraire en circulation, et en la 
rendant, par conséquent, moins chère, mais encore et 
surtout en fournissant au public une preuve pour ainsi 
dire matérielle de l'intention du gouvernement de 
rentrer tout à fait dans Je système du numéraire effectif, 
et de retirer peu à peu la totalité du papier-monnaie. 
Le résultat a été que le cours du change, qui dans les 
mois de mars et d'avril avait été porté jusqu'à 400, tant 
par la rareté du numéraire que par le jeu de la Bourse, 
et par l'excès de la méfiance générale a successivement 
et lentement baissé jusqu'à 550, point où il s'est arrêté 
assez longtemps. Telle était notre situation au commen- 
cement de septembre. 

Tout à coup un homme de cette même classe de spé- 
culateurs qui, depuis tant d'années, avaient invariable- 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 283 

ment joué à la hausse (c'est-à-dire pour l'argent de 
convention et contre le papier), a cru entrevoir son pro- 
fit à tourner les cartes, à suivre l'impulsion donnée 
par les mesures du gouvernement, et à faire baisser le 
prix du numéraire en faveur du papier. Cet homme, à 
qui on vient de donner le titre bien mérité de Napoléon 
de la Bourse, et qui, comme vous imaginez bien, était 
loin de travailler dans aucune vue d'intérêt public, est 
un juif nommé Àffenheimer, chassé de Hollande, il y a 
quelques années, pour une spéculation analogue mais 
malheureuse sur les Valès d'Espagne; sans éducation, 
sans instruction, ne sachant ni lire, ni écrire, générale- 
ment mésestimé, mais doué de cet esprit de calcul, 
plus puissant quelquefois que la science, et d'un carac- 
tère entreprenant. Il avait gagné des fonds considérables 
par l'agiotage des deux dernières années, pendant les- 
quelles le gouvernement le regarda toujours comme un 
ennemi redoutable. Avec ces fonds — et d'autres qui 
lui ont élé fournis en secret par une des premières 
maisons de banque de Vienne — il a commencé sa nou- 
velle carrière. Il s'est présenté à la Bourse avec de 
fortes sommes d'argent de convention, souvent avec 
100 000 florins et les a régulièrement vendues à un taux 
inférieur de 2, 5, 5, quelquefois môme — pour en 
imposera la multitude — de 10 pour 100 à celui des 
transactions de la veille; de sorte qu'en arrivant à la 
Bourse, et ayant appris que les cours avaient été cotés 
la veille à 295, il a annoncé qu'il vendait à 295, à 290 
ou même à 285. Le papier qu'il a retiré de ses ventes, 



284 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

il l'a employé de suite à acheter des obligations de 
l'arrosement, dont le prix par cette même manœuvre a 
haussé de jour en jour; et, en revendant ensuite ces 
obligations, il s'est procuré de nouvelles sommes de 
numéraire <ju'il a vendues de nouveau. Comme il avait 
réussi à répandre autour de lui une espèce de stupeur 
générale, tout le monde l'a laissé faire; personne ne lui 
a résisté; en peu de jours il a été l'arbitre du cours de 
change, et il est parvenu dans quatre semaines, à le 
faire descendre de 550 à 270. On dit que lui et ses 
associés ont le projet de le conduire à 250 et même plus 
bas; et comme ceux-ci sont des gens solides, je ne 
doute pas qu'ils ne trouvent les moyens de pousser 
leur opération jusqu'aux dernières limites possibles. 
Ce changement, brusque et inattendu dans la valeur 
du papier-monnaie, quoiqu'en apparence conforme au 
but du gouvernement, est un des événements les plus 
funestes, qui nous aient encore atteint à travers toutes 
les phases du régime des assignats. Il Test même beau- 
coup plus que ne le serait une dégradation également 
forte et également subite de cette valeur. Des banque- 
routes nombreuses vont éclater; toutes les relations 
commerciales éprouveront une stagnation violente; 
toutes les manufactures seront paralysées; et les prix 
de tous les objets de nécessité restant les mêmes, les 
malheureux employés, dont on prétendait améliorer le 
sort, en leur payant une moitié de leurs appointements, 
en argent comptant, se trouveront dans une situation 
plus pénible que jamais. 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 285 

La faute en est, comme toujours, à l'indolence et à 
la maladresse de l'administration. Dans les pays, où il 
n'y a d'autres effets publics que des obligations portant 
intérêt et circulant avec la même liberté que des effets 
de commerce, tout ce qui peut hausser le prix de ces 
effets est un avantage, sans inconvénient, et il n'y a pas 
de raison de l'empêcher. Mais un papier, qui fait les 
fonctions de monnaie, qui est l'instrument principal et 
légal de la circulation, ne peut pas subitement changer 
de valeur, dans quelque sens que ce soit, sans produire 
des bouleversements et des désordres. Lorsque le gou- 
vernement a jugé à propos de retirer un papier pareil, 
il doit soigneusement veiller à ce que sa valeur ne 
s'élève que dans une progression régulière, lente, et, 
pour ainsi dire, imperceptible, non pas par sauts et 
par bonds, ruinant les uns pour enrichir les autres. 

Il eût été facile de contenir à l'entrée même de leur 
carrière ces nouveaux tyrans de la Bourse, de ralentir 
leurs progrès, de distribuer sur six ou douze mois le 
mouvement qu'ils ont opéré dans quinze jours. Mais on 
n'a rien fait, rien réglé, rien empêché; et si ces mes- 
sieurs ne trouvent plus leur compte au jeu qu'ils ont 
joué jusqu'ici, ou que, suffisamment gorgés de gain, ils 
retirent leur épingle du jeu, nous aurons peut-être, 
par-dessus les embarras actuels, le scandale de voir 
remonter le cours à 300 ou au delà, et toutes les for- 
tunes compromises de nouveau dans une direction 
contraire. 

Nos dernières opérations vous ont offert plus d'une 



286 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

leçon utile, et celle d'aujourd'hui ne me paraît pas la 
moins importante. Je voudrais pouvoir dire à votre Gou- 
vernement : Ne vous laissez pas tenter par la vaine glo- 
riole d'une élévation rapide de votre cours de change, 
et ne payez pas de la ruine d'une quantité de vos sujets 
le plaisir de briller dans les gazettes. Marchez lente- 
ment et régulièrement. Il faut que les prix, les contrats, 
toutes les transactions pécuniaires aient le temps de se 
mettre au niveau de la valeur améliorée de votre signe 
monétaire. Alors tout s'arrangera, tout prospérera, et 
personne ne souffrira des changements calculés sur 
l'accroissement de la fortune de l'Etat, tandis que, par 
des mesures précipitées, vous n'arriverez qu'à des amé- 
liorations imaginaires, qu'aux embarras, aux désordres 
et aux regrets. 

L'espérance, assez faible encore, de vous voir l'année 
prochaine se présente de temps en temps à mon esprit 
comme un beau rêve. Mais rien n'est plus réel que le 
dévouement sans bornes avec lequel je suis pour la vie 
votre très reconnaissant et très fidèle serviteur. 



Le même au même. 

Vienne, 20 décembre 1817. 

Vous avez vu, par ma dernière lettre, tout ce que je 
pense de vos finances et des nôtres. Nous avons eu ici, 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 287 

pendant quatre semaines, Bethman, de Francfort, et les 
deux Parish, dont l'un, (l'Américain, comme on l'appelle) 
que je ne connaissais pas encore, est une des meilleures 
têtes de banquier, et en même temps un des hommes 
les plus instruits et les plus aimables que j'aie jamais 
rencontrés. On a traité avec eux d'un emprunt en numé- 
raire par une somme qui éteindrait 100 millions de 
papier. Je crois, quoique je n'en sois pas sûr, que cet 
emprunt aura lieu ; mais il ne nous avancera pas beau- 
coup ; et tant que nous n'aurons pas positivement fixé 
nos idées sur notre marche ultérieure, nous ne sortirons 
pas des embarras et des fluctuations. L'extinction gra- 
duelle du papier, seule méthode qui reste à ceux qui 
ont une fois reconnu les dangers de l'extinction subite, 
est un système difficile et délicat; et il faut beaucoup 
d'activité, beaucoup de persévérance, et une succession 
continuelle de grandes conceptions pour en venir à bout. 
Nous avons, à présent, en Europe deux affaires d'un 
intérêt majeur. L'une est le projet d'une médiation 
entre l'Espagne et l'Amérique ; l'autre, celui de l'arran- 
gement des réclamations à la charge de la France. Je 
suspens tout jugement sur le premier, quoique je m'y 
intéresse bien vivement, jusqu'à ce que j'aurai pu me 
persuader que la cour de Madrid est de bonne foi dans 
les ouvertures, assez vagues, qu'elle a faites aux Puis- 
sances. Quant à l'affaire des liquidations, sur laquelle 
vous connaissez depuis longtemps ma manière de pen- 
ser, j'ai lu avec le plus grand intérêt ce que le comte 
Stackelberg m'a communiqué à cet égard; et j'ai été 



288 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

enchanté dos principes et des sentiments qui régnent 
dans cette pièce. Vous aurez vu, depuis, le mémorandum 
de lord Castlereagh sur lo mémo sujet, pièce qui ouvre 
la perspective brillante de terminer, avant la fin de Tan- 
née prochaine, la totalité des engagements pécuniaires 
et en même temps l'occupation militaire de la France. Je 
fais les vœux les plus ardents pour que cette perspective 
se réalise, en dépit de tous les Humboldt et de tous les 
Schœll 1 de l'univers. Mais c'est une tâche énorme, épou- 
vantable, qu'une opération d'emprunt sur 800 ou 900 
millions de livres à la fois, et je ne sais pas si la force 
réunie de toutes les grandes maisons de banque de l'Eu- 
rope sera suffisante pour résoudre un tel problème. 

Ce qui est certain, c'est qu'un arrangement définitif 
avec la France serait un des moyens les plus efficaces 
de maintenir et de compléter la tranquillité de l'Alle- 
magne. Vous ne sauriez imaginer à quel point nous 
sommes agités et tourmentés depuis quelque temps par 
le mauvais esprit qui règne autour de nous, par la 
licence effrénée des journaux, par l'audace toujours 
croissante des instigateurs de troubles, enfin par notre 
position critique, vis-à-vis de cette malheureuse Diète 
de Francfort, dont j'ai prévu et prédit tous les inconvé- 
nients et tous les dangers, mais à propos de laquelle 
j'ai éprouvé partout le sort de Cassandre, jusqu'à ce 
qu'il fût trop tard. Le prince Metternich, lui-même, est 
tellement occupé et absorbé par ces objets qu'il en rêve 

1. Schœll (Maximilicn-Samson-Frédéric), diplomate et historien 
allemand, né en 1766, mort en 1835. 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE ^ESSELRODE. '289 

jour et nuit, et que les plus grandes questions euro- 
péennes sont presque reléguées au second rang. Le 
séjour de Jordan 1 n'a au fond que le même but; car 
toutes ses autres instructions ne regardent que des 
affaires beaucoup moins graves. Je suis charmé que 
l'article du Beobachter, dont vous me parlez dans 
votre lettre, vous ait satisfait; vous en aurez vu, 
depuis, plusieurs autres dans le même sens ; celui que 
nous avons donné sur les événements de la Wartebourg 
a été vivement applaudi par tous les hommes sensés 
dans toutes les parties de l'Allemagne ; et, dans ce 
moment même, j'ai entre les mains trois nouveaux 
articles sur le même sujet, qui paraîtront successive- 
ment dans une quinzaine de jours, et dans lesquels 
nous avons abordé des questions très épineuses, mais 
que nous ne pouvions plus laisser dans le vague des 
opinions arbitraires, et sous l'empire des ennemis du 
bien. Je suis extrêmement curieux d'apprendre quel 
jugement votre auguste souverain aura porté sur l'his- 
toire de la Wartebourg, sous la conduite du grand-duc 
de Weimar, et sur tout ce qui tient a ces événements. 

1. Jordan (Camille), écrivain et homme politique français, né en 
1771, mort en 1821. Député de l'Ain, dès 1816, il se rattachait 
comme homme politique aux doctrinaires et partageait l'admiration 
de Mine de Staël pour la constitution anglaise. 



v. — Î9 



'290 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

La comtesse Charles de Nesselrode 
à son mari. 

Paris, 27 janvier 1818. 

On me reproche beaucoup de ne pas aller aux soi- 
rées que donnent nos compatriotes. Est-ce ma faute si 
on s'y ennuie a mourir? Assister à des parties de whist 
et entendre des conversations sans intérêt, j'aime cent 
fois mieux rester chez moi. Je vais plus volontiers chez 
la duchesse de Duras 1 où j'entends causer d'une ma- 
nière qui m'instruit sur tout ce qui se passe ici, et chez 
Mme de Montcalm. Je suis allée avant-hier à la 
Chambre et j'en suis revenue très satisfaite. En lisant 
dans les gazettes le compte rendu de la séance du 25, 
tu verras ce qui m'a fait tant plaisir. Manuel 2 a parlé 
dans la dernière perfection. Pasquier 3 n'est pas 
éloquent. Nous comptons, Mme Swetchine 4 et moi, 
suivre toutes les séances des Chambres, mais en atten- 
dant nous avons, par distraction, manqué celle du 
lendemain. 



1. Duras (Claire Lechat de Kersaint, duchesse de), femme du duc 
Amédée-Bretagne-Malo de Duras, née en 1770, morte en 1828. 

2. Manuel (Jacques-Antoine), célèbre orateur politique français, 
né en 1775, mort en 1827. 

3. Pasquier (Étienne-Denis, baron, puis duc), homme politique, né 
en 1757, mort en 1862. 

4. Swetchine (Anna-Sophie-Soymonof), célèbre femme de lettres 
russe, née à Moscou en 1782, morte à Paris en 1857. 



ARCHIVES DU COMTE CIL DE NESSELRODE. k 201 

28 janvier. J'ai passé la soirée d'hier chez la du- 
chesse de Duras ; il faut lui rendre cette justice qu'elle 
sait très bien tenir son salon et faire choix du monde 
qu'elle reçoit. On y entend parler avec beaucoup de 
sagesse et d'esprit et elle est fort raisonnable dans ses 
opinions. J'y ai appris la nomination du général de 
Latour-Maubourg à l'ambassade de Londres, celui qui 
a été blessé à la bataille de Leipsig et qui a une jambe 
de bois. On dit que c'est un très brave homme, mais 
plus apte à être chef des Invalides qu'ambassadeur. Un 
certain M. Tissot 1 qui a porté la tête de Mme de 
Lamballe au bout d'une pique a été nommé professeur 
au Collège de France. Ce sont là les choix de Royer- 
Collard 2 . 



M. Frédéric de Gentz 
au comte Charles de Nesselrode. 

Vienne, '21 janvier 1818. 

Je ne saurais assez vous remercier, monsieur le 
comte, de votre excellente lettre du 26 novembre. Elle 
m'a d'abord prouvé que vous voulez bien vous occuper 



1. Tissot (Pierre-François), littérateur, membre de l'Àeadémie 
française, né en 1768, mort en 1854. 

2. Royer-Collard (Pierre-Paul), publiciste, philosophe, homme 
d'État, membre de l'Aeadémie française, chef de l'école dite doctri- 
naire, né en 1763, mort en 1845, 



299 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 

de moi et de mes observations, ce qui est déjà très sa- 
tisfaisant; elle a, en outre, répondu à mes objections 
un à mes doutes et rectifié mes idées sur votre nouveau 
système de finances, dans lequel je vois maintenant 
clair, el qui ne peut produire que les effets les plus 
salutaires. 

A la même époque, j'ai lu le mémoire de votre ca- 
binet sur les affaires des colonies américaines. Quant 
à l'esprit et aux principes qui respirent dans cette pièce, 
comme dans tout ce qui sort de la même source, il 
faudrait avoir la tête bien de travers ou l'âme bien per- 
cluse pour ne pas les admirer avec enthousiasme. 
Lorsque j'ai écrit, au mois de décembre 1815, dans un 
article du Beobachter que par rapport au système politique 
de 1 Europe (je n'ai jamais voulu parler de l'état intérieur 
des différents pays) l'ancien rêve de l'âge d'or, ou de la 
paix perpétuelle n'avait été, à aucune époque de l'his- 
toire, plus près de se réaliser, on s'est beaucoup moqué 
de celte phrase en Allemagne. Je savais pourtant bien 
ce que je disais, et jusqu'ici l'événement a secondé 
celle prédiction, au delà même de mon attente. J'en 
suis au point (ce que vous trouverez peut-être exagéré) 
de ne plus même pouvoir comprendre comment, dans 
la situation actuelle des choses, la paix générale serait 
troublée et une nouvelle guerre allumée en Europe; 
et je crois à une durée indéfinie (je ne dis pas perpé- 
tuelle, car qu'est-ce qui est perpétuel dans les choses 
humaines?), mais à une longue durée de l'état actuel, 
par la raison très simple qu'il m'en coule beaucoup 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 293 

moins d'en concevoir la stabilité que d'en imaginer le 
renversement. Peu de choses, je l'avoue de bon cœur, 
ont plus contribué à m'inspirer cette profonde confiance 
(assez extraordinaire, vous en conviendrez, pour quel- 
qu'un qui n'est pas très disposé à voir le monde en 
couleur de rose) que les déclarations franches et nobles 
émanées de Saint-Pétersbourg dans toutes les grandes 
questions politiques. Les garanties réelles sont beau- 
coup ; je crois qu'il n'y en a jamais eu de plus fortes 
que celles dont nous jouissons à présent, mais quelque 
fortes qu'elles puissent être, elles ne sont rien sans les 
garanties personnelles de la conservation du système 
actuel ; je n'en connais pas de plus rassurantes et de plus 
décisives que les sentiments, les principes et les dispo- 
sitions qui animent votre auguste souverain. Bon gré, 
mal gré, tout le monde doit enfin partager cette opi- 
nion, tous ceux, au moins, qui en savent un peu plus 
que les politiques des cafés. Je vous en parle, non pas 
comme à un secrétaire d'État de Russie, mais comme 
je vous en parlerais, si vous étiez à Lisbonne ou à New- 
York. 

Quant aux moyens d'exécution, indiqués dans le 
susdit mémoire, quoique j'en honore le sens et les mo- 
tifs, j'ai quelques doutes sur la possibilité de les ap- 
pliquer. Je ne parle que de l'Espagne, car le Brésil 
paraît parfaitement tranquille et n'a même, autant 
que je sais, demandé l'intervention d'aucune puissance 
européenne pour le règlement de ses propres affaires; 
et pour ce qui est de ses démêlés avec l'Espagne par 



294 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

Montevideo, je ne regarde cet objet, de quelque ma- 
nière qu'il soit déterminé, que comme très subalterne, 
en comparaison de la question principale. Avant de 
travailler à la réconciliation entre l'Espagne et ses 
colonies, il me semble qu'il faudrait examiner si la 
chose est encore possible, point que je ne puis m'em- 
peclier de regarder comme très problématique. D'ail- 
leurs, je ne vois de dispositions vraiment conciliantes 
d'aucun des deux côtés ; le gouvernement espagnol a 
suivi depuis trois ans un système trop faux et trop 
funeste, pour que ses ouvertures puissent avoir le 
moindre poids dans mon esprit; et même telles qu'elles 
sont, ces ouvertures (au moins tout ce que j'en ai vu) 
me paraissent bien maigres et bien insignifiantes. 
En jetant les yeux sur l'Amérique, je crois qu'il y au- 
rait encore moyen de sauver le Mexique et le Pérou, en 
adoptant un système éclairé et libéral, et en l'adoptant 
surtout sans perdre un instant; mais Buenos-Ayres, les 
provinces de La Plata, Venezuela, la Nouvelle Grenade 
sont trop avancées, non seulement en succès, mais 
aussi en haine, en rage, contre le gouvernement espa- 
gnol, pour prêter l'oreille à des propositions. Il ne 
sera pas impossible peut-être de rétablir un joui' l'au- 
torité royale, par les dissensions civiles qui éclateront 
dans ces malheureux pays; mais je ne crois pas que ni 
la continuation de la guerre, ni une négociation directe 
les ramènera. 

Le projet d'appliquer aux colonies américaines les 
stipulations du congrès de Vienne et des traités subsé- 



ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 295 

quents, projet qui forme une partie essentielle de ce 
mémoire, a un caractère si neuf et si extraordinaire, 
que je vous avouerai sans détour qu'il ne m'a pas été 
possible de le saisir. Le Recez de Vienne et les actes 
qui l'ont suivi sont un corps de transactions de souve- 
rain à souverain, presque toutes relatives à des questions 
territoriales ; ce qu'on appelle aujourd'hui les droits 
des peuples n'y est pas même effleuré ; je n'y trouve 
absolument rien sur leurs droits civils et politiques. Je 
n'y vois rien qui puisse nous guider dans un problème 
tel que celui de l'Amérique ; aucune analogie entre ces 
transactions souveraines et la question d'un immense 
continent en insurrection contre son ancien gouverne- 
ment. Je comprends moins encore l'usage que l'on pour- 
rait faire des articles sur la traite des nègres, et je n'ai 
pas besoin de vous faire observer que si à la fin le Por- 
tugal et l'Espagne ont l'air de vouloir abolir aussi ce 
trafic, ce qui les y a engagés n'était certainement pas 
l'ascendant du congrès de Vienne (vous ne pouvez pas 
avoir oublié les débats sur ces articles!), mais leur con- 
descendance pour le cabinet de Londres, et principale- 
ment les sommes d'argent, avec lesquelles elles se sont 
fait payer des engagements inexécutables par leur nature, 
et qu'elles ne rempliront jamais. Toute cette partie du 
mémoire est pour moi enveloppée d'un voile; lorsque 
la discussion me l'aura éclairci davantage, j'en jugerai 
peut-être autrement. Avec le respect que m'inspire cette 
pièce, je ne me permettrai certainement pas de critiquer 
ce que je n'ai pas pu comprendre. 



296 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

J'ai lu aussi avec une satisfaction extrême les offices 
que voire cabinet a adressés à MM. de Kanikoff et de 
Stackelberg dans l'affaire fameuse de la Wartebourg. 
Ces pièces sont au-dessus de mes éloges ; ce sont des 
chefs-d'œuvre diplomatiques. Cette démarche est venue 
d'autant plus à propos, que la nôtre avait complètement 
et misérablement échoué. On n'aurait pas dû la confier 
au comte Zichy ; et on aurait dû y renoncer tout à fait 
du moment que Ton apprit que le prince de Hardenberg 
avait conçu le malheureux projet de faire cause com- 
mune avec lui. 11 était à prévoir que cette résolution 
ferait manquer la chose ; mais ce qui n'était guère à pré- 
voir, c'est la conduite faible et imprudente du chan- 
celier dans tout cet événement. J'espère qu'établi sur le 
Rhin pour l'hiver, loin de Berlin et d'une partie au 
moins des intrigues qui l'obsèdent sans cesse, il repren- 
dra, jusqu'à un certain point, la fixité dans ses idées et 
l'aplomb dans le caractère. Car, tel qu'il est à présent, 
on ne peut pas penser sans frémir qu'il est un des 
hommes qui ont le plus d'influence sur la tranquillité 
actuelle et le sort futur de l'Allemagne. Nous avons 
été ici parfaitement contents de Jordan ; ses instruc- 
tions, quoique vagues, étaient en général bonnes, ses 
vues très sages, sa conduite également loyale et discrète. 
Mais on ne lui a pas caché (et il a été assez franc pour 
le reconnaître) qu'il était impossible et trop hasardé 
de se concerter avec la Prusse sur un plan quelconque, 
tant que le chancelier serait tour à tour le jouet de 
toutes les factions et la victime de tous les intrigants. 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 207 

C'est un gouvernement bien malade que celui de la 
Prusse. 

Après vous avoir parlé de tant de grandes pièces 
diplomatiques, me serait-il permis de dire un petit mol 
de celles de mon cabinet, c'est-à-dire de celui de ma 
chambre? Vous avez honoré de votre approbation quel- 
ques-uns de mes derniers articles ; j'ose donc me flatter 
que celui qui a été récemment publié sur la guerre de 
1815 obtiendra aussi votre suffrage; et comme c'était 
une tâche assez délicate et assez difficile, votre opinion 
m'intéresserait beaucoup. J'ai eu part à toutes les déli- 
bérations avec Jordan sur la question épineuse des 
mesures à prendre pour mettre un frein à la licence de 
la presse en Allemagne. Mon avis a constamment été 
qu'il ne faut rien précipiter dans cette matière ; une 
seule fausse démarche nous compromettrait d'une ma- 
nière incalculable et irréparable. Depuis trois mois, je 
m'occupe jour et nuit de ce problème ; et plus je le 
médite, plus je vois combien il serait dangereux de le 
traiter légèrement. 

D'ailleurs, on ne doit pas trop entreprendre à la 
fois ; nous avons maintenant devant nous l'important 
objet de l'organisation militaire de la Confédération, 
et après celui-là la délibération scabreuse sur l'ar- 
ticle 15, qui nous donneront passablement de fil à 
retordre. Je suis heureux de pouvoir vous dire que le 
prince Metternich fait tout ce qu'il peut pour se mettre 
à la hauteur de ces problèmes, que depuis six mois 
il n'a plus d'autre goût, d'autre passion que celle du 



298 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

travail, et <|iie vous serez étonné du changement qui 
s'est opéré en lui depuis 1815. 



Le même au même. 

Vienne, 29 juin 1818. 

Vous aurez sans doute appris, Monsieur le comte, que 
l'emprunt dont notre gouvernement avait traité avec les 
maisons Banay-Stope, Bethmann et Parish, depuis le 
mois de novembre dernier, s'est enfin réalisé au mois 
de mai. Le retard que ces Messieurs ont apporté à la 
conclusion de cette affaire nous a été extrêmement 
avantageux. Car dans un intervalle de trois mois les 
obligations métalliques étant montées de 56 à 7 W 2, l'em- 
prunt, qui nous aurait coûté 9 pour 100 au mois de fé- 
vrier, ne nous en coûte que 7 aujourd'hui. D'un autre 
côté, le but de cet emprunt, destiné au rachat du papier- 
monnaie, se trouve momentanément très compromis, 
puisque la valeur de ce papier a si fort haussé depuis 
quelque temps, que son extinction, devenant de jour en 
jour plus onéreuse, a dû être suspendue et continuera 
à l'être, jusqu'à ce que l'administration ait pris quelque 
mesure vigoureuse pour mettre un terme à cet excès 
de prospérité. 

C'est dans ces conjonctures qu'on a jugé à propos 
de faire rédiger l'écrit dont je joins trois exemplaires à 



ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 290 

cette lettre. Cet écrit avait deux objets. Premièrement, 
de présenter les différentes mesures, par lesquelles 
l'administration des Finances a opéré depuis le 1 er juin 
1816, tant sur l'extinction du papier que sur le réta- 
blissement de son crédit, comme parties intégrantes 
d'un système général, et d'absoudre le gouvernement 
du reproche de fluctuation et de tâtonnement dans sa 
marche, qu'il a encouru par l'abandon forcé du plan 
primitif de remboursement. En second lieu, de donner 
sur l'état actuel de notre dette publique et de nos fonds 
d'amortissement des notions exactes et propres à nous 
ramener l'opinion publique. Yous jugerez jusqu'à quel 
point j'ai réussi à remplir ces deux objets, car c'est 
moi qui ai composé cette pièce. 

Ce qui la rendra toujours remarquable à vos yeux, 
c'est que, telle qu'elle est, elle ait pu être rendue publi- 
que. Elle n'est pas, il est vrai, directemenl avouée par 
le ministère, et elle ne se vend pas chez les libraires. 
Mais on en a fait imprimer un certain nombre d'exem- 
plaires pour les pays étrangers; et on a permis delà 
faire insérer en allemand dans la Allgmein Zeitung. 
C'est la première fois que l'on publie en Autriche des 
détails authentiques sur une des parties les plus impor- 
tantes de notre situation financière. Les résultats ne 
sont certainement pas à notre désavantage; et j'ai tout 
lieu de croire que le comte Stadion ne se repentira pas 
de m'avoir autorisé à cette rédaction. Les connaisseurs 
la trouvent d'ailleurs claire, simple et satisfaisante. 
Voilà tout ce que j'ai pu ambitionner. Je souhaite très 



300 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 

sincèrement que vous la jugiez digne de votre suffrage. 
Je pars dans quatre ou cinq jours pour Carlsbad, où 
je resterai avec le prince Metternich jusqu'à la mi-août. 
De là, je le suivrai vers le Rhin, et finalement à Aix-la- 
Chapelle. Je ne connais pas vos projets, cher comte, 
mais je nourris l'espoir de vous rencontrer dans ce der- 
nier endroit ; et cette idée me charme au delà de toute 
expression. Je serais inconsolable, s'il en était autre- 
ment. Je suppose bien que, pendant notre séjour à Carls- 
bad, j'aurai quelque renseignement positif sur une 
question aussi intéressante; mais vous m'obligeriez 
infiniment, si vous m'écriviez quelques mots pour fixer 
mes incertitudes. La réunion d'Aix-la-Chapelle aura un 
caractère très différent de celles dont nous avons été 
témoins en 1814 et 1815; cependant elle offrira plus 
d'un genre d'intérêt ; et vous êtes un de ces hommes 
avec lesquels on se félicite également de jouir du calme 
et de traverser les orages. Mon attachement pour vous 
est un des sentiments les plus immuables de mon âme ; 
et j'ai un besoin réel de vous en assurer de temps en 
temps. 



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TABLE DES NOMS 

CITÉS DANS LE TOME V 



Affenheimer, 283. 

Alexandre I er (empereur de Rus- 
sie), 9, 37, 41, 103, 126, 127, 
191, 215, 226. 

Alopeus, 151, 167. 

Alopeus (M me ), 54, 125. 

Aingoulème (duc d'), 105. 



72, 



Anstedt (d'), 124, 148, \l 

173, 199, 200, 241. 
Akaktciieief (comte), 142, 149, 

162. 
Artois (comte d'), 160, 161, 168. 
Augereau (maréchal), 178. 

B 

Bagration (princesse), 152. 
Baldacci (baron Antoine), 
Bainay-Stope, 
Bapkin, 33. 

Bariatinski (prince), 94, 124. 
Bassano (Maret, duc de), 10. 
Beauharnais (Eugène), 244. 
Bellegarde (général, Henri, comte 
de), 98, 99, 101, 129. 



Benkendorf (Alexandre), 52. 
Benkendorf (Constantin), 58. 
Benmngsen (général), 144. 
Berthier (maréchal, prince de 

Neuchàtel), 19, 109, 118, 159. 
Betiiman-, 287. 

Bianchi (baron de, général), 174. 
Bigottim (M Ue ), 199. 
Blome, 151. 
Blucher (général), 12, 128, 144, 

146, 155, 157, 165, 166, 167, 

169, 175, 177, 179, 196, 209, 

212, 215. 
Bosc, 60. 

Boutiaguin, 2, 9, 61, 217, 225. 
Boyer, 81 . 

Brandebourg (comtesse de), 57. 
Broglie (princesse de), 150. 
Bubna (Ferdinand, comte), 4, 10, 

88, 102, 108, 166. 



Canmng (George), 40. 

Capo d'Istria, 167, 172, 175, 251 

258, 241. 
Carnot, 210. 



502 



TAULE DES NOMS CITES DANS LE TOME V. 



Castleriagh (lord), 40, 84, 171, 

174, 170, 250, 234, 258. 
Castlereagh (lady), 250. 
Cathcart (lord), 8, 54, 132, 174. 
Cauladwourt (duc de Vicence, 

marquis de), 175, 174, 200, 

201, 210, 219. 
Charles (archiduc), 100, 
Chitrof (M" ,c ), 58. 
Ci viiki: (maréchal, duc de Feltrc), 

231. 
Cobourg (Ferdinand de), 55. 
Cochelet (M 11 *), 220, 227. 
Collouedo (général), 181, 188. 
Courlande (duchesse de), 194. 



Damas (comte de), 168. 
Davoct (maréchal), 204. 
Decazes (Élie, duc), 232. 
Doukin, 144. 
Drouet d'Erlox (comte, maréchal), 

217. 
Duka (général, baron), 98, 107. 
Duras (Claire Lechat de Kersaint, 

duchesse de). 



ElCHLER, 10 J . 

EmsiDiEL (comte), 120. 

Elisabeth (impératrice de Russie), 

159. 
Erlon (Drouet d'), maréchal, 217. 
Esterhazt (Paul), 79. 



Faber, 24. 

Ferrette (Sl me de), 149. 
Floret, 10. 

François II (empereur d'Autriche), 
116, 178. 



Ganilii (Charles), 

G E NTz(Fréd. de), 12, 27, 35, 44, 

48, 51, 58, 00, 03, 04, 70, 79, 

83, 90, 104, 118, 122, 127, 

229, 253, 241. 
Gérard (maréchal, comte), 167. 
Golovkin, 275. 
Gourief (Hélène de), 00, 01, 91, 

107, 130, 150, 155, 155, 158, 

159, 161, 105, 187, 195, 199, 

202. 
Gourief (Nicolas de), 58, 02, 150, 

145. 
Grenier (général, comte, Paul), 

210. 
Gustave IV (roi de Suède), 95. 

H 

Hardemberg (de), 36, 42, 44, 55, 

59, 04, 74, 85, 105. 
IIurmayr (Joseph, baron de), 52. 
Hortense (la reine), 191, 215, 244. 
Hudelist, 249. 
Humboldt (de), 29, 50, 45, 44, 77, 

79, 119, 152, 234. 



Jablonovska (princesse), 134. 

Jacob, 205. 

Jordan (Camille), 289. 



Kalkreuth (feld-maréchal, comte), 

120. 
Kantkof (de), 290. 
King, 52, 53. 54, 55. 
Kleist (général), 0, 7. 
Knésebeck. 'de), 97. 
Kotchoubei, 152. 



Koutousof, 2, 146. 
Kraus, 54, 55. 
Krétof, 144. 
Krudener (baron), 149. 
Krudener (M me do), 219. 
Krusemark, 81. 
Kudriavski, 82, 199. 



TABLE DES NOMS CITÉS DANS LE TOME V. 303 

90, 97, 98, 100, 102, 104,105, 
106, 108, 126, 157, 138, 143, 
178, 182, 188, 238, 239, 242, 
254, 256, 261, 262, 263, 264, 
267, 269, 297, 500. 

Montcalm (M me de). 290. 

Montesquiou, 93. 

Moreau (général), 130, 141. 

Murât, 1, 19. 



Laband. 270. 

La Bédoyère (Ch. lluchet, comte 

de), 218. 
La Harpe, 154, 166. 
Langeron (Andrault, comte de), 

270. 
Latour-Maubourg (général de) , 29 1 . 
Laval (de), 24. 
Lebzeltern (de), 27, 55, 58, 8 1 , 83, 

143, 145, 166, 169, 171, 175. 
Lewachof (général), 144. 
Lieven (comte), 171, 174. 
Ligne (prince de), 152. 
Liverpool (lord), 40, 174. 
Lubomirska (princesse), 152, 198. 
Lubomirski (général), 274. 

M 

Mac-Donald, 1, 6. 

Maisonfort (marquis de La), 121. 

Manuel (Jacques- Antoine), 290. 

Maret (duc de Bassano), 10. 

Marie-Louise (impératrice), 207, 
220. 

Markof (comte), 207, 208. 

Marmont (maréchal), 178. 

Massenbach (Chrétien de), 6. 

Merveldt, 144. 

Metternich (prince de], 5, 7, 11, 
15, 18, 20, 29, 57, 45, 45, 47, 
50, 55, 69, 72, 73, 74, 75, 76, 
77, 78, 79, 80, 85, 84, 87, 89, 



N 



Napoléon, 2, 4, 6, 14, 15, 18,28, 
50, 59, 55, 46,69, 81, 86, 90, 
92, 95, 108,109,110,112,115, 
114, 115, 116, 117, 120, 121, 
122, 125, 125, 146, 156, ;i57, 
164, 165, 167, 169, 179, 184, 
186, 195, 194, 202, 204, 206, 
207, 209, [210, 211, 215, 215, 
217, 219, 220, 221, 222, 225, 
225. 

Narbonne (de), 50, 69, 87, 115. 

Narisciikin (M me ), 157, 142. 

Neerfeldt (M me de), 8. 

Nesselrode (Max de), 129, 151. 

Nesselrode (Guillaume de), 151. 

Nesselrode (François de), 151. 

Ney (maréchale), 185, 206, 207. 

Nicolas (grand-duc), 222. 

Noailles (Louis -Joseph -Alexis, 
comte de). 275. 



Ompteda (baron de), 119. 

Orlof, 171. 

Ostermann (comte d'), 150, 151, 

152, 141. 
Otto. 6. 
Oudinot, 162. 
Ouvarof (général), comte), 128, 

129. 



504 



TABLE DES NOMS CITKS DANS LE TOME Y. 



Paar (général, comte), 128, 129. 

Parisii. 298. 

Pasquibr (Etienne-Denis, baron, 

puis duc), 290. 
Platof (général), 1 52, 155, 196. 
Poucdkim (comte), 58, 60. 
Pouchein (Vana), 58. 
Pozzo di Borgo, 55, 102, 144, 148, 

170, 170, 194, 205, 209, 252, 

243. 

Q 
Ounette (baron de Rochemont), 
210. 



Radetzo de Radetz (feld-maré- 

chal, comte), 98. 
Piadzivil (Dominique, prince), 181. 
Raevski, 144, 185. 
Rapp (général), 212. 
Rvslmovski, 10, 155, 150, 142, 

172, 177, 200, 208, 214, 251. 

RÉGNIER, 18. 

Reichberg, 197. 

Reuss (prince de), 5, 8. 

Richelieu (duc de), 251, 252, 254, 

255, 270. 
Rouan (princesse Berthe de), 155. 
Romanzof, 5. 
Rosen, 54. 
Royer-Gollard (Pierre-Paul), 291. 



Saint-Priest (Louis de), 27, 

174. 
Saken, 157. 

Savary (duc de Rovigo), 204. 
Scharmiorst (de), 97. 
Schevitz (général), 144. 



175, 



Schœll (Maximilien-Samson -Fré- 
déric), 288. 
Schœpping, 00. 
Sciiouvalof (comtesse), 154. 

SCHRŒDER, 61. 

Schwartzenrerg (prince de), 11, 
18, 56, 44, 45, 46, 50,69, 77, 
79, 87, 98, 101, 162, 165,170, 
180, 182. 

Schwetciiine (Anna-Sophie Soy- 
monof), 290. 

Serra-Capriola (Antoine-Maresca- 
Donnorso, duc de), 274. 

Soldan (M me ), 154. 

Solms (prince de), 95. 

Souvarof (princesse), 157. 

Souza-Botelho (baron de), 224, 227. 

Souza-Boteliio (M me de), 227. 

Spiegel, 265. 

Sporch, 255, 264. 

Stackelberg (comte de), 11, 27, 
■42, 44, 51, 71, 72, 74, 77, 79, 
81,89, 97, 100,104, 129,152, 
155, 154, 156, 158, 142, 145, 
212, 255, 269, 275, 296. 

Stackelberg (comtesse), 155, 140. 

Stadion (comte), 51, 77, 84, 89, 
96, 101, 124, 126, 129, 158, 
141, 145, 247, 251, 256, 257, 
259, 261, 262, 268, 299. 

Stadion (comtesse), 145. 

Staël (M mc de), 122. 

Stcherbatof (général), 155. 

Stein (de), 21, 52, 55, 55, 48,56, 
148. 

Steinheil, 2. 

Stuart (lord), 228, 229. 



Talleyrand (prince de), 191, 225 
226. 



TABLE DES NOMS CITES DANS LE TOME V. 



305 



Tatitchef, 171. 
Tauentzien (comtesse de), 56. 
Tchernichef, 1, 58, 60, 263. 
Tettenborn, 47, 60, 62. 
Tiiielmann (baron de), 93, 141. 
Tissot (Pierre-François), 291. 
Tolstoy (comte), 1, 25, 26, 33, 

149,162, 170, 176, 274. 
Trautmannsdorff (prince), 134. 
Travaux (général), 212. 



Vandamme (général), 206, 212. 

Vaublanc (comte de), 252. 

Vicence (marquis de Caulaincourt, 
duc de), 173, 174, 200, 201, 
210, 219. 

Victor (maréchal, duc de Bel- 
lune), 162. 

Visconti (Joséphine de), 159. 

Volkonski, 26, 149, 162, 176, 180, 
184, 186, 208, 209. 

Voss (comtesse), 57. 

W 

Wacquant, 170. 
Wallis, 41, 46, 51. 



Wallmoden-Gimborn (comte de), 72, 
79, 250. 

Walpole (lord), 3, 5, 6, 8, 9, 10, 
54, 131. 

Wassiltchikof, 57, 157. 

Wellesley (duc de Wellington), 
40, 121, 205, 209, 210, 211, 
212, 213, 227, 235. 

Wellington (marquis de Welles- 
ley), 40, 121, 205, 209, 210, 
211, 212, 213, 227, 235. 

Wessemberg (baron de), 53, 84. 

WlNTZINGERODE, 51, 60, 101, 165. 

Wittgenstein (comte), 57, 101, 

151, 163, 167. 
Wittgenstein (comtesse), 1, 57. 
Worontzof, 31. 
Wrede (maréchal), 157, 213. 
Wurtemberg (duc de), 129, 197, 

213. 
Wurtemberg (duchesse de), 197. 



York, 6. 



Zichy (M rae Molly), 230, 245. 
Zichy, 261, 296. 



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59 906. — PARIS, IMPRIMERIE GÉNÉRALE LAHURE 

9, RUE DE FLEURUS, 9 



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